Un coup de cœur du Carnet
Jérémie CLAES, Cavillore, Héloïse d’Ormesson, 2026, 240 p., 21 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 9782487819696
Gourdon, un village baigné du soleil des Alpes-Maritimes où le temps semble s’être arrêté, dominé par le plateau de Cavillore. C’est là que Nico a choisi de fuir la ville, pensant retrouver l’enchantement de son enfance dans la maison de famille désertée. Mais la quiétude des lieux est troublée par la découverte du cadavre d’une jeune femme, curieusement déposé sur la route, face à l’auberge, lieu de ralliement des habitants. La victime porte des meurtrissures multiples, le mystère est total. Alors les rumeurs et les hypothèses vont bon train.
Certains font le lien avec la disparition d’animaux, on parle des loups qui ont fait leur retour, mais ils n’abandonnent pas leurs proies ainsi. Et puis il y a ceux du village vers qui les soupçons se tournent spontanément, dont les Camillieri, une famille nouvellement arrivée dont le mode de vie sort de la norme. Claude qui court sur les chemins au plus noir de la nuit, Jonas qui vit dans la montagne et veut s’installer dans les ruines troglodytiques. D’autres mériteraient plus d’attention, mais on ne les pointe pas du doigt, parce qu’ils font régner la terreur et qu’on les sait capables de tout et que les faits récents en rappellent d’autres survenus trente ans plus tôt sans que des morts suspectes aient été élucidées… À moins que cette immense chienne errante qui arpente les collines soit dans le coup. Une chose est certaine, personne n’est prêt à livrer le peu qu’il sait aux gendarmes. Ici, les conflits se règlent entre villageois, moins on en dit, mieux on se porte. Pour espérer approcher la vérité, il faut se mettre aux aguets et scruter la nuit, susciter les confidences, ouvrir l’œil, tendre l’oreille… Quoi de mieux aussi pour cerner l’âme d’un village, dresser le portrait de ses habitants comme le fait Ariane Camillieri qui est décidée à lever le mystère. L’auteur a mis en mouvement un lieu qu’il connait bien pour y avoir lui-même une partie de ses racines. C’est en amoureux qu’il en anime les venelles et les sentiers et qu’il donne vie à une galerie de personnages attachants dont celui d’Ariane, la matriarche bienveillante et combattive, ou de Lucie, jeune étudiante amoureuse de Nico.
Jérémie Claes a fait une entrée remarquée en littérature il y a deux ans à peine avec L’horloger (2024), puis Commandant Solane (2025). Des thrillers qui se déroulaient dans la même région, mais en bordure de mer, et qui mettaient en scène la lutte entre les services secrets et le grand banditisme. Avec Cavillore, l’intrigue prend une tournure villageoise, les personnages gagnent en épaisseur pour mieux extraire le suspense de leurs vies ordinaires. L’écriture n’est pas en reste : elle se nourrit des richesses des parlers du sud, prend çà et là des accents gionesques, donnant vie aux lieux et aux êtres vivants qui les peuplent, achevant de faire de cette fable un roman abouti et attachant. De quoi mettre à mal une fois de plus les limites bien ténues entre roman à part entière et thriller dans notre littérature moderne.
Thierry Detienne