Un coup de cœur du Carnet
Émilia STÉFANI-LAW, S’en souvenir, CFC, 2026, 136 p., 18 €, ISBN : 9782875721235
Avec S’en souvenir, Émilia Stéfani-Law part du singulier pour dégager l’universel, une poétique de la mémoire active. Son enquête débute par l’ouverture de la concession de son père, décédé trente-cinq ans plus tôt, le 4 décembre 1984, d’un infarctus, à trente-sept ans. Détenir cette urne concrétise cette disparition et pointe du doigt les morcellements mémoriels qu’il va s’agir de venir combler à coups d’images, fixes ou mouvantes, ou d’histoires, fouillées avec un regard neuf, dans l’espoir de « trouver la pièce manquante ».
D’abord, rapidement balayer du regard les archives familiales et identifier une des balises du drame, une valise brune à roulettes qui transporte, par deux fois, celui qui n’est plus, à trente-cinq ans d’intervalle. Puis, prêter attention à la manière de couvrir l’ordinaire (un « papier peint en nuances de ligne ocre ») et confirmer l’ancrage spatio-temporel d’une image pour débloquer l’accès à d’autres investigations.
Dans l’absence d’un être aimé, les images deviennent reliques à scruter (« les coins cornés constellés de petits trous racontent »), dans l’espoir que la mémoire se fasse sculptrice et ravive les moments qu’elles conservent précieusement. Elles forment des matières vivantes dont les mains s’emparent, montrant le chemin à la mémoire, et rendent possible la joie de décalquer le visage de l’absent, de dupliquer ce qui nous échappe. Lorsqu’elles ont été numérisées, leur activation est encore plus jouissive puisqu’elles s’assouplissent, se livrent par le zoom et laissent alors la spectatrice s’y fondre.
Face aux ellipses douloureuses, matérialisées par « deux pages vides » dans l’album, la chambre argentique de la mémoire prend le relais, produisant des clichés de moments imaginés ou racontés.
Très vite, reconnaitre la puissance éternelle d’une photographie, d’un moment suspendu à jamais irrésolu, mais découvrir aussi, à l’épreuve du temps, sa capacité à se mouvoir :
Mon père me regarde droit dans les yeux dans un présent qui se renouvelle sans cesse. Il m’adresse une question, mais je ne sais pas laquelle. Les années passent et je le vois rajeunir sur cette image. Enfant, j’y vois mon père, sa barbe témoigne de sa maturité. En vieillissant, je commence à voir un homme jeune dont j’ai aujourd’hui dépassé l’âge. J’ai quarante ans et je suis plus vieille que mon père ne l’a jamais été.
Après l’observation méticuleuse et le constat du paradoxe photographique qui montre et annule simultanément (« donner accès à la vie qui n’est plus »), l’enquêtrice plonge activement ses mains dans le terreau photographique pour assembler les trésors du passé à ceux du présent, scellant éternellement son identité à celle de son père, au cœur de cet écrin des possibles qu’offre le papier.
Pour faire ressurgir l’absent, comment ne pas ensuite marcher dans le sillage de ses voyages ?
New York existe, mon père y est allé. New York est dans les films et sur les murs de l’appartement.
L’occasion est alors belle de créer des points de contact fantasmés, par appareils photos interposés. Toutefois, constater que cette enquête peut étouffer la création, corsetée dans la reproduction et le cantonnement à des « non-lieux ».
Munie d’un nouvel appareil, qui augmente l’amplitude de sa préhension du réel, la narratrice respire enfin. Déchargés du regard des absents, les lieux sont saisis librement :
Quelque chose se déplace lentement. La mélancolie s’estompe et je photographie le présent, à l’extérieur en pleine lumière.
Celle qui « aurait aimé que [s]a mère photographie [s]a mémoire » finit par décharger son regard du prisme photographique dont « le hors champ reste infini ». La possibilité nait alors de privilégier l’imagination sauvage à la reconstitution vaine, puisque toutes les béquilles mémorielles sollicitées ne dissiperont jamais les mystères qui entourent une disparition : les variantes narratives du jour du décès paternel se bousculent, en typographie grasse, comportant leur lot de similitudes et leurs frasques singulières. Une disparition soudaine est le point de départ d’un scénario inépuisable qui tourne ceux qui restent vers l’acte salutaire de la création, autorisant toutes les dilatations temporelles, parfois joliment vianesques :
Quand j’imagine ce matin-là l’ascenseur n’arrive jamais au rez-de-chaussée. Nous y sommes coincés tous les deux et j’y grandis à tes côtés. L’espace est restreint, mais ta proximité me rassure. Je t’écoute me parler.
Fanny Lamby