Marre de la vie morose ? Lisez Christophe Poot (ou inventez la grâce)

Christophe POOT, FOVÉA, 5e couche, 2026, 220 p., 26 €, ISBN : 9782390081265

poot fovéaDans FOVÉA, Christophe Poot écrit, peint, des­sine, trace pour dire la grâce. Ne pas se mor­fon­dre, ne pas végéter dans ce qu’énigmatiquement Christophe Poot nomme la grande blessure et qu’en tant que lec­trice et lecteur, on devine liée au fait d’être là, les deux pieds sur terre, la vie dans le noir, dans le bour­bier où, des fois, on se traine. Sans autre point de repère que notre corps et son incroy­able capac­ité à capter. À s’élever, obstiné­ment, sans dieux, sans “voix de son maitre”, dans des instants de grâce, à dix mille lieues au-dessus de sa con­di­tion. Juste pour ça : se sen­tir en vie, énig­ma­tique­ment en vie. Tra­vail à faire et à refaire mille fois par jour. Tra­vail que fait et refait Poot mille fois par jour. Tra­vail de résis­tance que Poot effectue, obstiné­ment, mille fois par jour, dans des dessins urgents et de courts textes, énig­ma­tiques eux aus­si, que ses lecteurs et lec­tri­ces devi­nent rapi­de­ment tracés, comme impro­visés à la sauvage. Ces textes et ces dessins, Poot nous en livre tous les jours sur Face­book, comme si, au-delà de les trac­er, il impor­tait de les partager, dans l’urgence et la rapid­ité, en vue de je ne sais pas quoi. Nous inspir­er peut-être. Nous ren­voy­er à nos pro­pres instants de grâce. Ou quelque chose du genre.

Dans FOVÉA comme sur Face­book, tout sem­ble venu à l’instant. En fonc­tion de ce qui tra­verse, à l’instant, l’humain Poot. Un sujet d’actualité bru­lant. Une colère. Une peau aimée. Un son. Une couleur. Une lumière. Le sou­venir d’un livre. Une réflex­ion sur l’art d’écrire et de com­pos­er un livre. L’ordre et le désor­dre. Comme si, pudique­ment, Christophe Poot nous ouvrait son cœur. Dres­sait sous nos yeux, quo­ti­di­en­nement, un gigan­tesque auto­por­trait, sans faire explicite­ment de con­fes­sions intimes, sans nous livr­er explicite­ment les événe­ments vécus par l’humain Poot.

Pour­tant, ici, dans FOVÉA, tout sent le vécu. Les ren­con­tres qui élèvent et, pro­vi­soire­ment, met­tent en joie. Le gout des autres, des créa­tures humaines ou non-humaines, des aven­tures, mineures ou majeures, que notre corps côtoie. Un bleu de ciel, l’absence de la peau aimée, les mots et la musique, les images. Poot évo­quant tout cela en quelque lignes tout au plus. Tracées dans l’urgence et la rapid­ité. Sans pré­cip­i­ta­tion pour­tant. C’est que Poot a de la bouteille. Voilà des années qu’il fab­rique ain­si son univers et nous le livre dans des livres et des expo­si­tions. Des années que Poot emprunte cette voie-là, rigoureuse bien qu’improvisée, min­i­mal­iste mais sus­ci­tant en nous, ses lec­tri­ces et lecteurs, des échos infi­nis, capa­bles de nous emporter à notre tour, énig­ma­tique­ment, dans on ne sait quelle con­trée ou paysage intérieur, nous ren­voy­ant, par effet miroir, à nos grâces, à nos pro­pres façons d’avancer dans le bour­bier.

Christophe Poot, dans FOVÉA, nous livrant en somme, sans fard, sans frot­tage de manche et sans illu­sion, son appétit de la vie, alter­nant dessins (la plu­part por­traits de gens, vus de face, comme si nous nous regar­dions dans un miroir) et très courts textes, très peu, ponc­tu­ant, ci et là, l’énorme cat­a­logue des por­traits dess­inés. Pour Poot, pas du tout néces­saire, en effet, d’en dire des tonnes pour dire la grande blessure. Pas néces­saire d’en faire des tonnes pour faire sen­tir la grande blessure, le va-et-vient à faire et à refaire, mille fois par jour, entre l’enfer et la grâce.

Vin­cent Tholomé