Les joies de la famille

Armel JOB, Le tes­ta­ment du dia­ble, Robert Laf­font, 2026, 288 p., 20 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 9782221285473

job le testatment du diableFrançois Lebel est mort 
La nou­velle s’étalait en gros car­ac­tères noirs à la une de « La Gazette des Ardennes », édi­tion spé­ciale du mar­di 14 août 1990.  En temps nor­mal, la « Gazette » parais­sait le same­di, elle com­por­tait dix pages.  Ce mar­di-là, éditée dans l’urgence, elle se lim­i­tait à une dou­ble feuille.  Sous la manchette, les yeux étaient aus­sitôt hap­pés par un grand por­trait de Lebel datant de quelques années, un ruban de deuil en diag­o­nale dans l’angle supérieur gauche. La légende tenait en trois mots : Notre regret­té directeur. 

Cette année, Armel Job, orfèvre de la fine et ténébreuse mécanique de l’âme humaine, nous entraine, avec Le tes­ta­ment du dia­ble, dans une his­toire de famille à la fois ordi­naire et glauque comme il sait si bien le faire. Et en effet, si on y pense, quel meilleur révéla­teur de tout ce qui va, et plus encore de tout ce qui ne va pas, que la suc­ces­sion après la mort du dernier par­ent ?

L’embrouille ne tarde pas à se met­tre en place : une jeune femme toute san­glotante accourt à la morgue.  « Votre sœur ? », demande la doc­toresse à William. « Non, sa poule ». 

En réal­ité, les qua­tre enfants de Lebel, William, Jean-Marie dit John, Chan­tal et Marie-France, ain­si que leurs con­joints et enfants, avaient fait la con­nais­sance de Fan­ny Ren­nequin cinq ans aupar­a­vant – lors du réveil­lon de Noël et, acces­soire­ment, six mois après le décès de leur maman –, une Fan­ny présen­tée offi­cielle­ment par leur père comme sa fiancée – n’est-ce pas, « mon poussin » ?  Ambiance… 

Il faut dire que le père n’avait pas fait dans la den­telle : « Il n’y avait pas plus prop­ice occa­sion que Noël, la fête de la famille par excel­lence, pour que je vous fasse con­naître ma chère fiancée. Je souhaite qu’elle trou­ve dès à présent sa place par­mi nous, que vous l’aimiez, non pas autant que je l’aime, c’est impos­si­ble, mais autant que vous aimiez votre maman, qui nous a quit­tés si trag­ique­ment cet été. » On n’est pas plus déli­cat ni plus psy­cho­logue…

Au moment d’établir la déc­la­ra­tion de suc­ces­sion, les choses sont ron­de­ment menées : il suf­fit de ven­dre les act­ifs, à savoir La Gazette des Ardennes et la mai­son famil­iale.

 Mais quid de l’immeuble du restau­rant de Liège ? 

Acheté par Lebel pour Fan­ny qui y exerce ses tal­ents de cheffe depuis cinq ans.

Lebel qui avait tou­jours dit à Fan­ny qu’il le lui léguerait. 

Mais qui ne l’a pas fait. 

Alors quoi ? C’est l’intention qui compte ? ou la réal­ité juridique ? la morale ou la rigueur ? le cœur ou le porte­feuille ? Le tout servi dans un dia­logue entre les frères et sœurs telle­ment mag­nifique dans sa vivac­ité et tous les sous-enten­dus qu’il fait réson­ner à l’envi. 

Apparem­ment, pas de tes­ta­ment. Chemin faisant, … un tes­ta­ment. Stu­peur et trem­ble­ment ; cris et chu­chote­ments… Soupçons récipro­ques et tromperies divers­es, sauf qu’à Glo­ria, on ne la fait pas à l’envers ! Glo­ria était arrivée, à vingt ans, en 1962, de son Con­go natal d’où Lebel l’avait fait venir après qu’il était lui-même ren­tré en Bel­gique avec famille, armes et bagages pour rai­son d’indépendance tcha tcha. Dev­enue veuve à peu près en même temps que Lebel, elle avait renoué avec lui et arrondis­sait sa pen­sion en faisant le ménage de son ancien patron. Et elle a vu… ce qu’elle n’aurait pas dû voir. Elle en a enten­du assez, et même trop, pour être dupe des bobards de William. Elle va donc éclair­er la lanterne de Fan­ny et c’est ain­si que l’oncle Alphonse, notaire Grand­voir de son état, entre dans la danse, non sans ironie de sit­u­a­tion :

Je n’ai pas oublié, William, que tu ne souhaitais pas que je m’occupe de la suc­ces­sion de ton père. Il se fait que je m’y trou­ve mêlé mal­gré tout, non de ma pro­pre ini­tia­tive, mais à la demande de Fan­ny Ren­nequin. 

Mer­veilleuse Glo­ria et mag­nifique Mathilde (vous fer­ez leur con­nais­sance en lisant le livre ; c’est le mieux).

En 1990 s’il vous en sou­vient, on pre­nait le bot­tin pour trou­ver le numéro de télé­phone de l’interlocuteur qu’on voulait appel­er ; les dis­trib­u­teurs de bois­son rendaient la mon­naie sur une pièce de vingt francs belges (0,50 €) et les dossiers se com­mu­ni­quaient par fax. Mais quelle que soit la tech­nolo­gie disponible, la nature humaine reste con­stante, faite d’un curieux mélange de sournois­erie et de gen­til­lesse, de hargne et de com­préhen­sion, de rancœurs recuites et de générosité.

Et qui est « le dia­ble » finale­ment? Le défunt, en lais­sant un tes­ta­ment ? en n’en lais­sant pas ? Fan­ny, en affir­mant que son amant a tou­jours voulu lui léguer le restau­rant qu’il avait acheté pour elle ? William, en se mon­trant si raide sur ses posi­tions ? John le gen­til qui a peut-être fait pire que mieux ?

À cha­cun sa lec­ture…

Mar­guerite Roman

Plus d’information

Armel Job à la Foire du livre

Dédicaces : 
  • Ven­dre­di 27 mars 16h-18h – Stand 310 (Hall 3)
  • Ven­dre­di 27 mars 18h-18h30 — Stand 332 (Hall 3)