
Dans la jungle
Autrice : Adeline Dieudonné
Maison d’édition : L’Iconoclaste
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 434
Prix : 22,50 €
Livre numérique : 14,99 €
EAN : 9782378805814
Derrière les façades des villas en briques blanches des demeures bon chic bon genre du Brabant Wallon, dans les interlignes des cartes postales illustrées du cliché issu de la séance photo annuelle où rutile de bonheur la sacro-sainte famille à laquelle, sur des airs de Sinsemilia, amis, proches et connaissances ont souhaité, quelques années auparavant, « tout le bonheur du monde » lors des noces célébrées en grande pompe dans le fief patrimonial, dans le tout-terrain d’une Bike Night des premiers émois arrosés de mojito en gobelet, une histoire d’emprise, de violence conjugale, d’uxoricide, de filicide, du trash et du réalisme fracassant.
Dans la jungle est le quatrième roman d’Adeline Dieudonné, une parution chez L’Iconoclaste qui vient, encore une fois, briser les images d’un tableau social à la cosmétique exacerbée par de l’effroyable, de la violence banale et ordinaire, enfouie sous le sceau du mariage.
L’acte premier se déploie dans une étude notariale, une déclaration de succession expose le drame. Dans un procédé stylistique de prolepse digne des tragédies classiques, l’indignité successorale annonce l’issue fatale, le tragique est installé, le suspens évacué, place alors à l’auscultation des mécaniques, à l’archéologie des causes et des effets, à l’anamnèse de ce lien entre Arnaud et Aurélie.
L’autopsie du couple et de leur relation s’opère dans une sorte de mise à nu de l’humain, une observation quasi documentaire des individus du « Béwé », évoluant dans les plaines luxuriantes et clinquantes du territoire de Vernes et communes environnantes. L’immersion est totale, la narration touche à l’observation ethnographique, elle déplie culture, rituels et mode de vie de ces habitants brabançons, de ceux qui logent dans un studio attenant à la maison de papa et de belle-maman, roulent dans la vieille Audi paternelle en attendant la Range Rover pour les escapades du week-end, se recyclent après une carrière de consultant en héraut de l’intégration sociale par la mise en œuvre d’une association prônant la pratique du Kitesurf à destination de jeunes issus de milieu défavorisé, sifflent des bouteilles de Moët & Chandon glacée, frétillent dans les eaux troubles d’un électro spa bulgare peuplé de barmaids aux bikinis phosphorescents et plongent à Dubaï pour un Oceanman en nage libre.
Aurélie roulait, un peu aveuglée par l’effet stroboscopique produit par la rangée de peupliers qui bordaient la route. Elle écoutait distraitement une émission de radio dans laquelle une chroniqueuse cuisine détaillait une recette de soupe au potimarron, encourageant les auditeurs à consommer des produits locaux et de saison. Comme le jour de son mariage, elle avait choisi de délaisser la voie rapide au profit de la nationale. Elle traversait les villages, les mêmes terres lourdes et appauvries, quatre ans avaient passé, elle devait admettre que sa vie ne ressemblait pas exactement à celle qu’elle avait rêvée alors, tout en étant incapable de déterminer ce qui n’allait pas. Elle avait l’impression de chercher à mettre la main sur un coléoptère bourdonnant dont le corps massif venait taper contre sa paume et qu’elle laisser filer dans un cri de dégoût. Peut-être était-ce juste de la fatigue. Il lui semblait que sa vie se déroulait loin d’elle, comme un film qu’elle essaierait de suivre sans le son.
L’histoire dépasse le récit, elle dénonce la violence systémique, éclaire le contrôle coercitif, la domination, le gaslighting, montre le violentomètre du planning familial qui indique mais ne porte pas secours, les logiques d’action, la surveillance, l’hypervigilance, la peur au ventre. Elle peint – avec une acuité quasi-anthropologique séduisante – des individus façonnés par leur environnement, en dépeint chaque actant comme maillon d’un système construit qui mobilise des valeurs, use des modalités d’un système éducatif et résidentiel de cette zone huppée et se trouve aveuglé ou englouti par la spirale infernale d’une relation toxique.
Par fragment, l’autrice chronique, de juin 2006 à janvier 2021, elle sonde les différentes strates du tragique, excave les premières affres libidinales jusqu’au crime familial, traverse les âges et l’évolution de la banalité du mal. L’écriture, immersive, noire, caustique, comporte ses notes de burlesque, lesquelles allègent le morbide de la trame narrative. Toutefois, ces dernières offrent, par moment, une tonalité caricaturale monolithique qui encombre la narration, déséquilibre la tension romanesque et les émotions de lecture. Trouble qui n’entache en rien la sauvagerie primitive du propos.
- Bonsoir.
Bien qu’ayant réfléchi pendant deux heures en pédalant, il n’avait pas trouvé mieux comme amorce. Quelque chose de drôle, d’audacieux, de décalé : rien n’était venu. Elle lui adressa un sourire espiègle et lui tendit la main.
— Aurélie, enchantée.
Et c’est sans doute ce qui lui plut immédiatement chez elle : elle ne dissimulait rien. Il lui plaisait, elle le montrait, pas de cinéma, de poses, d’indifférence feinte, c’était simple et joyeux.
Dans la jungle, « elle ne dissimulait rien ».
Sarah Bearelle