
Conversation avec Alain Delaunois
Auteur : Anne-Marie Klenes
Maison d’édition : Tandem
Année d’édition : 2025
Nombre de pages : 78
Prix : 14 €
Livre numérique : /
EAN : 9782873491604
Par-delà la diversité de leur plan d’expression, les sculptures, les installations, les créations sonores d’Anne-Marie Klenes engagent un travail sur le rythme et les formes, sur le corps de la matière et sa relation à l’espace. Au travers de la conversation stimulante qui se noue avec Alain Delaunois, c’est la justesse du rythme dans le flux des échanges qui frappe le lecteur. L’ombilic du travail d’Anne-Marie Klenes a pour matériaux d’élection la pierre de schiste et l’ardoise qui la fascinent depuis l’adolescence, qu’elle travaille sous diverses formes. Comme elle descend dans des ardoisières souterraines afin d’en remonter des pierres, le dialogue impulsé par Alain Delaunois descend dans les strates de la création de l’artiste. Le parcours artistique se double d’une déambulation à la fois mentale, géographique et géologique. Par le biais des mots, des échanges avec Alain Delaunois, il s’agit de faire entendre un autre dialogue, celui que l’artiste noue avec les pierres dont on suit les lieux d’extraction, les sites. Dans les carrières à ciel ouvert ou dans les ardoisières souterraines (la plupart ont cessé d’être exploitées en Belgique), à Ottré, Herbeumont, Bertrix, Warmifontaine, Martelange, dans les carrières de marbre près de Brescia, Anne-Marie Klenes part en quête de schiste tantôt compact, tantôt plus friable, vieux de 300, de 500 millions d’années. « Donc certaines pierres étaient incurvées naturellement, et ça m’intéressait. Je m’en suis servie notamment pour couler du plomb ou de la cire à l’intérieur (…) D’autres pierres avaient une ‘écriture’ naturelle de signes et de formes, et c’était le point de départ de ma recherche. »
De l’évocation de l’« intelligence de la main » qui sculpte la matière à l’attention aux vibrations, à la rythmique des compositions, l’ouvrage explore les facettes multiples d’une pratique artistique au cœur de laquelle se trouve ce que l’artiste appelle sa « Bibliothèque de formes », une sorte de cabinet de curiosités sur les étagères de laquelle des ébauches de formes (en plasticine, avec de la cire, en bois…) sont installées. À ce répertoire personnel d’idées de formes inventées (que l’artiste développe ou non par la suite en grand format, dans d’autres matières) s’ajoutent des formes données, glanées dans la nature (pierres, fossiles, brindilles…).
Le repérage des thématiques, des motifs récurrents (« l’ouverture, la porte, la fenêtre, l’accumulation des matières et leur agencement, le mouvement, l’immobile, la lumière… ») donne lieu à une ouverture vers le dépouillement de l’œuvre, son horizon spirituel (hors religion, hors mysticisme). C’est sous le prisme de l’initiation, des passages entre clos et ouvert que l’espace se voit questionné et travaillé. Les lieux de l’enfance, la transmission d’un savoir, d’une vision via l’atelier du père menuisier et les dessins de la mère couturière, la recherche de l’harmonie, les sculptures sonores à partir de lithophones qui donnent à entendre les composants sonores de la pierre, l’inscription des sculptures dans des sites, des paysages, l’importance du Land Art dans son parcours… autant de portes d’entrée dans l’œuvre d’Anne-Marie Klenes qui donne à percevoir la sensorialité de l’organique et du minéral par leur conjonction ou leur déliaison. La mémoire de la pierre qu’elle révèle par la matérialisation de ses sculptures tourne l’archéologie de la main vers le présent : « je sais bien que tel type de pierre, je pouvais le trouver là, dans telle carrière, à une certaine époque. Mais ce qui m’importe, c’est le présent. » Elle écoute la vie qui bruit sous la surface de l’ardoise qu’elle entaille, découpe, incise, modèle. L’art se fait témoin de témoin, recueillement actif des écritures géologiques, des récits enfouis dans les strates des pierres de schiste qui réverbèrent le bruit du temps.
Véronique Bergen