Les « Indiens » d’Amérique :
de la colonisation au musée

Aztèques, Hui­chols, Mayas, Iro­quois, Incas, Apach­es, Quechuas, Sioux, Triquis, Nava­jos, Potawatomis… : les Autochtones d’Amérique inspirent les écrivains. Entre aven­tures de con­quis­ta­dors et réc­its de ren­con­tres dans le monde d’aujourd’hui, ils font sou­vent fig­ure d’altérité rad­i­cale.

On pense aux Incas du Tem­ple du soleil, aux his­toires de cow­boys et d’Indiens… Le fil ini­tial se révèle toute­fois éche­veau, mêlant ban­des dess­inées, romans et œuvres pour la jeunesse. Lesquels nous font voy­ager des États-Unis au Pérou, du Cana­da à la Bolivie. Arpen­tent l’Histoire, de Christophe Colomb à nos jours.

La présence d’Amérindiens dans la fic­tion n’est évidem­ment pas pro­pre à la lit­téra­ture belge. Dans le seul domaine français, citons, par­mi bien d’autres, Tristesse de la Terre d’Éric Vuil­lard (Actes Sud, 2014), Ter­res promis­es de Béné­dicte Dupré La Tour (édi­tions du Panseur, 2024) et La Real­i­dad de Neige Sin­no (P.O.L, 2025). Pourquoi cet engoue­ment ? Béné­dicte Dupré La Tour explique : « Les cow-boys et les Indi­ens, ce n’est pas mon his­toire. Je me suis ren­du compte avec un cer­tain malaise que mon imag­i­naire avait été colonisé». Dans l’entretien qu’elle nous a accordé, Véronique Bergen, dont le roman Moctezu­ma est con­sacré au dernier empereur aztèque, évoque quant à elle le besoin non « de le réha­biliter, mais de le den­si­fi­er, de l’ériger en caisse de réso­nance d’un monde qui s’apprête à som­br­er dans la nuit ».

Le poids des mots

L’histoire est con­nue : quand Christophe Colomb a accosté dans les Caraïbes, il pen­sait avoir atteint l’Inde par l’Ouest et a cru ren­con­tr­er des « Indi­ens ». Le mot est resté, par­fois cor­rigé en « Amérin­di­ens ». Grevé par l’histoire colo­niale dont il est issu, il est désor­mais con­testé, même s’il sub­siste dans plusieurs œuvres lit­téraires sans con­no­ta­tion péjo­ra­tive appar­ente. « Pré­colom­bi­ens », tout aus­si prob­lé­ma­tique, n’envisage ces pop­u­la­tions que sous l’angle de l’arrivée des con­quérants européens.

Plus respectueuse de la réal­ité his­torique, l’appellation « Autochtones » rassem­ble sous un seul voca­ble des peu­ples dif­férant par leur mode de vie, leurs tra­di­tions, leur his­toire et leurs réal­ités actuelles, dis­solvant les spé­ci­ficités sous un « eux » uni­formisant, auquel il est ten­tant d’opposer un « nous » tout aus­si illu­soire.

Le temps des conquistadors

La trentaine d’ouvrages rassem­blés ici ne par­lent pas des péri­odes antérieures aux con­quis­ta­dors. Les « Indi­ens » ne devi­en­nent des sujets de la fic­tion que lorsqu’ils ont des con­tacts avec les Européens. L’intrigue tourne d’ailleurs sou­vent autour de ces ren­con­tres. Signe d’un euro­cen­trisme irré­press­ible ? Refus de s’approprier une his­toire ? Fas­ci­na­tion pour la chute de civil­i­sa­tions pres­tigieuses ? L’exemple d’Apoc­a­lyp­to, film (con­tro­ver­sé) de Mel Gib­son (2006), est éclairant. L’histoire est exclu­sive­ment celle d’Autochtones, mem­bres d’une tribu du Yucatan aux pris­es avec l’hégémonie maya. Le film com­mence par une cita­tion de Will Durant : « A great civ­i­liza­tion is not con­quered from with­out until it has destroyed itself from with­in » [« Une grande civil­i­sa­tion n’est con­quise de l’extérieur que si elle s’est détru­ite elle-même de l’intérieur »]. Pour­tant, l’un des derniers plans mon­tre des car­avelles espag­noles approchant du rivage.

Jeronaton

Jerona­ton au fes­ti­val de la BD de Buc en 2017 — Par FR — Wikipedia

Côté belge, Jean Tor­ton (qui utilise par­fois le pseu­do­nyme de Jerona­ton), dessi­na­teur de bande dess­inée spé­cial­isé dans les civil­i­sa­tions pré­colom­bi­ennes, a signé avec Jacques Mar­tin les vol­umes des Voy­ages d’Alix con­sacrés aux Mayas, aux Aztèques et aux Incas, remar­quables par leur dessin rigoureux et détail­lé. Les ouvrages, à l’ambition doc­u­men­taire et didac­tique, retra­cent l’histoire de ces civil­i­sa­tions jusqu’à l’arrivée des Espag­nols.

remy wilkin christophe colomb

Pre­mier (chronologique­ment) des con­quis­ta­dors, Christophe Colomb n’a guère sus­cité d’œuvres de fic­tion en Bel­gique. Pierre Mertens s’y réfère (L’Inde ou l’Amérique ou la nou­velle Sup­plé­ment au voy­age de Colomb), sans met­tre en scène le nav­i­ga­teur. Philippe Remy-Wilkin lui con­sacre un essai. Christophe Colomb. Le Décou­vreur et la Décou­verte : mythes et réal­ités livre une lec­ture cri­tique des dif­férentes sources disponibles. L’auteur note que con­traire­ment à d’autres et mal­gré l’effroi que sus­ci­tent chez lui les pra­tiques can­ni­bales de cer­taines tribus, Colomb a surtout con­sid­éré les Autochtones avec bien­veil­lance et intérêt. Plus pré­cisé­ment, il « envis­age les Autochtones comme des êtres spon­tanés et bons, aus­si pau­vres que généreux. Et jamais comme des sauvages proches de l’animalité. Ain­si rap­proche-t-il leur nudité de l’état de nature adamique et ne s’en offusque-t-il pas » (p. 176). L’extrême sim­plic­ité, man­i­festée notam­ment par la nudité, con­duit à deux con­sid­éra­tions opposées, reposant sur une iden­tique essen­tial­i­sa­tion : soit, idéal­isés, les Autochtones représen­tent une forme d’innocence édénique (c’est la posi­tion de Colomb), soit leur absence de sophis­ti­ca­tion est asso­ciée à leur inféri­or­ité, leur sauvagerie.

Bien plus que Colomb, Her­nan Cortés et la con­quête de l’empire aztèque ont nour­ri la fic­tion. Dès 1954, Charles-Hen­ri Dewisme, mieux con­nu sous le pseu­do­nyme d’Hen­ri Vernes, pub­lie, dans la col­lec­tion « Marabout junior » et en sig­nant Jacques Seyr, le roman his­torique pour la jeunesse Les con­quérants du Nou­veau Monde. Le scé­nar­iste Jean Dufaux et le dessi­na­teur Philippe Xavier se sont eux aus­si intéressés à l’Amérique au temps de Cortés avec les qua­tre vol­umes de Con­quis­ta­dor (2012–2015). Moctezu­ma, le roman de Véronique Bergen, a paru en 2024.

Les trois titres révè­lent la diver­sité des per­spec­tives. L’enthousiasme quelque peu grandil­o­quent des « con­quérants du Nou­veau Monde » fait place à la neu­tral­ité de « con­quis­ta­dor ». Véronique Bergen retourne quant à elle la per­spec­tive : les Européens venus s’emparer de ter­ri­toires pour­tant déjà habités ne sont plus les héros de l’histoire, ils cèdent la place à l’empereur qui a vu défer­ler sur son peu­ple ces con­quérants avides. Dans Moctezu­ma, ce sont les Autochtones qui s’interrogent sur l’humanité des Espag­nols : « Si, de toutes apparences, il ne s’agit pas de dieux, peut-on affirmer qu’ils sont des hommes ? » (p. 9). On aurait tort de con­clure à un banal ren­verse­ment des points de vue, qui con­sacr­erait la dom­i­na­tion des Aztèques après avoir fait un sort à celle des con­quis­ta­dors. Dans ce livre comme dans nom­bre de ses romans, Véronique Bergen recourt à la poly­phonie : les nar­ra­teurs changent au rythme des chapitres, mul­ti­pli­ant les points de vue sur cette fin d’un monde. Cather­ine Des­barats résume l’un des enjeux, et la gageüre, de la mise en fic­tion de l’histoire amérin­di­enne : « Com­ment représen­ter des passés amérin­di­ens à par­tir de sources colo­niales […] ? […] com­ment restituer aux Amérin­di­ens le statut d’acteurs his­toriques sans ren­dre triv­ial l’impact des colonisa­teurs ?[1] ». La plu­ral­ité des voix à l’œuvre dans Moctezu­ma offre une réponse. En effet, comme nous l’explique l’écrivaine, la poly­phonie « déjoue tout prisme hégé­monique et, par la mise en œuvre de chants et de con­tre-chants, de mul­ti­fo­cales, dif­fracte les per­spec­tives. Non pour con­son­er avec les con­signes de l’air du temps mais parce que la fic­tion à mes yeux s’avance comme le champ mou­vant, exploratoire de la plu­ral­ité des voix, des regards, des per­cep­tions. »

Don­ner la parole aux Aztèques, les ériger en sujets, ne revient pas à les idéalis­er. Moctezu­ma n’ignore pas les sac­ri­fices humains, ni la tyran­nie exer­cée par l’empereur sur les tribus voisines. Ces actes s’effacent toute­fois devant les méfaits des con­quis­ta­dors : « les con­quis­ta­dors ne vibrent qu’à trois élé­ments, l’or, la croix, les rap­ines. Com­ment peut-on à la fois chérir un être chétif cloué sur un mis­érable morceau de bois for­mant une croix et être assoif­fé d’or ? […] Ils ne respectent ni la terre qu’ils éven­trent pour lui arracher l’or qui doit dormir en ses entrailles, ni nos dieux qu’ils démolis­sent, ni nos pop­u­la­tions qu’ils déci­ment » (p. 81).

Les sac­ri­fices humains et la cru­auté des Aztèques sont men­tion­nés à maintes repris­es dans Les con­quérants du nou­veau monde et dans Con­quis­ta­dor : l’aventure et le dépayse­ment sont au cœur des deux his­toires, qui pour­raient dif­fi­cile­ment se pass­er de tels élé­ments spec­tac­u­laires. Sans taire la soif de richess­es des Espag­nols, Hen­ri Vernes place les moti­va­tions religieuses au cœur de leur action, les présen­tant comme « tous ani­més par un bizarre mélange de patri­o­tisme, de fer­veur chré­ti­enne et de cupid­ité » (p. 45) face à la « horde de démons pein­turlurés » (p. 157) que sont les Aztèques dans leur tenue de com­bat : « il ne faudrait pas croire que la reli­gion ser­vait d’excuse à ces hommes. […] eux fai­saient la guerre pour impos­er leur foi aux peu­plades loin­taines ». Les con­quérants du Nou­veau monde s’adresse ini­tiale­ment à un pub­lic ado­les­cent. Pour l’édification de ce lec­torat, le roman com­porte quelques pas­sages pure­ment didac­tiques, et des com­men­taires des­tinés à ori­en­ter la com­préhen­sion du livre. Soucieux de garder l’adhésion de ses lecteurs aux héros de son his­toire, l’auteur jus­ti­fie les mas­sacres com­mis par les Espag­nols par une forme de rel­a­tivisme his­torique : « toute guerre à cette époque n’était qu’une longue suite d’impitoyables car­nages, de mas­sacres gra­tu­its et de pil­lages » (p. 45).

Con­quis­ta­dor — Tome 04

Out­re les sac­ri­fices humains, les trois ouvrages abor­dent un autre ver­sant du rap­port aztèque au sacré : l’animisme, la com­mu­nion avec la nature et l’attention aux signes du monde. Dufaux et Xavier en tirent un par­ti intéres­sant en pour­suiv­ant une veine fan­tas­ti­co-mer­veilleuse. Dans Les con­quérants du Nou­veau monde, les Espag­nols se rient de ce qu’ils assim­i­lent à la super­sti­tion des Autochtones. Véronique Bergen, dont l’œuvre est tra­ver­sée par une préoc­cu­pa­tion pour la pré­da­tion humaine sur les autres espèces, oppose le respect aztèque de la nature aux saccages per­pétrés par les Espag­nols, annon­ci­a­teurs des désas­tres écologiques d’aujourd’hui : « [Les Espag­nols] ne sen­tent pas qu’habités par des esprits, les lacs, les arbres, les champs vivent comme nous, comme les ani­maux, que nous devons veiller sur eux, prier les dieux afin qu’ils ne tombent malades. Qui détru­it les arbres, les riv­ières, qui mas­sacre les aigles, les jaguars, les pois­sons est con­damné à périr. Quand il n’y aura plus rien à exter­min­er, à saccager, l’homme blanc mour­ra à petit feu, se sabor­dera » (p. 81–82).

dutilleux raoni mon dernier voyage

Bien que se pas­sant au 16ème siè­cle, Moctezu­ma fait écho au com­bat, actuel quant à lui, de Raoni Metuk­tire. Rédigés avec le jour­nal­iste belge Jean-Pierre Dutilleux, ses mémoires dénon­cent la destruc­tion de la forêt ama­zoni­enne, et la men­ace qui pèse de ce fait sur la survie des Autochtones.

Transfuges

Con­quête et coloni­sa­tion oblig­ent, les Européens et les Autochtones sont générale­ment dépeints comme antag­o­nistes. Les per­son­nages pas­sant d’un camp à l’autre (inter­prètes, espi­ons, transfuges…) sont dès lors un ressort nar­ratif. C’est sans doute Danse avec les loups (1990) qui a fourni à l’imaginaire col­lec­tif l’archétype du transfuge. Loué pour ses qual­ités human­istes, renou­ve­lant l’image des « Indi­ens » dans le west­ern, le film de Kevin Cost­ner[2] n’échappe pour­tant pas au poids de la tra­di­tion : son héros reste un Blanc qui va vivre par­mi les Sioux, qui le nom­ment Danse-avec-les-loups. Ces derniers sont can­ton­nés à des rôles de faire-val­oir.

lavachery j'irai voir les sioux

Le change­ment de nom est l’une des mar­ques de l’acceptation par les Autochtones. Il en va ain­si dans J’irai voir les Sioux, livre pour la jeunesse de Thomas Lavach­ery qui est aus­si une ode au métis­sage et à la ren­con­tre des cul­tures. Son héros, un jeune Blanc qui vit au sein des Potawatomis sous la respon­s­abil­ité d’un prêtre, obtient le respect des Sioux pour un geste héroïque qui lui vaut le nom de Celui-qui-retient-les-flèch­es.

lambé david B antipodes

Antipodes, album co-signé par Éric Lam­bé et David B., a pour per­son­nage cen­tral un transfuge, mais ne l’héroïse pas. Au 16ème siè­cle, Nico­las Leclerc, offici­er français, est fait pris­on­nier par les Tupinam­bas. Il échappe au sort que ceux-ci réser­vent à leurs pris­on­niers (la mort et la dévo­ra­tion) en rai­son de ses qual­ités de chanteur. Mar­ié à une Tupinam­ba, il vit dans le vil­lage, pra­tique la chas­se et a mangé de la chair humaine. En tant que transfuge, il fait décou­vrir son ancien monde aux Tupinam­bas et rit avec eux de la manière dont les Européens se représen­tent les peu­ples autochtones. Le livre mon­tre toute­fois que l’assimilation com­plète aux Tupinam­bas est impos­si­ble : mal­ha­bile à la chas­se, dégouté par le can­ni­bal­isme, Nico­las est exclu de cer­taines pra­tiques (le tatouage) et les vil­la­geois l’abandonnent en chemin sans états d’âme. Symétrique­ment, les con­quérants européens ne le recon­nais­sent plus comme l’un des leurs en rai­son de tout ce qui a été indi­an­isé en lui.

lavachery j'irai voir les sioux

Extrait d’ “Antipodes” pro­posé par les édi­tions Cast­er­man

L’absence de langue com­mune est l’un des nœuds de la ren­con­tre entre Autochtones et Européens. Elle représente aus­si un défi lit­téraire : des dia­logues écrits dans une seule langue (en français, pour le cor­pus qui nous occupe) doivent représen­ter aus­si bien des échanges en espag­nol (en français, en anglais…), qu’en langue autochtone. Pour la série Lucky Luke de Goscin­ny et Mor­ris, le scé­nar­iste a choisi l’effet comique : pure inven­tion, sa langue apache est un assem­blage de mots dérivés du français et ayant de vagues con­son­nances « indi­ennes ». Ain­si le cri de guerre est-il « Ada­da » (Les Dal­ton sur le sen­tier de la guerre). Enten­dant le sor­ci­er dire « Clipiti­clo­pos patchi­boum cara­cas ! », le chef de la tribu rétorque « Patchi­boum cara­cas ?!?! » (Canyon apache). L’usage de la langue installe une dis­symétrie entre les Autochtones et les autres, à l’avantage de ces derniers. Lorsque les Apach­es par­lent à Lucky Luke dans sa langue, les fautes de gram­maire pul­lu­lent. Lorsque le cow­boy s’adresse à eux, il con­tin­ue à par­ler sa pro­pre langue mais, en signe d’ouverture, s’efforce d’adapter son vocab­u­laire (« Le grand chef blanc dans son tipi, à Wash­ing­ton, m’a don­né le pou­voir de traiter avec le grand peu­ple apache »). Lucky Luke œuvre néan­moins pour la paix entre les deux « clans », déjouant les volon­tés guer­rières des uns et des autres. Blue­ber­ry, le héros de Jean-Michel Char­li­er et Jean Giraud, s’engage lui aus­si en faveur de la paix avec les Indi­ens, et plus encore que Lucky Luke : Nez cassé (son nom nava­jo), dans l’album homonyme, est claire­ment dans le camp des Nava­jos face aux hommes blancs, et s’éprend même de la fille du chef Cochise[3].

Dans Antipodes, c’est par la forme des phy­lac­tères que les deux co-auteurs ont choisi de man­i­fester la dif­férence entre le français et la langue des Tupinam­bas. Les mots des colonisa­teurs sont entourés d’une sim­ple ligne noire ; les échanges en langue tupinam­ba sont quant à eux cer­clés d’une ligne ocre ornée de motifs évo­quant les arts pre­miers.

Loup et les hommes est un autre exem­ple de la fécon­dité des per­son­nages transfuges. Loup, qui donne son titre au roman d’Emmanuelle Pirotte, a été adop­té par une famille de la noblesse française au 17ème siè­cle. Dénon­cé par son frère Armand, jaloux du charisme de ce frère adop­tif, il perd ses priv­ilèges et se retrou­ve en Nou­velle-France où il s’intègre dans une tribu iro­quoise. Mais Armand décide de le retrou­ver et débar­que à son tour au Nou­veau Monde. Emmanuelle Pirotte, qui cite par­mi ses lec­tures fon­da­tri­ces Le dernier des Mohi­cans et les livres de Jack Lon­don, avait, dès son pre­mier roman Today we live, imag­iné un Alle­mand qui avait vécu un temps par­mi les Cris au Cana­da. Ce qui n’était qu’une intrigue sec­ondaire devient avec Loup et les hommes le cen­tre du roman. Le rôle prin­ci­pal est encore dévolu à un Européen venu vivre par­mi les Indi­ens, « un être hybride, une sorte de mon­stre engen­dré par la folie des Blancs et l’univers mys­térieux des Sauvages » (p. 363). Toute­fois, l’autrice recourt, comme Véronique Bergen dans Moctezu­ma, à la poly­phonie. Chaque chapitre est racon­té du point de vue d’un per­son­nage dif­férent, les inter­ven­tions d’Armand, de son valet Valère alter­nant avec celles des Iro­quois et de Loup. Ce dis­posi­tif con­tribue à éviter tout point de vue hégé­monique, si ce n’est qu’il place Loup au cen­tre, puisque seuls ses chapitres sont rédigés à la pre­mière per­son­ne. Les Iro­quois sont présen­tés dans toute leur vio­lence (ils tor­turent leurs pris­on­niers), mais aus­si dans la sub­til­ité de leur accord avec la nature, que les Européens ont com­plète­ment per­du : « [Les Iro­quois] don­naient l’impression de se fon­dre dans leur envi­ron­nement naturel, de ne pas vivre au-dessus de celui-ci mais avec lui. […] Les indigènes ne por­taient pas sur le monde qui les entourait le regard dom­i­na­teur des hommes de l’Ancien Monde » (p. 198–199). Valère, qui décide de rester par­mi les Iro­quois, où il pour­ra vivre son homo­sex­u­al­ité sans se cacher, voit dans les Autochtones « l’innocence. Celle qui était avec l’homme au jardin d’Éden et que les Blancs ont per­due à jamais » (p. 347). Emmanuelle Pirotte donne au valet un point de vue sur les Autochtones cohérent avec l’époque à laque­lle il vit, entre la bien­veil­lance pour l’état de nature de Colomb et le mythe du Bon Sauvage qui cristallis­era au 18ème siè­cle.   

Aventuriers

Les Autochtones con­ser­vent un pou­voir de fas­ci­na­tion dont les ingré­di­ents sont de bril­lantes civil­i­sa­tions dis­parues, dis­posant d’or en abon­dance, des mœurs vio­lentes (can­ni­bal­isme, tor­ture …), une forme de sur­na­turel. On ne s’étonnera donc guère que Tintin et Bob Morane, les deux grands aven­turi­ers de la lit­téra­ture belge, aient vécu plusieurs épisodes impli­quant des « Indi­ens ». Hergé et Hen­ri Vernes n’ont par ailleurs pas résisté au plaisir d’inventer des tribus. Ni l’Histoire ni l’ethnologie ne gar­dent de trace des Arum­bayas de L’oreille cassée ou des Morce­gos ren­con­trés dans Sur la piste de Faw­cett. Les deux auteurs raf­fo­lent aus­si des pra­tiques de tor­ture spec­tac­u­laires, de la tribu indi­enne qui ambi­tionne de tor­tur­er Tintin dans Tintin en Amérique aux Jivaros Yaupis, con­nus comme réduc­teurs de têtes, qui pour­suiv­ent Bob Morane et ses com­pagnons dans L’idole verte.

Henri Vernes

Hen­ri Vernes

Dans Les con­quérants du Nou­veau Monde, Hen­ri Vernes sem­blait pren­dre le par­ti de la coloni­sa­tion espag­nole. Avec Bob Morane, sa posi­tion parait moins tranchée. Il oppose certes « les civil­isés » aux « Indi­ens », can­ton­nés aux rôles de servi­teurs ou de por­teurs. Ils baragouinent en out­re un mau­vais espag­nol après des années de con­tact avec des his­panophones, alors que Morane se débrouille dans leur langue en quelques jours. Mais Bob Morane pro­fesse une forme de rel­a­tivisme : « chaque peu­ple pos­sé­dait sa vérité, et il savait que, si les Jivaros tranchent et réduisent les têtes de leurs enne­mis morts, ce n’est pas par cru­auté, mais pour se libér­er de la peur inspirée par l’esprit du défunt. Fal­lait-il traiter pour cela les Jivaros de bar­bares ? Guère plus que les civil­isés qui achè­tent ces mêmes tzan­za [sic] pour en faire des gar­ni­tures de chem­inée » (L’idole verte).

vernes le secret des mayas

Dans Le secret des Mayas comme dans L’idole verte, Bob Morane décou­vre des mer­veilles archéologiques. S’il plaide pour qu’elles soient dévoilées au monde entier, il s’oppose aux Européens venus pour s’approprier les stat­ues pré­cieuses. Il pho­togra­phie les pièces décou­vertes, puis laisse l’ensemble sur place, respec­tant le car­ac­tère sacré des lieux. On retrou­ve une atti­tude sim­i­laire chez Tintin à qui les Incas mon­trent les objets pré­cieux con­servés dans le tem­ple du soleil, et qui jure de garder le secret. Tintin en Amérique dénonce par ailleurs le traite­ment infligé aux Autochtones, expul­sés de leurs ter­res avec quelques mai­gres dol­lars de com­pen­sa­tion dès qu’on y trou­ve du pét­role.

Bien que leurs aven­tures se déroulent au 20ème siè­cle, Tintin et Bob Morane entrent en con­tact direct avec les grandes civil­i­sa­tions (inca, maya) par un même sub­terfuge de la fic­tion : des descen­dants con­tin­u­ent secrète­ment de vivre à la manière de leurs glo­rieux ancêtres.

Retours aux sources

D’autres représen­ta­tions sont moins pit­toresques. Elles ne dis­simu­lent pas la pau­vreté, la pré­car­ité, et la lente dis­pari­tion des tra­di­tions, con­séquences de ce que plusieurs his­to­riens qual­i­fient de géno­cide.

dubois la terre de juana

La terre de Jua­na de l’autrice et illus­tra­trice pour la jeunesse Claude K. Dubois se sin­gu­larise en ce qu’il met en scène exclu­sive­ment des Autochtones (ici des descen­dants des Mayas au Guatemala). L’ombre des autres plane certes sur le livre : il racon­te le voy­age de retour des Mayas sur leurs ter­res ances­trales après en avoir été expul­sés par les autorités guaté­maltèques. Le réc­it, à la pre­mière per­son­ne, est en out­re con­fié à une jeune Maya. Il mon­tre un peu­ple menant une vie de labeur dans des con­di­tions austères, mais aspi­rant à cette voie fidèle aux ancêtres. L’une des dernières illus­tra­tions représente le site archéologique maya de Tikal, au-dessus duquel s’envole l’oiseau sacré quet­zal. Le réc­it est com­plété par un dossier his­torique expli­catif. Un dis­posi­tif didac­tique sim­i­laire pro­longe J’irai voir les Sioux de Thomas Lavach­ery. On se sou­vient aus­si de la séquence doc­u­men­taire qui clô­tu­rait chaque épisode des Mys­térieuses cités d’or. Comme si par­ler des Autochtones au jeune pub­lic allait de pair avec un devoir d’informer, de con­tex­tu­alis­er.

Maurice Carême 2

Mau­rice Carême

Sou­vent, les livres où appa­rais­sent des « Indi­ens » racon­tent le voy­age, fic­tion­nel ou non, d’un Européen. C’est le cas de La pas­sagère invis­i­ble de Mau­rice Carême. Pub­lié en 1950, le livre rend compte du voy­age au Mex­ique du poète, entre­pris en 1937 à l’occasion d’un prix lit­téraire. Il s’adresse à son épouse Caprine restée en Bel­gique. Carême décou­vre des sites archéologiques aztèques et toltèques. Il en retient l’or et les sac­ri­fices humains (« J’évoque les Indi­ens cou­verts d’or et de plumes qui venaient ici, en grande pompe, sac­ri­fi­er des ado­les­cents à leurs dieux », p. 133–134), top­iques de la représen­ta­tion de ces civil­i­sa­tions. Croisant de nom­breux Autochtones, Carême note leur pau­vreté, mais est émer­veil­lé par les couleurs, les dans­es… et par le mélange des cul­tures à l’œuvre au Mex­ique. Ain­si admire-t-il une église com­por­tant des strates de con­struc­tion toltèques, aztèques et espag­noles. Cette immer­sion dans un monde autre est aus­si un périple à la recherche de soi-même. C’est ce que nous explique François-Xavier Lavenne, directeur de la Fon­da­tion Mau­rice Carême : « le voyageur part pour être proche de l’autre […] ; il coupe le lien de la présence habituelle dans le but de créer une autre présence au tra­vers de l’absence. L’espoir est que ces con­di­tions de com­mu­ni­ca­tions fassent naitre une parole nou­velle, à la fois plus pro­fonde et intime, entre Caprine et lui. Le voy­age est en effet espéré comme un épisode cru­cial sur le plan méta­physique. Il est un temps de bilan, de libéra­tion des scories de la vie quo­ti­di­enne dans l’espoir d’une renais­sance. »

D’autres his­toires de voy­age repren­nent peu ou prou les mêmes thé­ma­tiques. La décou­verte de l’Autre y par­ticipe d’une recon­nex­ion à soi-même. Dans son roman L’hirondelle des Andes, où il met en scène une jeune femme par­tie au Pérou sur les traces de sa mère qui l’a aban­don­née, Michel Tor­rekens présente ce voy­age comme une « archéolo­gie famil­iale » (p. 45) : par­mi les sites his­toriques où se mêlent ves­tiges incas et traces colo­niales postérieures, ou au con­tact des Autochtones qui lui pro­posent de gouter à l’ayahuasca – ce « véhicule vers [s]on monde intérieur » (p. 163) –, la voyageuse recon­stitue le puz­zle famil­ial et, inspirée par les lieux et ses habi­tants, trou­ve au som­met du Machu Pic­chu une com­mu­nion nou­velle avec la nature. Le voy­age relaté par Bene­dic­ta de Smet dans Thïnkas. Une Ama­zonie intime, relève aus­si de l’apprentissage et de la trans­for­ma­tion intimes. Le chemin passe ici encore par l’ayahuasca, laque­lle souligne les affinités des Autochtones à la fois avec la nature (le pou­voir des plantes) et la magie (les pou­voirs hal­lu­ci­na­toires de la pré­pa­ra­tion). Le nom est à nou­veau un mar­queur de l’initiation de la nar­ra­trice : Thïnkas est le nom que les Autochtones lui don­nent lorsqu’ils l’acceptent par­mi eux.

emmanuel ana et les ombresDans Ana et les ombres, François Emmanuel mêle deux archéolo­gies : l’enquête intime, famil­iale, et les fouilles d’un site chachapoya. À la faveur des échos entre les deux intrigues, on pressent que cette recherche con­duira Ana, la jeune archéo­logue, au plus pro­fond d’elle-même. Tout comme les con­nais­sances qu’elle cherche à accu­muler sur les Chachapoyas la mènent à une époque anci­enne, mécon­nue, où ce peu­ple andin encore mal étudié n’avait pas encore été soumis par les Incas, de même la quête intime passera par un retour à l’enfance, par l’exploration des recoins les plus secrets, les plus enfouis de son être[4] : « elle avait su, d’intime cer­ti­tude, que le réel du voy­age allait révéler l’autre par­tie du rêve, ce en quoi elle s’était engouf­frée, ce qu’elle avait vu sans voir : la faille de sa vie » (p. 354).

Avec En quête de nos ancêtres, Joseph Ndwaniye annonce la recherche famil­iale et per­son­nelle dès le titre du roman. S’il est ici aus­si ques­tion de la coloni­sa­tion, l’auteur d’origine rwandaise l’aborde sous un angle dif­férent, puisque son héros et nar­ra­teur part en Bolivie à la recherche des descen­dants des esclaves africains que la traite transat­lan­tique a envoyés en Amérique. Avec un con­stat : les afro-descen­dants comme les Autochtones sont le pro­duit d’une his­toire au cours de laque­lle ils ont subi le joug des colonisa­teurs. Tous vivent aujourd’hui encore dans la pré­car­ité, mais leur com­mun statut de vic­times ne les rap­proche pas, cha­cun étant le bouc-émis­saire de l’autre. Le per­son­nage de la métisse Alba Luz, dont le nar­ra­teur s’éprend, est comme le signe d’une réc­on­cil­i­a­tion souhaitable, elle qui descend des deux com­mu­nautés.

Authenticité en péril

Entre La chi­enne de Naha de Car­o­line Lamarche et Divinités d’Ivan Ale­chine, les échos sont mul­ti­ples. Dans ces deux his­toires situées au Mex­ique et écrites à la pre­mière per­son­ne, les deux auteurs se réfèrent à un con­te où il est ques­tion d’un homme et de sa chi­enne qui se trans­forme en femme lorsqu’il quitte la mai­son. Ce con­te, dans la ver­sion (sanglante) des Triquis, donne son titre au livre de Car­o­line Lamarche, dont il con­stitue par ailleurs les pre­mières pages. Ivan Ale­chine racon­te quant à lui une ver­sion hui­c­hole, à la fin moins dra­ma­tique pour la femme-chi­enne. Dans les deux cas, le con­te métapho­rise la rela­tion entre les hommes et les femmes. Loin de toute exo­ti­sa­tion et de toute com­plai­sance, les deux auteurs met­tent en avant la dif­fi­cile con­di­tion des Triquis et des Hui­chols. Dans La chi­enne de Naha, il est ain­si ques­tion de l’extinction annon­cée de Triquis, des per­sé­cu­tions qu’ils subis­sent dans cer­taines par­ties du Mex­ique, de leur pau­vreté extrême, mais aus­si de leur machisme. Par instant, l’arrière-plan colo­nial fait retour : « Mes pen­sées […] se déposent en espag­nol, comme si la langue de mon enfance m’avait recolonisée tout entière » (p. 186).

Là où Mau­rice Carême admi­rait le mélange des cul­tures qui a forgé le Mex­ique, et alors que Car­o­line Lamarche évoque le « sub­til syn­crétisme » (p. 170) auquel s’essaie un prêtre catholique, Ivan Ale­chine con­state que les Hui­chols se dis­sol­vent petit à petit dans la cul­ture dom­i­nante. « Ça s’est fait peu à peu, d’une cer­taine façon, à notre insu… Une légère inci­sion au début, et puis on opère… Greffe d’école, greffe de dis­pen­saire, greffe de crédit, greffe de télé­phone, greffe d’électricité… » (p. 48). Et à l’école « l’histoire […] com­mence à la Con­quête » (p. 98). L’identité hui­c­hole est effacée.

Pour les voyageurs-nar­ra­teurs de La chi­enne de Naha et de Divinités, la ren­con­tre des Autochtones n’aboutit pas à une salu­taire et uni­voque recon­nex­ion à soi-même et à la nature. La nar­ra­trice du roman de Car­o­line Lamarche fait l’expérience de l’impossibilité de l’échange avec les Triquis, faute d’une langue com­mune. Son voy­age s’apparente à une suc­ces­sion de décalages : elle part au Mex­ique à la suite du décès de Lucia, son anci­enne gou­ver­nante et mère affec­tive, mais celle-ci est enter­rée en Espagne. Au Mex­ique, elle est cen­sée retrou­ver Maria, la fille de Lucia, mais celle-ci est per­pétuelle­ment ailleurs. Finale­ment, le con­te « La chi­enne de Naha », point de départ du livre et quête de l’ensemble du voy­age, lui demeure opaque et inter­dit : « ce con­te appar­tient aux Triquis, n’essaie pas de te l’approprier, de t’en servir […] ne réduis rien de ce pays à ta mesure » (p. 188).

Quant au nar­ra­teur de Divinités, son séjour chez les Hui­chols lui coute sa rela­tion amoureuse avec la bien-nom­mée Eury­dice. Lorsque, restée en France, elle l’appelle, il fait le con­stat qu’elle et lui n’appartiennent plus au même monde et se détourne. « L’amour apparte­nait à un monde que j’avais quit­té pour un autre monde auquel je m’étais résolu, comme on dirait, réso­lu­tion chim­ique » (p. 66).

 

Après s’être fait con­naitre comme poète, Hubert Antoine pub­lie un pre­mier roman en 2016, Danse de la vie brève, qui lui vaut le prix Rossel. En 2021, il donne la suite du livre, sous le titre Les formes d’un soupir. Les deux se déroulent au Mex­ique. Peut-être parce que l’auteur a lui-même vécu plusieurs années dans ce pays, son his­toire n’implique pas de voyageur européen, mais trois per­son­nages mex­i­cains : un père et sa fille his­pano-descen­dants, Miguel et Melitza, et un métis de mère hui­c­hole et de père améri­cain, Evo. Entre les deux pre­miers et le troisième, une dis­symétrie : Melitza et son père sont les nar­ra­teurs respec­tifs de Danse de la vie brève et des Formes d’un soupir, tan­dis qu’Evo ne nous est con­nu que par le regard des deux autres. Or Melitza, qui en est amoureuse, déclare ne pas du tout com­pren­dre cet homme.

Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Hubert Antoine explique Evo comme « un per­son­nage “naturel”, qui agit tou­jours en har­monie avec ce qui l’entoure et le moment présent, sans but autre qu’une cer­taine logique instinc­tive, si cela veut dire quelque chose. […] Il n’a pas de mod­èle, peut-être est-il inspiré vague­ment par Don Juan Matus, le chaman yaqui inven­té par l’anthropologue Car­los Cas­tane­da. Evo est un homme qui a échafaudé une rela­tion au monde d’une extrême sim­plic­ité, proche peut-être de la con­cep­tion que pour­rait éla­bor­er un enfant, devenu vigoureux. » Evo con­nait le pou­voir des plantes, est un excel­lent chas­seur et pêcheur, et est plusieurs fois l’objet de com­para­isons ani­mal­ières (« comme un geyser ou un loup dans le corps d’un homme doux et gen­til » p. 58). Comme le note Geneviève Fab­ry dans la post­face à l’édition Espace Nord de Danse de la vie brève>, Evo sem­ble tout d’abord con­forme au stéréo­type du « Bon Sauvage » que la lit­téra­ture a sou­vent accolé aux Autochtones. Mais du stéréo­type, Hubert Antoine a un « maniement décalé voire prob­lé­ma­tisé[5] ». Notam­ment en com­plex­i­fi­ant l’identité autochtone d’Evo. Non seule­ment il est métis, mais il n’a pas été élevé dans la tra­di­tion hui­c­hole. Il est finale­ment un être unique, ne ressem­blant à nul autre qu’à lui-même.

Des Sioux à Bruxelles

fievet brulure indienne

Il a été beau­coup ques­tion, jusqu’ici, d’Européens par­tis à la ren­con­tre (ou à la con­quête…) des Autochtones d’Amérique. Dans Brûlure indi­enne, le jour­nal­iste et romanci­er Philippe Fiévet retourne cette con­fig­u­ra­tion. Tout d’abord, en choi­sis­sant comme per­son­nage cen­tral François Chla­diuk, le (vrai) pro­prié­taire du (tout aus­si vrai) West­ern Shop à Brux­elles – ren­con­tré pour un reportage. Mais aus­si en creu­sant un épisode mécon­nu : la venue à Brux­elles, à l’occasion de l’Exposition inter­na­tionale de 1935, d’un groupe de Lako­tas (tribu à laque­lle Simon Vansteen­winck­el vient de con­sacr­er un livre de pho­togra­phies, Aux ombres, récom­pen­sé par le prix Nadar 2025). Recrutés « dans la tris­te­ment célèbre réserve de Pine Ridge […] le plus mis­érable cul-de-sac qui puisse s’imaginer » (p. 44), ils avaient accep­té de quit­ter leur mis­ère pour venir jouer en Europe les « Peaux-Rouges » dans un show sim­i­laire à ceux qu’avait imag­inés Buf­fa­lo Bill. Et qui rap­pelle le zoo humain de Ter­vuren (1897), exhibant des Con­go­lais. Brûlure indi­enne établit un par­al­lélisme explicite entre his­toire d’une tribu autochtone d’Amérique et his­toire colo­niale belge. Demeure pour­tant une ambiva­lence que Fiévet ne relève pas. D’un côté, François Chla­diuk est authen­tique­ment engagé pour les Lako­tas, et entre­tient une ami­tié suiv­ie avec cer­tains d’entre eux. Il s’attache à les défendre de mul­ti­ples façons : il retrou­ve la trace des descen­dants de ceux qui sont venus à Brux­elles en 1935, leur fait con­naitre tous les doc­u­ments et objets qu’il a rassem­blés ; il dénonce les mas­sacres, exac­tions et vex­a­tions divers­es qui ont pré­carisé les derniers sur­vivants ; il col­la­bore avec des musées pour mieux les faire con­naitre. De l’autre côté, la pas­sion passe aus­si par la col­lec­tion, laque­lle implique une déter­ri­to­ri­al­i­sa­tion qui arrache les objets à leurs usages, à leurs réc­its.

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Dans Divinités, Ivan Ale­chine a cette réflex­ion : « Dans les musées, l’art de vivre des pau­vres est trans­for­mé en expo­si­tion d’art pour les rich­es » (p. 109). L’image des Amérin­di­ens comme « sauvages » et san­guinaires sem­ble avoir désor­mais vécu, de pres­tigieux musées accueil­lent leurs œuvres d’art, la con­science des méfaits de la coloni­sa­tion se généralise. Mais l’asymétrie per­dure, hier entre colonisa­teur et colonisé, aujourd’hui entre voyageur-regardeur et objet de son regard.

 Nau­si­caa Dewez


Références

[1] Cather­ine DESBARATS, « Essai sur quelques élé­ments de l’écriture de l’histoire amérin­di­enne », dans Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 54, n° 4 (« His­toire des Pre­mières Nations : nou­velles lec­tures et nou­veaux prob­lèmes »), print­emps 2000, p. 492–493.

[2] Adap­té d’un livre de Michael Blake paru en 1987. Pour la ver­sion française : Danse avec les loups, trad. de l’anglais par Gilles Ber­gal, Paris, J’ai lu, 2020.

[3] Pour une analyse détail­lée de la représen­ta­tion des Autochtones dans la série Blue­ber­ry, cf. Arnaud DE LA CROIX, Blue­ber­ry, une légende de l’Ouest, Point Image – JVDH, 2007.

[4] Pour une analyse d’Ana et les ombres, cf. François-Xavier LAVENNE, « Trans­porter les os des morts. Le mythe de Quet­za­coatl dans Ana et les ombres », dans Christophe MEURÉE (sous la dir. de), Le monde de François Emmanuel, Brux­elles, AML édi­tions, coll. « Archives du futur », 2022.

[5] Geneviève FABRY, « Post­face », dans Hubert ANTOINE, Danse de la vie brève, Brux­elles, Espace Nord, 2023, p. 242.


Œuvres citées

  • Ivan ALECHINE, Divinités, Paris, Galilée, 2021.
  • Hubert ANTOINE, Danse de la vie brève, Paris, Ver­ti­cales, 2016, rééd. Brux­elles, Espace Nord, 2023.
  • Hubert ANTOINE, Les formes d’un soupir, Paris, Ver­ti­cales, 2021.
  • David B. (dessin) et Éric LAMBÉ (scé­nario), Antipodes, Brux­elles, Cast­er­man, 2024.
  • Véronique BERGEN, Moctezu­ma. Le dernier Soleil, Brux­elles, Mael­ström reEvo­lu­tion, 2024.
  • Mau­rice CARÊME, La pas­sagère invis­i­ble, Brux­elles, À l’enseigne de la sirène, 1950, rééd. illus­trée par Daniel Dupuy, Paris, Société nou­velle des Édi­tions G.P., 1965.
  • Jean-Michel CHARLIER (scé­nario) et Jean GIRAUD (dessin), Blue­ber­ry. Cycle Fort Nava­jo – Les pre­mières guer­res indi­ennes, Brux­elles, Dar­gaud, 1965–1968 ; Cycle Cheval de fer — Les sec­on­des guer­res indi­ennes, Brux­elles, Dar­gaud, 1970–1971 ; Cycle Sec­ond com­plot — Le cré­pus­cule de la nation apache et la réha­bil­i­ta­tion de Blue­ber­ry, Brux­elles, Dar­gaud ; Paris, Fleu­rus ; Paris, Hachette, 1980–1986.
  • Bene­dic­ta DE SMET, Thïnkas. Une Ama­zonie intime, Brux­elles, Tra­verse, 2020.
  • Claude K. DUBOIS, La terre de Jua­na. Au pays des Mayas, Paris, Archimède, 1999, rééd. Paris, École des loisirs, 2011.
  • Jean DUFAUX (scé­nario) et Philippe XAVIER (dessin), Con­quis­ta­dor, 4 vol., Greno­ble, Glé­nat, 2012–2015.
  • François EMMANUEL, Ana et les ombres, Arles, Actes sud, 2018.
  • Philippe FIÉVET, Brûlure indi­enne, Brux­elles, M.E.O., 2024.
  • René GOSCINNY (scé­nario) et MORRIS (dessin), Les Dal­ton sur le sen­tier de la guerre, dans Les Dal­ton courent tou­jours, Marcinelle, Dupuis, 1964.
  • René GOSCINNY (scé­nario) et MORRIS (dessin), Canyon apache, Brux­elles, Dar­gaud, 1971.
  • HERGÉ, Tintin en Amérique, Tour­nai, Cast­er­man, 1932 – 1946.
  • HERGÉ, L’oreille cassée, Tour­nai, Cast­er­man, 1937 – 1943.
  • HERGÉ, Le tem­ple du soleil, Tour­nai, Cast­er­man, 1949.
  • Car­o­line LAMARCHE, La chi­enne de Naha, Paris, Gal­li­mard, 2012.
  • Thomas LAVACHERY, J’irai voir les Sioux, Paris, École des loisirs, 2011.
  • Jacques MARTIN (scé­nario) et Jean TORTON (dessin), Les voy­ages d’Alix : Les Mayas, 2 vol., Brux­elles, Cast­er­man, 2004–2005.
  • Jacques MARTIN (scé­nario) et Jean TORTON (dessin), Les voy­ages d’Alix : Les Aztèques, Brux­elles, Cast­er­man, 2005.
  • Jacques MARTIN (scé­nario) et Jean TORTON (dessin), Les voy­ages d’Alix : Les Incas, Brux­elles, Cast­er­man, 2006.
  • Raoni METUKTIRE avec Jean-Pierre DUTILLEUX, Mon dernier voy­age, Paris, Arthaud, 2019.
  • Raoni METUKTIRE avec Jean-Pierre DUTILLEUX, Le com­bat de ma vie, Paris, J’ai lu, 2021.
  • Joseph NDWANIYE, En quête de nos ancêtres, Brux­elles, Impres­sions nou­velles, 2021.
  • Emmanuelle PIROTTE, Today we live, Paris, Cherche midi, 2015.
  • Emmanuelle PIROTTE, Loup et les hommes, Paris, Cherche midi, 2018.
  • Philippe REMY-WILKIN, Christophe Colomb. Le Décou­vreur et la Décou­verte : mythes et réal­ités, Brux­elles, Sam­sa, 2015.
  • Michel TORREKENS, L’hirondelle des Andes, Lechelle, Zel­lige, 2019.
  • Simon VANSTEENWINCKEL, Aux ombres : un essai visuel doc­u­men­taire sur les chevauchées Lako­ta, Mar­cil­lac-Val­lon, La main donne, 2025.
  • Hen­ri VERNES, Bob Morane : Sur la piste de Faw­cett, Verviers, Marabout, 1954.
  • Hen­ri VERNES, Bob Morane : Le secret des Mayas, Verviers, Marabout, 1955.
  • Hen­ri VERNES, Bob Morane : L’idole verte, Verviers, Marabout, 1957.
  • Hen­ri VERNES [Jacques SEYR], Les con­quérants du nou­veau monde, Verviers, Marabout, 1954, rééd. Paris, Jour­dan, 2021.

Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°227 (2026)