Elke de Rijcke ou l’art de vivre un jour qui vaut un jour

Un coup de cœur du Car­net

Elke de Rijcke Paradisiaca Un Lake-Opera

Paradisiaca. Un Lac-Opéra

Autrice : Elke de Rijcke

Mai­son d’édition : MF

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 128

Prix : 10 €

Livre numérique : /

EAN : 9782378041076

Lire Par­a­disi­a­ca, le dernier livre en date d’Elke de Rijcke, c’est plonger dans un voy­age sen­si­ble la menant de Brux­elles à Bodan, au bord d’un lac, celui de Con­stance. Voy­age métic­uleuse­ment dense, gorgé de sen­sa­tions et d’inventions lan­gag­ières. De for­mules qui font mouche. Impactent notre lec­ture. Touchent nos cœurs et nos cordes sen­si­bles. Voy­age apaisant. Ren­con­tre apaisante avec le lac et ses berges. Avec ses ciels aus­si. Ses lumières. Ren­con­tre apaisante avec l’une des beautés du monde. Parce que, oui, il existe des beautés dans le monde. Les dire, les couch­er sur papi­er, les don­ner à sen­tir dans des poèmes splen­dide­ment can­dides, faisant comme si l’angoisse et les ter­reurs qui nous sai­sis­sent devant l’enfer que ça peut être, des fois, de vivre ici, dans l’ici-bas, n’existaient pas ou ne fai­saient que peu le poids devant la joie intérieure, l’émerveillement que l’on ressent, comme Elke de Rijcke, à fendre l’air en voiture, à pal­piter en rai­son d’un ciel radieux, à n’avoir d’yeux que pour le bel élan et ce qui nous le pro­cure : les fric­tions avec le ciel (soleil, nuages et petite lune), les doigts de l’amoureux, sa présence joyeuse à nos côtés, etc.

Comme si Par­a­disi­a­ca n’était que ça : des poèmes qui dis­ent douce­ment com­bi­en c’est plaisant d’être au monde. Com­bi­en ça vaut le coup si ça nous per­met de sen­tir ça. Ressen­tir ça. Vivre inten­sé­ment ces instants où le monde n’est pas, à perte de vue, un enfer. Comme si être là, dans le monde, c’était aus­si (d’abord et avant tout) se frot­ter à l’exquis. En ren­dre compte, dans une langue hyper­tra­vail­lée. Faisant tout ce qu’elle peut pour devenir elle-même, de vers en vers, de poème en poème, un soleil doré. Un air frais et revig­o­rant. Elke de Rijcke mêlant sen­sa­tions ou cap­ta­tions brutes (câblage sur des cen­taines de mètres / par-dessus les sap­ins), réflex­ions sur son art de regarder ou ressen­tir (haut sur les champs l’œil tra­verse à gué / les ensor­celle­ments), com­mu­nion ou con­nivence – com­ment appel­er ça autrement ? – entre le monde intérieur et l’extérieur (l’instinct éclate dans le cœur / par un ciel qui vire abrupt dans les roseaux), références au tarot, à la phi­lo, etc.

Cela donne un livre inépuis­able. Un livre dont on se dit que, cet ouvrage-là, on ne le rangera pas tout de suite dans la bib­lio­thèque. Ce texte-là, on le com­pulsera des mois durant, le réou­vrant au hasard – ou pas –, le relisant in exten­so – ou pas. Pour peu, bien sûr, que cette langue-là, cette façon-là d’envisager les choses nous morde et fasse vibr­er, Elke de Rijcke mani­ant, comme per­son­ne d’autre, cet art dif­fi­cile d’être à la fois con­crète, très terre-à-terre, et ailleurs. Créant des ponts, des images ver­bales sim­ples et déroutantes. Capa­bles de nous emporter. Comme si tout ce qui nous arrive par les yeux, les oreilles et le nez était beau. Les poèmes d’Elke de Rijcke réen­chan­tant ain­si le monde. Don­nant voix à ce qu’elle capte, entrap­erçoit ou sub­odore. Con­den­sant en quelques lignes l’aventure et la joie que c’est d’être un corps tra­ver­sant tel paysage. Ou s’y arrê­tant. Elke de Rijcke prenant la peine, en quelque sorte, de nour­rir son âme végé­ta­tive. Celle qui nous pousse à nous ali­menter. Respir­er. Rire. Vivre nar­ines grandes ouvertes. Vivre enfin un jour sans nuages. Par­a­disi­aque.

Le titre com­plet du recueil est Par­a­disi­a­ca. Un Lac-opéra. Le livre com­mence par la liste des per­son­nages que l’on y crois­era : l’amant, l’âme, l’art d la splen­deur, le clocher, Dante, le cœur, le lac pré­moni­toire, le lac scru­ta­teur, etc. Chaque poème se ter­mine par le nom d’un des per­son­nages. Comme si le poème était dit ou chan­té par lui. Était une réplique dite ou chan­tée par lui. Ou comme si Elke de Rijcke tirait, dans chaque poème, le por­trait de l’un d’entre eux. Les per­son­nages revenant plusieurs fois. Prenant la parole plusieurs fois. Ou se faisant tir­er le por­trait plusieurs fois. Comme si on n’en avait jamais fini avec eux et ce qui émer­veille.

Par­a­disi­a­ca ? Un coup de cœur. Un shoot qui prend aux tripes. Une over­dose de joies dont on pour­rait n’avoir aucune envie de revenir.

Vin­cent Tholomé