On les appelle translingues, ces auteurs et autrices qui édifient leur œuvre littéraire dans une langue seconde. Sorte de prouesse, pratique singulière (mais finalement assez répandue dans la littérature mondiale), objet d’étude, le translinguisme interroge nos certitudes littéraires et linguistiques.
Le Carnet et les Instants n°222 (janvier 2025) contient un dossier sur le translinguisme dans la littérature belge. Nous vous proposons à présent de mieux découvrir les parcours de quelques autrices et auteurs qui y sont mentionnés.
Lire aussi : Une langue à soi : parcours translingues (Le Carnet et les Instants n°222)
Aujourd’hui : rencontre avec Elke de Rijcke.
Elke de Rijcke : le français, un objet de désir
Née dans une famille néerlandophone de Gand où elle a grandi, Elke de Rijcke est romaniste et autrice d’une œuvre poétique en français. Les écrivains flamands ayant écrit en français sont nombreux. Pour une autrice née au mitan des années 1960, ce choix est toutefois moins politique ou social que suscité par des motivations intimes.
Le Carnet et les Instants : À quel moment le français est-il entré dans votre vie ?
Elke de Rijcke : Très tôt. Je viens d’une famille néerlandophone gantoise. Je suis née en 1965 : à l’époque, Gand comptait 15% de francophones.
Mes parents étaient très occupés et nous étions très souvent accueillis par un couple de leurs amis qui étaient des francophones typiques de Gand, dans la mesure où ils se sentaient menacés dans leur langue et leur culture au sein d’un paysage linguistique et culturel néerlandophone. Chez eux, il était interdit de parler le néerlandais. J’ai été très vite fascinée par cette interdiction, mais aussi par cet « ailleurs » : une autre langue et une autre culture. Je pense que cette famille a eu une incidence sur mes choix.
Ensuite, en primaire, ma meilleure amie était francophone elle aussi, et sa famille avait cette même mentalité, anti-flamande, très axée sur la protection de la langue française, de la culture et de ses valeurs. Je ne sais pas si j’aurais eu le même parcours si je n’avais pas eu cette amie, mais je pense qu’il y avait, comme souvent à cet âge-là, quelque chose de très instinctif dans le choix d’une telle amitié.
Il faut aussi mentionner qu’il y a une veine romane dans ma famille. Ma mère aimait beaucoup la littérature française et espagnole, et la lignée de ma grand-mère est espagnole (même si elle parlait le néerlandais). Je me suis rendu compte que j’ai grandi et vis à la croisée d’influences romanes et germaniques, sur un axe nord-sud. C’est un bagage qui se retrouve sans aucun doute dans mes textes, dans mes perceptions.
J’ai fait mes humanités dans l’enseignement néerlandophone. À l’époque, on mettait fortement l’accent sur les langues, puisqu’on avait conscience d’appartenir à une culture minoritaire et qu’on pensait qu’il fallait pouvoir se battre linguistiquement et culturellement. Pour cela, il fallait à la sortie de mes humanités connaitre quatre langues : à 18 ans, je maitrisais, plus ou moins, le néerlandais, le français, l’anglais et l’allemand.
Quand j’ai dû choisir mes études supérieures, j’ai opté pour la philologie romane, une formation plutôt dure qui n’existe plus telle quelle aujourd’hui. Je voulais devenir journaliste, mais mon père ne voulait pas que je fasse des études de journalisme. J’ai obtenu un diplôme à moitié francophone (candidatures à Namur) et à moitié néerlandophone (licences à Leuven). Typiquement belge. Je suis scindée en deux, vis sous un ciel double.
Immédiatement après mes études, j’ai un peu zigzagué. J’ai d’abord été journaliste littéraire et artistique, puis ai été recrutée par l’Université d’Anvers où j’ai travaillé 16 ans dans un département de français en Communauté flamande. Aujourd’hui, je travaille en Communauté française, à l’ERG et l’ESA Saint-Luc, où je travaille comme professeur d’art et de littérature.
Vous avez commencé à parler le français dans des relations d’amitié. Le parliez-vous aussi en famille ?
Dans ma famille, non. On pourrait dire que c’est un hasard si je suis tombée dans le français. Mais est-ce un hasard ?
Un paradigme plurilingue
Avec les années, le français est-il aussi devenu une langue de l’intime, de l’émotion ?
J’ai travaillé sur le sujet et ai découvert que je me trouve dans ce que les linguistes appellent le « paradigme plurilingue ». Certains aspects de la vie s’énoncent dans une langue, d’autres dans une autre langue. Pour ce qui concerne l’affect, je le vis et le déploie vraiment dans les deux langues. Je vis avec un néerlandophone qui connait bien le français. Mais souvent j’ai besoin de discuter de certains sujets et de la vie plus en général avec des francophones. À l’inverse, pour mes visites médicales, qui représentent le contact le plus intime dans l’espace public, je préfère utiliser le néerlandais. J’ai besoin des deux langues pour exprimer l’affect. Le néerlandais n’est plus ma seule langue maternelle. J’ai maintenant deux langues maternelles, une plus orale, le néerlandais, l’autre plus écrite, le français.
Pour l’écriture, vous avez fait le choix du français. Pourquoi ?
Ce choix a été graduel. Ma mère a joué un rôle important. Elle avait fait des études de français, d’anglais et d’allemand et enseignait dans le secondaire. Toutes ces langues étaient présentes dans les livres de sa bibliothèque. Elle m’avait orientée très jeune encore vers un livre de Jean Giono, Les âmes fortes, pour mon examen de maturité (qui n’existe plus). Mais le français n’était pas encore un choix à cette époque.
Par la suite, ma formation et un doctorat en théorie de la poésie sur André du Bouchet, m’a vraiment poussée vers l’univers francophone. J’ai commencé à écrire seulement après la thèse, après une longue attente. Les jeunes écrivain.e.s et chercheurs.chercheuses actuel.le.s ont plutôt tendance à mener ensemble l’écriture et la thèse. Ce n’était pas ou à peine possible avant. Et quand j’ai commencé à écrire, j’ai fait le choix délibéré du français, mais c’est tout ce parcours accumulé qui m’y a menée.
Plus récemment, un éclairage supplémentaire de mon choix translingue m’est apparu. Roland Barthes disait que la pratique de sa langue était destinée à honorer le corps de sa mère. Quand j’ai lu ça, j’ai eu un choc. Je n’y avais jamais pensé de manière psychanalytique, et ai pensé que mon cas est l’inverse de celui de Barthes : le choix d’écrire en français était en partie un moyen de me préserver du corps de ma mère (et en quelque sorte du « corps parental », en raison de nos différences idéologiques). C’était inconscient, mais un facteur de protection, de mise à distance pour avoir une langue et un espace à soi.
De la traduction
Écrire en français est lié dans votre cas à une histoire personnelle (familiale, intellectuelle) et pas du tout aux qualités intrinsèques d’une langue par rapport à l’autre. Aucune des deux ne vous semble en elle-même plus propre que l’autre à exprimer ce que vous souhaitez ?
Non. Mais j’ai toujours eu un désir pour la langue française. D’autre part, quand on fréquente constamment l’objet du désir, le statut de cet objet peut évoluer. Je viens de terminer un livre intitulé Paradisiaca. Un Lac-Opéra, commencé il y a cinq ans. Je l’ai écrit dans mes deux langues. La page de gauche en français, la page de droite en néerlandais. Ce sera sans doute le seul livre bilingue dans mon parcours d’écrivain. J’ai d’abord écrit le livre en français, puis je me suis dit que j’allais m’auto-traduire. Mon néerlandais le requérait, ma deuxième langue maternelle frappait à la porte. Maintenant que j’ai écrit ce double livre, c’est comme si j’avais récupéré mon équilibre linguistique. Mais je ne pense pas qu’un éditeur voudra publier ce livre en version bilingue français-néerlandais. Je devrai sans doute penser à deux publications séparées.
En travaillant à ce livre bilingue, je me suis rendu compte que pour que le poème fonctionne dans l’autre langue, il fallait vraiment que je le reformule. J’ai été confrontée lors de cette écriture bilingue à des obstacles syntaxiques, lexicaux, rythmiques, à des problèmes de tonalité. Quand on observe les deux langues en miroir dans le manuscrit final, on perçoit les déplacements d’une langue à l’autre. Chaque langue est un continent, une géologie. Parfois les poèmes en néerlandais sont beaucoup plus courts, ou l’inverse, plus longs. Il s’agit en réalité d’une auto-traduction créatrice où chaque langue co-détermine et modifie l’autre, jusqu’à ce que je mette fin à ce processus.
Mais de façon plus générale, on pourrait dire que quand j’écris, je travaille en régime bilingue. Imaginons par exemple que j’écrive « le dos de la poupée » et veuille dire quelque chose de plus spécifique sur ce dos. Il est fort possible que les mots me viennent d’abord en néerlandais, dont je vérifie ensuite différentes traductions en français. J’utilise toujours des listes terminologiques croisées. C’est une méthodologie de travail qui fait que quelque chose s’ouvre dans la langue d’écriture. Le langage se métamorphose en intégrant des éléments de l’autre langue.
Vos recueils précédents ont-ils été traduits en néerlandais ?
Certains textes seulement, pas des recueils entiers. C’est très difficile de trouver des éditeurs dans le paysage néerlandophone qui s’intéressent à des livres de poésie contemporaine écrits en français (hormis les livres traduits dans un cadre par exemple de poète national.e). Katelijne De Vuyst, une amie, est ma traductrice. Je ne connais aucun livre de poésie contemporaine écrit en français qui soit traduit vers le néerlandais en dehors de ce cadre. Certes, il existe des traductions d’extraits pour des revues, mais pas des livres entiers.
Vous êtes aussi traductrice pour les textes des autres. Et vous traduisez vers le français. Or on traduit généralement vers sa langue maternelle : est-ce symptomatique ?
Je traduis en effet vers le français. Je suis de nature à me lancer des défis. C’est un défi de traduire de ma première langue maternelle (le néerlandais) vers, disons, ma deuxième (le français).
Le français est une langue où je peux créer, re-créer, c’est un terrain d’invention et de liberté. J’ai traduit un auteur difficile, le mystique contemporain Kees Ouwens [Du perdant & de la source lumineuse (1997), La Lettre Volée, 2016, ndlr]. J’ai traduit également un second livre de Kees Ouwens, Mythologies [Mythologieën, Meulenhoff, 2000] pour lequel j’espère trouver un éditeur.
Pour moi, la traduction est une autre façon de faire de la poésie. Je suis traductrice professionnelle, dans la mesure où je suis homologuée à le faire, mais je ne traduis pas souvent. Seulement quand il y a une urgence personnelle. Mes motivations sont liées à des questions linguistiques, poétiques, d’approfondissement d’univers particuliers. La langue de Kees Ouwens est très particulière. J’ai découvert ses livres très tôt, immédiatement après mes études. Et j’avais été tellement frappée par sa langue qu’elle ne m’a plus lâchée. Il fallait donc que la traduise.
Pour vous, « langue maternelle » ne signifie donc pas nécessairement langue de la mère ?
Non. Le terme de langue matrangère, maternelle et étrangère, est sans doute celui qui convient le mieux pour le français dans mon cas. Le français est en même temps ma langue étrangère et ma langue maternelle, à la fois lointain et proche, établi dans un double rapport qui inclut donc une ambivalence. C’est ce qui rend mon rapport au français fascinant, mais aussi étrange.
Par la traduction, on trace un pont entre les deux langues. Est-ce que cette idée de faire du lien vous importe ?
Ça m’intéresse beaucoup, y compris dans mes livres. Si je peux définir mon travail, je parlerais d’une écriture dialogique, dans le sens où chaque livre est un dialogue avec des écrivains, des artistes, des musiciens, des scientifiques… J’ai aussi créé la plateforme The Living Library, qui est une collaboration entre l’ERG et l’ESA Saint-Luc/Bruxelles. Chaque année, on invite quatre écrivains. Chaque rencontre est conçue pour être un vrai dialogue. Pour que les étudiants se familiarisent avec la littérature. Je suis très reconnaissante que mes deux institutions soutiennent cette plateforme, cette sensibilisation des étudiant.e.s au livre.
Un profil hybride
Vos études vous ont conduite à fréquenter la littérature française, vous êtes belge née en Flandre et écrivant en français : vers laquelle de ces communautés vos références littéraires penchent-elles ?
Pour moi, il s’agit surtout de rencontres avec des textes. Je suis liée à la revue L’Étrangère (La Lettre Volée) qui est une revue franco-belge ouverte sur la littérature mondiale. J’essaie de suivre la programmation néerlandophone et francophone de Passa Porta, la programmation de la Maison Poème, du Théâtre National et de Bozar (le plus souvent en anglais). J’essaie d’être en contact avec ce qui se fait dans les différentes communautés.
L’autre versant de mon profil hybride, c’est que j’appartiens trop peu à une seule communauté. Cet éclatement dû à mon bilinguisme est parfois difficile pour moi. Dans un certain sens, mes contacts avec la France sont plus faciles. Il y a beaucoup d’auteurs translingues en France, et j’y suis tout simplement perçue comme une écrivaine francophone, puisque j’écris en français. En Belgique, on est encore trop défini en fonction de sa communauté, alors qu’il y a des personnes comme moi, comme Jan Baetens, Caroline De Mulder et beaucoup d’autres qui transcendent cette appartenance à une seule communauté.
Vous reconnaissez-vous comme poète belge, comme poète francophone, comme poète française ?
Je suis une poète belge bilingue d’expression française qui vit dans une dimension européenne. Parfois je me définis comme écrivain plutôt que comme poète, étant donné que j’écris aussi des essais et des articles. Avec un seul livre qui existera dans mes deux langues (Paradisiaca. Un Lac-Opéra). Ce livre est le livre du milieu de ma vie, une sorte de bilan qui est aussi linguistique.
Y a‑t-il une dimension politique dans le choix du français comme langue d’écriture ?
Non, le choix du français n’est pas un positionnement politique sur ce pays. J’appartiens à une génération ultérieure à celle pour qui ces questions politiques étaient au cœur de la réflexion. J’aborde toutefois et de plus en plus des questions politiques dans mon travail. Jusqu’en 2021, mes livres ont imaginé avant tout des cartographies du corps. À présent, ils évoluent vers beaucoup plus d’extériorisation, incluant le monde à différents niveaux.
L’écriture en français s’est-elle accompagnée d’un déménagement en terre francophone, ou avez-vous écrit en français en Flandre ?
J’ai toujours beaucoup aimé la ville de Gand, mais elle est trop petite pour moi, trop monolingue. Je vis à Bruxelles, me sens Bruxelloise et pas Flamande. J’ai voulu déménager parce que je ne pouvais pas me limiter à une culture monolingue. Quand j’ai déménagé, je ne connaissais quasiment rien à Bruxelles, un de mes seuls points d’orientation était la librairie Tropismes. Mon déménagement était conçu comme un déplacement vers une terre au moins bilingue où le français occupait une place centrale (à quoi correspondait Bruxelles), vers une terre hybride où je savais que j’allais pouvoir enrichir mon identité et trouver un lieu favorable à l’exploration de mon écriture.
Propos recueillis par Nausicaa Dewez
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