Aztèques, Huichols, Mayas, Iroquois, Incas, Apaches, Quechuas, Sioux, Triquis, Navajos, Potawatomis… : les Autochtones d’Amérique inspirent auteurs et autrices, en Belgique et ailleurs. Entre aventures de conquistadors et récits de rencontres dans le monde d’aujourd’hui, ils font souvent figure d’altérité radicale.
Très présents dans la littérature belge, les personnages d’Autochtones d’Amérique soulèvent des questions liées à l’identité et à la colonisation. Le sujet valait bien un dossier du Carnet et les Instants.
Initié avec l’article « Les ‘Indiens’ d’Amérique : de la conquête au musée » paru dans Le Carnet et les Instants n° 227 (avril 2026), il se poursuit sur ce blog avec trois entretiens, autour d’œuvres qui mettent en scène des Amérindiens.
Lire aussi : Les « Indiens » d’Amérique : de la conquête au musée (Le Carnet et les Instants n°227)
Nous vous donnons donc rendez-vous chaque dimanche, du 12 au 26 avril.
- 12 avril : Véronique Bergen à propos de Moctezuma
- 19 avril : Hubert Antoine à propos de Danse de la vie brève et Les formes d’un soupir
- 26 avril : François-Xavier Lavenne à propos de La passagère invisible de Maurice Carême
Hubert Antoine : « Pureté serait une définition de la personnalité d’Evo »
Hubert Antoine a vécu plusieurs années au Mexique. Auteur d’une œuvre poétique remarquée, il publie un premier roman, Danse de la vie brève, qui lui vaut le prix Rossel 2016. En 2021, il lui donne une suite, Les formes d’un soupir. Les deux livres se passent au Mexique et mettent en scène Evo, un métis né d’une mère huichole et d’un père américain.
Hubert Antoine a accepté d’évoquer pour Le Carnet et les Instants son diptyque romanesque et ce personnage hors du commun.

Danse de la vie brève
Auteur : Hubert Antoine
Maison d’édition : Verticales, réédition Espace Nord
Année d’édition : 2015, rééd. 2023
Quatrième de couverture : C’est à travers son journal intime que nous découvrons Melitza, une jeune Mexicaine de vingt-trois ans. Trois carnets posthumes datant de 2006 – retrouvés et commentés par son père – retracent sa cavale avec Evo, un « bel indigent » au charme énigmatique. Ensemble, ils partageront tout : expérience hallucinogène, barbarie policière, amour fou et insurrection populaire. Dans ce premier roman, qui doit autant au goût de l’aventure qu’à une écriture aux images décalées, chaque événement, du plus sensuel au plus tragique, y possède son pas de danse.
Notre avis : un coup de cœur du Carnet
Les formes d’un soupir
Auteur : Hubert Antoine
Maison d’édition : Verticales
Année d’édition : 2021
Quatrième de couverture : Road movie au pays de Quetzalcóatl, le deuxième roman d’Hubert Antoine défonce les portes du deuil, supprime les frontières entre morts et vivants pour révéler un Mexique toujours aussi captivant dans les plus ardentes couleurs de l’intensité.
Notre avis : un coup de cœur du Carnet
Le Carnet et les Instants : Vous avez vécu plusieurs années au Mexique. Mais avant cette période, quelles ont été vos premières portes d’entrée – livres ou films – vers les populations autochtones, ceux qu’on appelle improprement les « Indiens d’Amérique » ? Est-ce un imaginaire qui a été important dans votre enfance ? Dans ce cas, comment avez-vous vécu la confrontation entre ces images acquises depuis l’Europe et ce que vous avez vu au Mexique ?
Hubert Antoine : Après les stéréotypes perçus dans l’enfance (véhiculés par les films et les bandes dessinées), j’ai eu, à 20 ans, la chance de travailler comme documentaliste pour l’écrivain Jean-Pierre Otte dans l’élaboration de sa trilogie sur Les mythes de la Création. J’ai donc lu énormément de récits cosmogoniques recueillis par des explorateurs, des anthropologues, des missionnaires auprès des peuples des deux Amériques. C’est à la même époque que j’ai lu un roman culte, Dalva, de Jim Harrison, dans lequel l’héroïne, femme très libre, raconte son histoire d’amour adolescente avec un Sioux, Duane Stonehorse. En 1994, je suis allé en Patagonie chilienne, à Puerto Eden, une ile habitée par les derniers Kawésqars (Alacalufes). Un peuple de navigateurs exceptionnels, nomade et vieux de 6000 ans.
Evo, l’un des trois protagonistes du diptyque Danse de la vie brève / Les formes d’un soupir, est un personnage fascinant, hors du commun. Il reste en partie incompréhensible, notamment pour Melitza qui est amoureuse de lui. Cette altérité est, dans la littérature occidentale, souvent attribuée aux personnages d’Amérindiens. Pourtant, Evo est un métis : né d’une mère huichole et d’un père américain. Diriez-vous que son attitude reflète, même en partie, son métissage de naissance ? Le personnage vous a‑t-il été inspiré par des réalités vues au Mexique ?
Evo n’a pas été élevé en communauté huichole (Wixárikas) mais par sa maman, devenue SDF après avoir fui son village. Il a donc grandi en ville, sans scolarité et s’est retrouvé rapidement orphelin. On ne sait rien de son adolescence sinon qu’il a travaillé comme passeur à la frontière, qu’il est doué pour la vannerie et qu’il semble un guide hors-pair dans le désert. Biologiquement, il n’a conservé de l’adolescent gringo qui a mis enceinte sa mère que la grande taille et les yeux bleus. Evo n’est donc métis qu’en apparence, pas plus mexicain que huichol. Il a créé son propre rapport au monde, à la nature. Il a tout de même hérité de son ascendance amérindienne l’utilisation du véhicule magique qu’est le peyotl.
Son prénom, Evo, est proche de celui d’Eve. Faut-il voir dans ce choix de nom un rapport avec une forme d’innocence originelle ?
Pureté serait une définition de la personnalité d’Evo. Je trouvais que ce prénom (celui de la première femme au masculin) était merveilleux et loufoque à la fois (mais après tout un roman de Nabokov s’intitule Ada). Ainsi se prénomme l’ancien président bolivien Evo Morales, lui aussi d’origine précolombienne, du peuple Aymaras. Melitza, mon héroïne, dit au début du roman que c’est un prénom absurde. Les noms de baptême bizarres sont monnaie courante en Amérique latine. Il n’est pas rare de rencontrer des Jesusa, des Rommel, des Maradona, des Firmo (trad. « Je signe »), des Digna Marciana (Digne Marcienne)… Il est à noter que le frère homosexuel de Melitza s’appelle, à l’origine, Awa, qui signifie lui aussi Eve.
Entre autres qualités, Evo a une bonne connaissance du pouvoir des plantes. Lorsqu’elle parle de lui, Melitza le compare souvent à des animaux, dont il a des qualités d’habileté. Tout cela fait-il de lui un personnage proche de la nature, ou plutôt une créature fantastique ?
Evo est un personnage « naturel », qui agit toujours en harmonie avec ce qui l’entoure et le moment présent, sans but autre qu’une certaine logique instinctive, si cela veut dire quelque chose. Mais ce n’est pas… une créature. Il n’a pas de modèle, peut-être est-il inspiré vaguement par Don Juan Matus, le chaman yaqui inventé par l’anthropologue Carlos Castaneda. Evo est un homme qui a échafaudé une relation au monde d’une extrême simplicité, proche peut-être de la conception que pourrait élaborer un enfant, devenu vigoureux.
Situez-vous les deux romans dans les parages du réalisme magique ? Il s’agit d’un genre qu’ont en commun les littératures belge et mexicaine.
Je ne suis pas du tout spécialiste en la matière. Il y a par trop de définitions du genre « réalisme magique ». Il me semble que l’ « école belge » est plus proche du fantastique… En vérité, j’ai des difficultés à admettre qu’il y ait un courant de « réalisme magique » au Mexique. À part un livre culte de Rulfo, ainsi qu’un de ses contes, et peut-être le cinéma de Guillermo del Toro.
Dans Danse de la vie brève, nous découvrons Evo tel que Melitza l’observe au quotidien et le décrit dans son journal. Dans Les formes d’un soupir, c’est le père de Melitza qui raconte Evo tel qu’il l’imagine (puisqu’il ne le voit pas). Il est par ailleurs sous l’emprise de substances hallucinatoires au moment de l’écriture. Homme mystérieux dans le premier livre, Evo devient quasi un être imaginaire dans Les formes d’un soupir. Entre ces deux moments d’Evo, y a‑t-il plutôt continuité ou rupture ?
Evo dans le journal qu’est Danse de la vie brève est perçu par les yeux d’une amoureuse. Dans Les formes d’un soupir, l’histoire est entièrement inventée par un veuf, père de Melitza, et philosophe quelque peu décalé. Grâce à l’ingestion d’une mixture hallucinatoire, Miguel Trujillo retrouve la voix de sa fille assassinée dont il imagine l’âme enfermée dans un préservatif gonflé de son dernier souffle ! Cela permet quelques libertés stylistiques… En plein délire fantasmagorique, il invente des funérailles pour celle-ci, un châtiment au meurtrier de sa cadette ainsi qu’une espèce d’adoption qui le ferait presque grand-père. Il ne faut pas oublier que ce récit est comme un rêve, avec les désirs et comportements cachés —parfois vulgaires— d’un homme de 55 ans qui se complait à peindre le grand amour de sa fille décédée, en super héros, en être fabuleusement solaire. Pour répondre bien tardivement à votre question, celui qui a écrit le récit, longtemps universitaire de haut niveau, a essayé de représenter Evo dans la logique de ce qu’il a pu percevoir de lui après 6 mois passés ensemble sur une plage isolée et 5 mois à le côtoyer entre les rues de la Commune d’Oaxaca.
Evo finit aveugle. Cette cécité le place-t-elle dans la lignée des voyants aveugles, comme une sorte de Tirésias ? Evo serait-il finalement le personnage le plus lucide, clairvoyant de l’histoire ?
Ach ! je m’y perds toujours dans la mythologie grecque ! Si on veut lui coller des caractéristiques indo-européennes, Evo serait plus proche d’Orion, grand chasseur, devenu constellation et qui lui aussi fut un moment aveugle. Je ne sais si Evo est lucide mais sa caractéristique première est qu’il est silencieux, ensuite qu’il s’emploie toujours à suivre son instinct. Il ne cherche pas à voir ou à deviner mais il agit. Il prend des décisions en un instant, comme celle d’emmener Balam, sa mère et des migrants de l’autre côté de la frontière parce que c’est ce qui doit être, il ne semble jamais avoir d’intérêt personnel.
Je ne voulais pas tomber dans une caricature du “bon sauvage” mais il est vrai que j’ai une fascination pour la pureté, le courage et la gentillesse.
Le personnage d’Evo relève manifestement d’une autre sphère que Melitza et son père. Avez-vous procédé différemment pour façonner ce personnage, a‑t-il nécessité une autre manière de réfléchir ?
Je ne voulais pas tomber dans une caricature du « bon sauvage » mais il est vrai que j’ai une fascination pour la pureté, le courage et la gentillesse. À chaque situation, il faut rester logique par rapport au personnage que l’on a proposé. Un homme si « animal » ne peut pas bavarder. Il sera donc silencieux. Serait-il capable de tuer ? Oui et non. Sa notion de justice est assez enfantine mais aussi magique. Lorsqu’il rencontre le meurtrier de Melitza, il lui fait avaler les pétales toxiques d’une fleur qui provoqueront des dégâts irréparables. Restait sa relation amoureuse avec l’héroïne, pourquoi il ne lui faisait pas l’amour. J’ai essayé de résoudre cette question à la fin du deuxième roman. Mais bien sûr ce sont les supputations de celui qui écrit le journal, c’est-à-dire un veuf en transe narrative. Ces multiples stratagèmes d’écriture : l’âme parlante de Melitza dans une bulle de caoutchouc — comme celle d’une bande dessinée —, le récit écrit par le père drogué, la personnalité sauvage d’Evo, m’ont autorisé à pouvoir insérer des points de vue et des réflexions personnelles sur l’éducation, la justice, la démocratie…
Dans les deux livres, les questions politiques mexicaines sont présentes, la révolte gronde. Y a‑t-il, sur ces questions, une ligne de fracture entre les autochtones et les autres Mexicains ?
Ça, c’est vraiment une question à 50 pages ! Au Mexique, il y a plus de 70 communautés indigènes distinctes, ce qui représente plus de 25 millions de personnes. Dans l’état d’Oaxaca, celui où se déroulent principalement mes deux romans, les deux tiers de la population sont originaires des peuples autochtones… Il n’est donc pas facile de résumer les lignes de fracture ou les tendances. Je peux dire qu’il existe toujours dans ce grand pays des tas de rapports de classes et de racismes, basés sur la couleur des cheveux ou de la peau, le portefeuille, la religion, la situation géographique, la profession, la sexualité, le parti à la mode, le club de foot… Tout cela est insupportable alors que la définition même de la mexicanité est la bâtardise, avec ses complexes et ses traumatismes comme l’a démontré Octavio Paz dans Le labyrinthe de la solitude. La plupart des habitants du Nord n’ont pas idée de ce qui se passe au Sud. La société vit de manière tribale, autour de sa famille, les voisins, les amis. Pour celles et ceux qui sont intéressé.e.s par le sujet, je recommande le dernier livre de Neige Sinno, La Realidad, qui est juste de bout en bout, dans son observation du Mexique et de ses gens.
Propos recueillis par Nausicaa Dewez


