Chef d’œuvre et Œuf de chèvre

Antoine un irresistible penchant

Un irrésistible penchant

Auteur : Hubert Antoine

Mai­son d’édition : Gras­set

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 176

Prix : 17 €

Livre numérique : 11,99 €

ISBN : 9782246843993

Sou­chon le chan­tait déjà : « Rétines et pupilles / Les garçons ont les yeux qui bril­lent / Pour un jeu de dupes / Voir sous les jupes des filles. » Dans Un irré­sistible pen­chant, Kitano Bam l’apprend à son corps pas vrai­ment défen­dant pen­dant une soirée engour­die de bière trap­piste et de notes de Tom Waits. Le sous-vête­ment de la bas­cule est une sim­ple culotte blanche appar­tenant à l’étudiante Caramel­one : « Au loin, le mirage immac­ulé qui enserre son sexe est l’incarnation des promess­es. » Kitano, à l’orée de ses jambes repliées, se sent gon­flé de verve : « Il se passe des choses, Enea. Des choses que tu n’entendras qu’une seule fois dans ta vie. Des choses qui n’existent pas mais que je vois pour­tant sur l’écran de ta culotte. Ce tri­an­gle ten­du est un ciné­ma qui apprend à par­ler au muet. Laisse-moi dire les dernières paroles d’un con­damné au désir… » Le hic, c’est que l’Italienne aux « dents nacrées, étince­lantes, [qui] roulent entre ses lèvres char­nues » ne partage pas avec lui que les bancs de cours : « c’est l’amoureuse de [s]on meilleur ami, Max-Igor, [s]on alter ego, [s]on cosaque, [s]on frère ». Tri­an­gle amoureux dont seuls les traits d’un pein­tre vir­tu­ose pour­raient arrondir les angles…

Dans une prose mon­tée sur ressort, Hubert Antoine prend plaisir à lig­ot­er le lecteur à bord des mon­tagnes russ­es d’un nar­ra­teur agité d’une fièvre raskol­nikovi­enne. Car Kitano enchaine les états intérieurs parox­ys­tiques, tout en main­tenant, le plus sou­vent, une cer­taine maitrise extérieure. Le futur diplômé en his­toire de l’art con­tin­ue donc de crois­er le fer ver­bal et les pièces d’échec avec son com­pagnon de for­tune, d’assister à des sémi­naires sur des sym­phonies préhis­toriques, de rechercher avec un sérieux espiè­gle l’élu au titre de « chef‑d’œuvre uni­versel », de se déhanch­er déguisé en uri­noir au rythme de rum­bas con­go­lais­es. Bref, de men­er sa vie le plus nor­male­ment pos­si­ble. Jusqu’à ce qu’un pro­fesseur lui impose, ain­si qu’à sa condis­ci­ple, l’un pour ses dons de cro­queur et l’autre ses con­nais­sances démesurées, un mys­térieux séjour à NYC.

Cap donc vers la Grosse Pomme ! À New York, le trio (ou quatuor, car l’ombre du Sibérien Kanoboff ne plane jamais loin, pointant le bout de son nez droit au gré d’évocations) a pour mis­sion de par­ticiper à une vente aux enchères secrète où une toile de Gau­guin, bap­tisée « l’œuf de chèvre », sera exposée. Le froid de l’hiver new-yorkais et l’attitude glaciale d’Enea apais­eront-ils la frénésie de Kitano, ou l’étrangeté de la sit­u­a­tion et les ren­con­tres improb­a­bles attis­eront-elles ses pen­chants (sur)interprétatifs ? Quoi qu’il en soit, ce n’est pas le style d’Hubert Antoine qui le calmera : d’images loufo­ques en com­para­isons cocass­es, l’auteur s’amuse libre­ment avec les mots au long de ce court roman d’art et d’amitié. Pour la plus grande joie des amoureux des for­mules ne pâlis­sant devant aucune licence ni surenchère !

Samia Ham­ma­mi