Un coup de cœur du Carnet

Ciné-Tram
Textes : David Jauzion-Graverolles
Gravures : Nadia Kuprina
Maison d’édition : Le coudrier
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 71
Prix : 20 €
Livre numérique : /
ISBN : 978–2‑39052–080‑1
Cerner – dans un lieu, un temps ou un mouvement – l’écriture poétique constitue une de ces contraintes qui, au lieu d’entraver l’inspiration, stimule l’invention, l’audace, l’exploration. Ciné-Tram nous en donne une éclatante démonstration, annoncée dès l’entrée par une affirmation, (ce que nous sommes, ce tram nous en prépare la somme) dont l’apparence péremptoire est instantanément nuancée par la gravure représentant la silhouette d’un passager en équilibre instable, accroché à la poignée qui le retient de tomber dans le virage du tramway.
Un recueil poétique éveille, lorsque l’on est amené à le commenter, une émotion esthétique née du texte en cours de lecture. Elle se nourrit aussi, inconsciemment, des lectures anciennes, convoquant leur souvenir lointain et fébrile. Ainsi, ouvrant le recueil de David Jauzion-Graverolles, préparant sa lecture en le feuilletant, en laissant le regard s’attarder au hasard sur telle ou telle des gravures puissantes de Nadia Kuprina, on ne peut retenir le double souvenir que nous avaient laissé les textes de Blaise Cendrars et les gravures de Frans Masereel.
Il y a ici, dans Ciné-Tram, ce mouvement implacable d’un double regard, du texte et de la gravure, sur l’humanité penchée / voûtée sur elle-même, observée en empathie avec cette détresse du destin des voyageurs auxquels le poète s’adresse, comparant son trajet de vie à celui du véhicule qui les emmène :
Tu mérites l’oubli / Tu mérites la casse / Tu mérites de t’endormir enfin / dans ta rouille éternelle
Il y a comme chez Cendrars et Masereel, l’appréhension désabusée face à l’éphémère des existences, dont la proximité si brève rend inexorable l’anonymat et l’évanescence autant que la disparition prochaine :
les fauteuils au garde à vous / les poignées en enfilade / on s’assoit le temps d’un trop-plein
Les gravures sont composées dans l’alignement vertical de pellicule perforée, dont chaque photogramme est un élément du récit. Ainsi l’évoque le poète semblant s’adresser autant à l’artiste à l’œuvre de la gravure qu’au passager anonyme qu’il observe :
Tu suis des yeux le cadre / déjà tracé de l’augure / et puis ton doigt ose sur la vitre embuée / le périple d’un signe
Le tram et ses fenêtres éclairées dans la nuit symbolisent l’imagerie d’une pellicule de film, déroulant la trace du nombre et des gestes / impalpables et réunissant dans une symbiose idéale « l’image verbale et l’image visible » qu’évoquait avec ferveur le poète Philippe Jones.
Voici un recueil indispensable par sa force d’évocation, sa ferveur incantatoire et son rythme puissant, dans le récit lyrique de la trajectoire irrépressible de ce tram auquel le poète s’adresse :
Soulevant le cœur des damnés / l’horreur du paysage enneigé / tu perds tes plumes de rouille / à chaque arrêt / jusqu’au soubresaut fatal / d’un coup de frein trop tard / pour le chien / la passante centenaire / sur le tronc et dans le sang / de la ville amère.
La lecture enthousiaste de Ciné-tram incite à découvrir l’œuvre romanesque de l’auteur, dont un premier opus, Bien accueillir son prisonnier (M.E.O., 2023) sera bientôt suivi de La méthode à paraître sous la même enseigne en 2026.
Jean Jauniaux