Un coup de cœur du Carnet

Horace Van Offel. Histoire d’une trahison
Auteur : Olivier Smolders
Maison d’édition : Les Impressions nouvelles
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 140
Prix : 19 €
Livre numérique : 11,99 €
EAN : 9782390703044
« Sait-on jamais vraiment qui nous sommes ? » Ce n’est pas spoiler la conclusion du texte qu’Olivier Smolders consacre à son grand-père maternel Horace Van Offel, que d’en dévoiler l’excipit. Car nous savions d’emblée que le destin de ce personnage se concluait sur un quai de gare allemande, le 6 octobre 1944, quand une méningite virulente l’y foudroyait. Mort avant d’avoir été amené à comparaitre devant un tribunal, cet écrivain compromis dans la collaboration de plume laisse derrière lui une œuvre ample, marquée par un certain talent pour la narration (brève) et la formule percutante, par un regard acéré et un humour féroce aussi, qui peuvent encore être goutés quand ils ne reposent pas sur l’ignominie des stéréotypes ; mais une œuvre au demeurant problématique, dont les qualités et les originalités seront occultées par le purgatoire où la plongeront les engagements de son auteur. La tombe fermée de Horace Van Offel se trouve donc singulièrement doublée d’une forme de béance.
L’ouvrage qui découle de la quête mémorielle censée combler ce vide est désarmant de sincérité. Olivier Smolders y confie ses doutes, ses ignorances, ses difficultés à rassembler les témoignages et les faits sur un parcours si peu documenté par l’historiographie de Nos Lettres. Sa recherche s’avère un parcours du combattant, d’abord quand il s’agit d’interpréter les silences et les non-dits des parents proches, embarrassés par le remuement de ce passé sombre. Puis aussi quand les blocages se font plus pratiques, à l’exemple de cette panne d’ascenseur au Palais de justice qui rendra inaccessibles les archives pendant de longs mois.
Olivier Smolders s’est accroché. À travers la lecture fine des œuvres publiées par Van Offel chez de grands éditeurs parisiens dès le début des années 1920, ou encore de documents personnels inédits comme cet instructif journal d’avant-guerre (la deuxième) ou des correspondances, le petit-fils restitue un portrait de l’esprit qui animait cet anarchiste de droite avant la lettre, qui « détestai[t] tout ce qui sortait du rang mais [qui était] incapable de marcher au pas ».
La trajectoire de Van Offel est symptomatique des parcours qui enjambent plusieurs époques de la littérature belge d’expression française. Ses dates et lieu de naissance, en 1876 à Anvers, lui font connaitre jusqu’au seuil des premières conflagrations une sorte d’âge d’or de la « Belgique littéraire », auquel succède celui de la difficulté identitaire à être un écrivain dans un pays où les divisions communautaires et culturelles commencent à se faire sentir et où l’on n’existe plus vraiment qu’à Paris. C’est d’ailleurs là que Van Offel deviendra « romancier par nécessité », avec des œuvres teintées de pré-populisme (au sens où il s’attache à la peinture du bas peuple) à l’exemple de l’émouvant Le tatouage bleu (1917), ou encore des romans satiriques, comme La terreur fauve en 1922.
Plume farouchement libre, Van Offel rue dans les brancards en parlant de celles et ceux dont on préférerait taire l’existence, comme les prostituées qui hantent les bas-fonds, ou en dénonçant un climat politique général annonciateur selon lui de toutes les décadences – quitte à verser dans la xénophobie. Mais l’indépendance a un prix. Si le créateur aimerait plutôt écrire des fables qui restent dans l’histoire plutôt que des gros livres à jaunissement rapide, le père de famille nombreuse entre dans un engrenage de production qui ne peut qu’être dommageable à l’idéal qu’il se fait de l’art. « Tu serrais les dents en mangeant de la vache enragée. Mais l’enragé c’était toi » assène Smolders à son turbulent aïeul. Quand la rancœur personnelle aura trouvé un écho dans les discours du temps, et des responsables à désigner, et des corruptions à dénoncer, la dérive idéologique pourra s’enclencher.
Smolders met alors en lumière les éléments qui expliquent, sans jamais les justifier ni leur chercher d’excuse, les étapes qui amèneront l’académicien belge Van Offel au poste de rédacteur en chef du Soir « volé », et l’ancien Chevalier de l’Ordre de Léopold au grade de SS-Untersturmführer (sous-lieutenant)…
En filigrane du visage de Van Offel, offrant souvent un air hautain et distant, c’est celui de sa fille, la maman d’Olivier Smolders, qui apparait. Femme-courage, femme marquée, qui connut le douloureux sort réservé aux « enfants de », l’humiliation, la prison. Ne fût-ce que pour cet hommage poignant, on comprend que, oui, le portrait du traitre était nécessaire, oui, il peut plus que jamais servir de leçon.
Frédéric Saenen