Boulot d’étranglement

”Lorquet

Faire et faire semblant

Auteur : Pierre Lor­quet

Mai­son d’édition : Édi­tions du Cerisi­er

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 176

Prix : 19 €

Livre numérique : /

EAN : 9782872672622

Il a un tra­vail en or. Mais lors d’une ses­sion en équipe de remise à plat du pro­jet, il sort de ses gonds. Con­tre toute attente, une réflex­ion ouverte débouche subite­ment et plate­ment sur l’imposition par une con­sul­tante d’un tableau avec une grille à rem­plir par tous et cela lui est insup­port­able. À tel point qu’il éclate devant ses col­lègues et qu’il lui est par la suite impos­si­ble de remet­tre les pieds là où il se plai­sait tant. On lui diag­nos­tique un burn-out et rapi­de­ment, la médecine du tra­vail s’empare de son dossier.

Lui, il entame un retour sur soi, il lit, il réflé­chit sur le monde qui l’entoure, sur la tour­nure que prend le monde du tra­vail dans lequel il ne se retrou­ve plus. Plongé dans La pen­sée sauvage de Claude Lévi-Strauss, il est cap­tivé par le réc­it de la sup­plan­ta­tion de Néan­der­tal par Sapi­ens, ce dernier s’imposant par son mode d’organisation rationnel, un souci de per­fec­tion­nement inces­sant. Il se recon­nait dans cet affron­te­ment, lui le Néan­der­tal qui vante les mérites du brico­lage dans sa réso­lu­tion des prob­lèmes. Poussé par son entourage, qui s’inquiète de son mutisme dépres­sif, il con­sulte une dame qui lui pro­pose une démarche fondée sur l’exploration de ques­tions suc­ces­sives dont la pre­mière porte sur l’existence de Dieu. Les séances avec elle, aux­quelles il prend gout, alter­nent avec des con­vo­ca­tions par le médecin-con­seil qui doit décider de la pro­lon­ga­tion de son con­gé médi­cal, lui pre­scrit des anti­dé­presseurs et voudrait qu’il entame une thérapie psy­chologique digne de ce nom, ce qu’il ne se résout pas à faire. Devant ce dernier, il apprend à faire sem­blant, à délivr­er les paroles atten­dues, à ne pren­dre aucune ini­tia­tive et, surtout, à faire silence sur ce qui occupe désor­mais l’essentiel de sa vie. Il s’inscrit dans un cours d’aïkido et il y trou­ve un écho à ses con­vic­tions de jour en jour ren­for­cées sur les rela­tions humaines. Mais tout ceci ne le rap­proche pas pour autant de la sphère du tra­vail : quand il par­le ori­en­ta­tions nou­velles, on lui répond qu’il doit d’abord réin­té­gr­er son boulot pour obtenir un licen­ciement pour raisons de san­té, étape préal­able à l’exercice de toute autre activ­ité …

Pierre Lor­quet a la plume alerte, il traite de ques­tions graves dans une démarche foi­son­nante et ludique. Fin obser­va­teur de notre monde, il en dis­sèque les pra­tiques et débusque celles qui minent notre human­ité par le non-sens qu’elles génèrent et l’isolement dans lesquels elles pla­cent cer­tains de nos con­tem­po­rains. À cette forme de pau­vreté, qu’il voit comme une men­ace pou­vant con­duire au pire, il oppose d’autres pra­tiques fondées sur la créa­tiv­ité, l’audace, la coopéra­tion. En 1999 déjà, il avait écrit avec Luc Mal­ghem Jour­nal du chômeur, une forme de chronique d’un sans-emploi empreinte de joie et d’irrévérence aux tonal­ités proches. Dans Faire et faire sem­blant, il pour­suit la démarche en se pen­chant sur les évo­lu­tions du monde du tra­vail aux mains de la con­sul­tance friande de tableaux de bord et appro­fon­dit les réper­cus­sions de ces méth­odes sur le vécu des tra­vailleurs. Et, surtout, il s’inquiète de ce qu’il peut advenir de ceux qui, der­rière l’étiquette de malades de longue durée, ne parvi­en­nent pas à retrou­ver leur place dans une course dont ils ne sont plus.  Nous tenons donc là une fresque bien sen­tie et en phase avec son époque qui ne peut qu’alimenter des débats utiles en ces temps mou­ve­men­tés.

Thier­ry Deti­enne