Mettre sous pli la poésie

Un coup de cœur du Car­net

”Mathy

Une enveloppe

Auteur : Philippe Mathy

Illus­tra­teur : Willy Wanggen

Mai­son d’édition : L’ail des ours

Col­lec­tion : Graines d’ours

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 48

Prix : 12 €

Livre numérique : /

ISBN : 978–2‑491457–51‑8

Depuis 2022, la col­lec­tion « Graines d’ours » se con­sacre à la poésie pour la jeunesse. Jamais enfer­mée dans une caté­gorie d’âge, elle pro­pose des livres pour grandir en sen­si­bil­ité. Chaque vol­ume asso­cie un poète à un illus­tra­teur, dans un dia­logue dis­cret où le texte et l’im­age se répon­dent. Ses thèmes priv­ilégiés sont l’in­téri­or­ité et le lien au vivant. Cette col­lec­tion, ouverte aux poètes belges, nous a déjà don­né à lire Ludi­vine Join­not et nous annonce un texte de Carl Norac. Une enveloppe réu­nit le poète Philippe Mathy, dont c’est le troisième livre pour la jeunesse, et l’il­lus­tra­teur français Willy Wanggen.

Le point de départ en est sim­ple et poé­tique. Il s’ag­it d’en­voy­er une enveloppe à quelqu’un… sans y gliss­er aucune let­tre. Au nar­ra­teur d’y dépos­er ces moments fugi­tifs qui sem­blent presque vides si l’on veut les racon­ter et qui, pour­tant, nous trans­for­ment. Dès les pre­mières pages, Philippe Mathy s’interroge : « Les mots dis­ent si peu / Des mes­sages, oui / Des his­toires, oui / mais les émo­tions ? ».

Toute la force de ce déli­cat recueil réside dans cette réflex­ion dévelop­pée avec une grande sobriété. Les poèmes sont très courts, proches du haïku, du tan­ka ou de la nota­tion poé­tique. Ils sai­sis­sent des éclats de vie : un écureuil apparu der­rière un tronc, un vol de grues au-dessus de la Loire, une pie dans un verg­er, le rire d’un enfant sur une bal­ançoire, une biche aperçue puis dis­parue, une petite cas­cade cachée sous les ronces… Scènes du quo­ti­di­en, liées à ce pat­ri­moine de sen­sa­tions qui passent par­fois sans qu’on les remar­que. Dans l’œil de Philippe Mathy, elles devi­en­nent de véri­ta­bles tré­sors, de petites pépites qui mag­ni­fient l’in­stant. Et cette enveloppe, qui est une métaphore, con­tient des aven­tures minus­cules, des vibra­tions du monde. En les offrant à son lecteur, Philippe Mathy l’in­vite à ralen­tir et à leur accorder toute son atten­tion. Son écri­t­ure procède par touch­es et par effleure­ments. Elle ne décrit pas ; elle sug­gère. Entre les mots demeure un espace de silence où le lecteur peut dépos­er le sou­venir déli­cat de ses pro­pres expéri­ences.

Il sem­ble que Mathy, notam­ment depuis son recueil Veilleur d’in­stants – tout un pro­jet poé­tique – se soit don­né pour mis­sion de préserv­er et de trans­met­tre ce qui se perd. Dans Une enveloppe, on décou­vre qu’une émo­tion poé­tique peut sur­gir d’un salut échangé avec un incon­nu, de la sur­prise de retrou­ver un ami ou même de :

la lampe bleue
d’une ambu­lance
qui emmène une maman
met­tre au monde son enfant.

La présence des images qui accom­pa­g­nent ce texte est légère et aéri­enne. Autour de couleurs douces et de formes épurées, le blanc occupe la place qui est celle du silence dans les poèmes.
Enfin, on appréciera la cohérence matérielle de l’ensem­ble, la mise en page aérée et le rythme lent des dou­bles pages qui favorise une lec­ture médi­ta­tive. Le livre devient ain­si lui-même l’en­veloppe évo­quée par les derniers mots du recueil : Les plus belles enveloppes, ce sont les livres.

Sem­blable à l’oiseau du bon­heur qui se pose invis­i­ble avant de s’en­v­ol­er, la poésie de ce beau recueil nous con­vie à suiv­re les bat­te­ments d’ailes et à renaitre à leur pas­sage. Et ce n’est pas la moin­dre qual­ité de cette œuvre d’une grande finesse et d’une grâce rare.

Karel Logist