
Opus 26 suivi de Je cherche mes mots
Auteur : Lucien Noullez
Préface : Lambert Schlechter
Maison d’édition : Le Taillis Pré
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 118
Prix : 18 €
Livre numérique : /
ISBN : 978–2‑87450–257‑6

Une tasse d’étonnement : anthologie (1985–2023)
Auteur : Lucien Noullez
Préface : Jean-Pierre Lemaire
Maison d’édition : Le Taillis Pré
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 238
Prix : 20 €
Livre numérique : /
ISBN :978–2‑87450–253‑8
J’écoute le jardin, l’oreille au bord
Tout peut tinter encore
ou déplier les ombres. Un merle gonfle le soleil
dans le corps d’un alto (Lucien Noullez, L’ouïe fine, 2001)
Trois ans après le décès du poète, l’œuvre de Lucien Noullez vibre toujours ! Comme une vibration ténue, une « basse continue » qui continuerait de résonner à l’oreille du lecteur-ami, complice de cette partition que le poète n’a eu de cesse de réécrire et de jouer depuis la parution en 1985 de son premier recueil, Simples chercheurs, paru à Bruxelles aux éditions du Pairy.
La publication, fin 2025, d’un riche volume illustré, sous le titre Le cœur abondant (éd. Samsa), un Liber amicorum réunissant les textes-hommages d’une vingtaine de compagnons de route, permettait déjà de poursuivre le dialogue avec le poète. S’inscrivant dans la tradition des miscellanées, les diverses contributions insistaient sur les nombreuses « variations Noullez », la variété des facettes d’une œuvre-vie généreuse tout entière tournée vers la musique et la poésie. Dans l’introduction, les préfaciers annonçaient la sortie prochaine de deux autres volumes, un recueil posthume et une anthologie couvrant l’ensemble des années d’écriture, de 1985 à 2023. C’est à présent chose faite puisque Opus 26, suivi de Je cherche mes mots et Une tasse d’étonnement viennent de paraitre aux éditions Le Taillis Pré.
Et c’est un réel plaisir que de pouvoir embrasser, grâce à ces trois livres complémentaires, la cohérence d’une trajectoire d’écriture qui s’étale sur une quarantaine d’années, voire même d’en prolonger la lecture et donc en quelque sorte la vie. Comme le précisent Thierry-Pierre Clément et Marc Dugardin dans leur note liminaire, les deux séries de poèmes réunis ici dans le recueil « ont été composés au cours des mois qui ont précédé son décès ». Un texte posthume donc comme pour donner à entendre l’ultime coup d’archet du poète-mélomane, du musicien qu’il fut.
Comment en effet dissocier chez Noullez la poésie, la lecture et la musique ? L’injonction au début du recueil suffirait seule à donner le ton à l’ensemble de l’œuvre :
Rien. Écoutez peut-être l’opus 26 de Ludwig van Beethoven. Cette sonate constitue la préface.
Une pièce de Beethoven connue sous le nom de Sonate aux adieux et qui ici résonne comme une dernière invitation à le suivre sur les sentiers de l’éblouissement du quotidien dont il n’a eu de cesse de rendre compte en en passeur altruiste. Le compositeur allemand au sommet de sa constellation personnelle qui traverse l’œuvre et rythme les heures :
Mes journées Beethoven commencent très tôt sur la table de la cuisine, avec sur les oreilles un casque audiophonique et sous les yeux une édition courante des dernières sonates. Je ne suis pas un très bon lecteur. Les agglomérats de notes qui défilent ressemblent à une promenade à la campagne. (Comme un pommier, 1997)
Tout est déjà là, l’hymne à la joie d’une musique matinale, le quotidien de la cuisine ouvrant sans doute sur quelque jardin et l’humilité du lecteur. Aux côtés de Beethoven, une bibliothèque musicale riche, Debussy, Wagner, Liszt, Chopin et tous les autres, une bibliothèque de notes comme le miroir de celle tout aussi fournie qui rappelle les mots des accointances littéraires et pérégrines de ceux qui l’ont toujours accompagné, Baudelaire, Follain, Jammes, Dhôtel, Perros, Verlaine surtout et sa musique avant toute chose bien sûr !
Texte lucide et prémonitoire, poème-testament, Opus 26 constitue une ouverture plutôt qu’une fin. Dernière pirouette d’un poète qui nous conseille de rester curieux et attentifs aux tremblements ténus du réel. Passeur, enseignant, le crayon du malicieux Noullez aura entretenu jusqu’au bout cet « arte povera » personnel, ce lien intime avec le naturel, le minéral dans ce qu’il peut avoir de transcendantal. Avec humour et tendresse, il fut cet infatigable dénicheur de mots au plus près d’un inlassable questionnement spirituel du quotidien avec toutes ses contradictions, ses lâchetés aussi. Cet émerveillement, cet éblouissement perpétuel, ce sont bien sûr les héritages des « cagoules de l’enfance » que l’on n’oublie jamais complètement. Les poèmes dès lors sont des aires de jeux, de jongleries, d’acrobaties, des totems coincés entre une partition et un dictionnaire.
Les petits ploc de la pluie dans nos flaques noires
rappelleront toujours la nuit des temps.
Cette nuit, personne ne la connaît.
C’est trop haut c’est trop loin,
mais on sait que la pluie
a traversé depuis toujours
un tambour et un alphabet.
On pense ici à la caricature de Rimbaud par André Gill en couverture de la revue satirique Les Hommes d’aujourd’hui, montrant l’auteur du Bateau ivre en barboteuse s’amusant avec ses « voyelles » et ses pinceaux de couleurs, impatient toutefois de trouver le lieu et la formule.
L’anthologie Une tasse d’étonnement qui parait conjointement, propose une sélection de poèmes extraits de la vingtaine de recueils publiés par Lucien Noullez entre 1985 et 2023 ainsi que quelques pages de son journal. Un choix qui permet justement au lecteur de mieux cerner l’évolution formelle (la formule) et l’ancrage (le lieu) de la poésie dans une sorte de trinité constitutive et personnelle que forment la curiosité de l’enfance, la disponibilité à l’éblouissement et le quotidien à transcender. Trois principes à l’œuvre dans L’invention du quotidien du philosophe et théologien Michel de Certeau dont on trouve les traces de lecture dans les pages du journal publié par Lucien Noullez. Dès lors, c’est par l’arpentage, le « braconnage », pour reprendre le concept du philosophe jésuite, que le lecteur abordera cette anthologie. Il y glanera, selon son humeur, quelques bribes, l’une ou l’autre citation, plusieurs notes de musique, des suggestions de lecture, quelques vers. Une manière surtout, comme le souhaitait sans nul doute le poète lui-même, de réenchantement, de réagencement du quotidien pour en faire surgir quelques éclats de lumière.
Mais qu’est-ce qu’un lecteur ébloui ? Je pense bien que c’est un lecteur qui pressent un sens à venir. D’ailleurs, le sens advient, c’est sa seule force.
Une tasse d’étonnement donc, en somme, comme on prend son café le matin, comme pour mieux se rendre disponible à la surprise du chant de l’aurore. Et même si l’on sait qu’un jour viendra où la musique et la lumière s’effaceront, il restera toujours l’écho d’une basse continue, l’écholalie des mots du poème que l’œuvre de Lucien Noullez continuera de faire entendre !
Il faudra bien finir un jour.
Un jour, on ne cherchera plus.
On sera des funambules sans un fil,
dans les bourrasques du Bon Dieu.
Ou dans l’orage de son absence ;
ou n’importe où,
là où on nous aura trouvés.
Rony Demaeseneer