
Des femmes imaginaires
Autrice : Jacqueline Harpman
Préface : Amélie Nothomb
Maison d’édition : Stock
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 128
Prix : 15 €
Livre numérique : 12,99 €
EAN : 9782234105799
« La vérité est que je ne peux imaginer d’autres vies que la mienne sauf en les prêtant à des femmes imaginaires. » Les éditions Stock, au diapason de la confession de Jacqueline Harpman, ont choisi comme unité de recueil trois d’entre elles, au centre de nouvelles écrites au début des années 2000. Comme l’écrit si justement Amélie Nothomb dans la préface qu’elle consacre à l’ouvrage, Harpman est une « polyglotte de la littérature : elle maîtrise tous les genres littéraires comme autant d’idiomes ». Quelle pertinente formule pour qualifier une autrice à l’œuvre féconde, qui s’offre toutes les libertés : explorer les codes et les univers narratifs, maitriser une langue élégante (Harpman reconnait être « conformiste pour la grammaire et la syntaxe ») tout en se permettant le loisir de la taquinerie lexicale, créer des personnages féminins dont l’intériorité orgueilleuse (et parfois impertinente) tranche avec une apparence docile.
Dans Des femmes imaginaires, trois « je » (dont un souvent repris dans un « nous ») mènent trois récits distincts inscrits dans des veines différentes : l’autobiographie, le roman-feuilleton et la dystopie. La nouvelle « En quarantaine » prend comme décor le Casablanca qu’Harpman a connu pendant la Seconde Guerre mondiale. En exil, elle vivait une adolescence relativement innocente, où la coquetterie n’était pas encouragée, où les choses de la chair demeuraient évasives, où le monde des adultes restait énigmatique. En revanche, au collège, elle se frottait aux grands penseurs, tel Charles Péguy dont l’idéalisme patriotique pouvait entrer en friction avec les réalités humaines, au détour d’un devoir et de discussions-joutes. C’est ce qu’a appris, à ses dépens, l’amie d’Henriette Serrano, qui avait « de la candeur, du raisonnement et aucun tact » et qui ne « concevai[t] pas qu’une argumentation pût choquer si elle était correctement fondée ». Un souvenir cuisant qui a marqué l’autrice au fer rouge.
« Le placard à balais » se présente comme une narration en mouvement, presque débridée. Dans un train assurant la correspondance Paris-Liège, une narratrice se fond en une héroïne des années 1920, et tombe en émoi devant un dénommé Ulrich, qu’elle croise dans un wagon-restaurant. S’ensuit une histoire échevelée, où l’héroïne aux accents bovaryens ne recule devant aucun principe moral et où la narratrice ressurgit à propos pour orienter l’intrigue, ce qui donne au lecteur l’agréable illusion d’être témoin du processus créateur. Enfin, « La Forêt d’Ardennes » – texte sans doute né de Moi qui n’ai pas connu les hommes, selon sa fille Marianne Puttemans qui signe la postface –, met en scène une brigade de soldats errant dans « une forêt très ancienne qui s’étend sur une vaste contrée ». Sans savoir si la guerre a pris fin ou s’ils ont été oubliés ou encore s’ils sont les derniers survivants, ils vivent « furtivement », parlent à mi-voix, et marchent. Étrange destinée…
Trois nouvelles donc qui composent un ensemble dépaysant et offrent un charmant plaisir de lecture.
Samia Hammami