
Lady Diana, ma mère et moi
Autrice : Laura Tinard
Maison d’édition : Seuil
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 192
Prix : 19 €
Livre numérique : 13,99 €
EAN : 9782021631432
Artiste multidisciplinaire, après J’ai perdu mon roman, un premier roman audacieux entre road trip et mis en abyme de l’écriture, Laura Tinard nous plonge dans les eaux folles et tragiques de Lady Diana, ma mère et moi. La dévoration de la réalité par le règne d’images ogresses, le rapt d’identité, les failles de la personnalité qui couraient dans son premier livre se retrouvent ici férocement condensés. Au fil d’une narration qui refuse toute analyse psychologique, qui déroule avec humour et froideur une histoire de mimétisme qui ne peut que virer à la tragédie, Laura Tinard resserre les évènements sur l’été 1997.
Emma Bovary du 20ème siècle, aspirant à une autre vie, Cindy Mastriani, la mère de la narratrice, bascule du jeu imaginaire à l’identification mortifère. Fragile, extravagante, elle s’amuse de sa ressemblance physique avec la princesse britannique avant d’endosser son personnage en y entrainant Carlos son amant, un riche Espagnol choisi pour incarner Dodi Al-Fayed, et sa fille Rebecca qu’elle présente au monde comme sa « fille cachée », sœur de William et Harry. Laura Tinard nous mène au cœur de cet emballement, de cette dérive où chacun des protagonistes exécute le rôle que prescrit la mère. La Côte d’Azur, Nice où est née Laura Tinard, où pullulent des sosies de Michael Jackson, Dalida, Cloclo, servent de décor à ce récit de possession, de vertige des identités. A bord du yacht de Carlos, dans les rues niçoises, Cindy cesse d’être elle-même, entre dans la peau de la princesse, invente mille et une intrigues pour attirer l’attention de la foule sur elle et sa fille, l’enfant cachée de la couronne d’Angleterre.
On baigne dans la saveur futile des fêtes de F. Scott Fitzgerald, on trouve des airs de ressemblance entre Zelda et la mère plus Lady Di que la vraie. Romancière qui écrit sa propre existence, la mère réinvente son identité, brille de mille feux, prisonnière de l’obsession du paraitre, de l’image et de la célébrité à tout prix qui dévore et implose notre monde contemporain. « À travers les combats de Lady Di, elle avait trouvé quelque chose contre quoi se rebeller pour se sentir pleinement libre. En calquant grossièrement sa vie sur celle de la Princesse chic et rebelle, elle fuyait son quotidien morne. Elle défiait une sorte de médiocrité. » La mécanique narrative est rondement menée. Insensiblement, la mère bascule dans une capture totale au fil de laquelle elle piège Lady Di en sa personne autant qu’elle est kidnappée par elle. Le jeu de miroir renverse les polarités du réel et de l’imaginaire, celui-ci devenant l’étalon du premier. Le glissement s’opère de « jouer à Lady Di » à devenir la femme pourchassée par tous les paparazzi du monde. « Pour s’autoriser à vivre plus fort », elle entend incarner son rôle (lequel va bien au-delà du rôle) à la perfection, « pousse le bouchon un peu loin » lui reproche Carlos lorsqu’elle se promène avec ses deux « fils », William et Harry, représentés par deux marionnettes aux cheveux roux, qu’elle amène au stand de tir. La mythomanie, la mise en scène, la folie de la reconnaissance battent leur plein. Celle qui semble croire dur comme fer être Lady Di est adulée par la foule. Rebecca pointe une similitude entre sa mère et la Princesse : l’une et l’autre ont voulu avorter par leurs propres moyens, refusant l’enfant qu’elles portaient.
Tout bascule à la fin du mois d’aout lorsque le théâtre des illusions se brise sur un fait réel : la mort de Lady Di et de Dodi Al-Fayed dans un accident de voiture. L’autofiction appliquée à sa vie se lézarde, le décès de la princesse plonge la mère dans une mort qu’elle expérimente, du mime des funérailles à la tentative de suicide. Que devient-on quand le délire se brise sur la mort de l’autre qu’on s’est incorporé ? La mère redeviendra-t-elle Cindy Mastrianni ? Le décès de Lady Di et de son amant pourra-t-il la libérer de l’emprise, la contraindre à réintégrer sa personne ? Au travers du syndrome Lady Diana qui affecte la mère, le roman radiographie le vide d’une époque avalée par l’image et la starification, par le culte des icônes, du néant. La mise en abyme du premier roman est à l’œuvre dans ce second roman qui dessine un miroir du miroir aux alouettes que tend une société anesthésiée, devenue une surface d’images mortes. Sur fond d’échos entre Rebecca et l’autrice, l’écriture de Laura Tinard claque, évite les sentiments, creuse sans concession le vertige, le brouillage des frontières, le phénomène des sosies, ce symptôme d’une errance, d’une béance identitaire, d’un refus de soi. Un roman efficace et glaçant.
Véronique Bergen
Un extrait de Lady Diana, ma mère et moi
Extrait proposé par les éditions du Seuil