Les bonnes feuilles du Carnet : la carte blanche de Jan Baetens

Cet été, Le Car­net et les Instants vous emmène à la redé­cou­verte de ses bonnes feuilles, des arti­cles mar­quants de notre revue.

La rubrique « Carte blanche » a pris place dans nos colonnes du n° 72 (1992) au n°143 (2006). Un auteur ou une autrice y pro­po­sait un texte inédit de sa com­po­si­tion, lié soit à des ques­tions d’écriture, soit à l’actualité poli­tique ou cul­turelle. Chaque dimanche, du 5 juil­let au 23 aout, nous vous pro­posons de redé­cou­vrir l’une de ces cartes blanch­es. Des mots qui, même cir­con­stan­ciels, réson­nent tou­jours avec notre aujourd’hui.

Aujourd’hui : la carte blanche de Jan Baetens parue dans Le Car­net et les Instants n° 105 (1992)

Pourquoi j’ai choisi d’écrire en français

par Jan Baetens
Jan Baetens

Jan Baetens

Pour un Fla­mand « d’o­rig­ine », c’est-à-dire d’ex­pres­sion néer­lan­do­phone, rési­dant en Flan­dre et employé aux Pays-Bas (où l’anglais domine, sou­veraine­ment), le choix du français comme langue lit­téraire peur paraître saugrenu — provo­ca­teur on inutile selon les goûts. Cepen­dant, les raisons de ce choix sont nom­breuses. J’ose même croire qu’elles sont toutes très bonnes. Qu’elles ne soient pas for­cé­ment celles qu’on attend, les rend peut-être encore meilleures. La poli­tique y a son mot à dire (je reviendrai là-dessus), mais il faut soulign­er d’abord que l’essen­tiel de ma moti­va­tion est d’or­dre esthé­tique. La lit­téra­ture française — j’en­tends par là la lit­téra­ture qui s’écrit en français — me pro­pose en effet les textes, la tra­di­tion, mais aus­si les inter­ro­ga­tions et les défis dont je me sens le plus proche et que j’au­rais beau­coup de mal à trou­ver ailleurs avec la même inten­sité.

Ce que m’a don­né le français, c’est le goût de la con­trainte, le plaisir et le pro­gramme d’un type d’écri­t­ure où l’essen­tiel ne se trou­ve pas du côté de l’in­spi­ra­tion, ni de l’ex­pres­sion de soi ou de la représen­ta­tion du monde — toutes choses fort louables en soi, tel n’est pas le prob­lème —, mais du côté d’une forme, d’une struc­ture, d’une méth­ode à explor­er dans le texte, quitte à mod­i­fi­er en cours de route la for­mule — la con­trainte si l’on veut — qu’on s’est don­née à l’o­rig­ine.

Évidem­ment, cette tra­di­tion n’est pas spé­ci­fique du français, mais c’est le français qui m’a per­mis de la décou­vrir et c’est la lit­téra­ture française qui con­tin­ue à en déploy­er pour moi le cor­pus le plus pas­sion­nant.

Mais lire en français est une chose, écrire en cette langue en est une autre. Toute­fois, le fait que j’a­ban­donne ma langue mater­nelle, le fait que j’y renonce volon­taire­ment sans autre oblig­a­tion qu’in­térieure, me paraît logique, du moins dans le cas de l’a­ma­teur des lit­téra­tures à con­traintes que je suis devenu. En adop­tant une langue étrangère, on empêche en effet la venue de toute parole « naturelle », on s’in­ter­dit automa­tique­ment toute facil­ité en même temps qu’on s’é­pargne — et surtout qu’on épargne au lecteur — le babil, le spon­tané, le « coulant de source » qui fait peut-être le bon­heur des écrivains mais à coup sûr le mal­heur de ceux qui lisent.

Oui, j’écris de la main gauche, dif­fi­cile­ment par­fois, le dic­tio­n­naire et la gram­maire tou­jours à portée de la main. Cela ne garan­tit rien, je l’ad­mets sans hési­ta­tion, mais je sais non moins per­tinem­ment que le con­traire me con­damn­erait sans issue à être bête, à mal écrire, à penser n’im­porte quoi.

Et le français dans tour cela ? Car toutes les lit­téra­tures peu­vent sans doute s’enorgueil­lir d’avoir pro­duit des textes à con­traintes — textes plus ou moins nom­breux, plus ou moins réus­sis, plus ou moins hon­orés mais en tous cas bien réels et dignes d’être imités (on aura com­pris que je n’at­tache pas de valeur exces­sive au principe de l’o­rig­i­nal­ité). C’est ici qu’in­ter­vient — abstrac­tion faite de toute con­sid­éra­tion biographique, inévitable­ment active — la poli­tique, qui n’est pour moi jamais qu’une ques­tion de con­tenus, mais aus­si de formes.

Comme l’écrit Dominique Noguez, notam­ment dans son jour­nal-pam­phlet La coloni­sa­tion douce, la patrie de ceux qui par­lent français n’est pas la France mais la langue française. Je souscris entière­ment à cette idée, dont ma démarche se veut à la fois la défense et l’il­lus­tra­tion. En choi­sis­sant libre­ment le français, je cherche aus­si à main­tenir vivante la tra­di­tion de lib­erté du français, langue et cul­ture des lumières dont il est néces­saire de rap­pel­er l’héritage.

J’écris en français pour me libér­er de mes par­tic­u­lar­ités trop par­ti­sanes, de tout ce qui me lim­ite, des préjugés, des idées trop vite faites, des cer­ti­tudes trop com­modes à porter. Le français a du reste une jolie expres­sion pour cela : « reculer pour mieux sauter ». Il m’aide, non pas à devenir moi-même — chose dont bien des écrivains nous répè­tent l’im­bé­cil­lité — mais à devenir autre. Cela suf­fit, je crois, pour faire ce que je fais.