Architectures, spectres et destins

”Goosse

Grand(s) air(s)

Auteur : Bruno Goosse

Mai­son d’édition : La lette volée

Année d’édition : 2025

Nom­bre de pages : 208

Prix : 23 €

Livre numérique : /

EAN : 9782873176600

Livre dont l’objet demeure au grand air, sans se laiss­er stricte­ment déter­miné, Grand(s) air(s) de Bruno Goosse, artiste et pro­fesseur de cours artis­tiques à l’Académie royale des Beaux-Arts de Brux­elles, se situe à la croisée d’un ques­tion­nement sur l’architecture, sur l’héritage et d’une enquête sur cer­tains bâti­ments con­stru­its par la famille Empain, l’industriel Édouard Empain (1852–1929), fon­da­teur de la ville d’Héliopolis en Égypte et un de ses deux fils, Louis Empain (1908–1976).

Nous suiv­ons le fil d’investigations con­cer­nant essen­tielle­ment le des­tin, les péripéties de deux édi­fices con­stru­its à la demande de l’homme d’affaires et phil­an­thrope Louis Empain, d’une part, l’Estérel dans les Lau­ren­tides au Québec, bâti par Antoine Courtens, et, d’autre part, le sana­to­ri­um pour enfants situé à Amber­loup dans les Ardennes, con­stru­it par Michel Polak. De quoi l’Estérel et le sana­to­ri­um sont-ils le nom ? Quelle vision de la société l’architecture exprime-t-elle ? Quelles sont les valeurs que son com­man­di­taire, Louis Empain, souhaite voir incar­nées dans la pierre ? Bruno Goosse tresse deux des­tins, celui de  Louis Empain qui tente de s’émanciper de l’héritage pater­nel, et celui des bâti­ments qui, pour une part, échap­per­ont à la voca­tion qu’il leur prê­tait.

L’enquête con­duit à la mise en lumière des traces lais­sées par le fon­da­teur de la dynas­tie Empain, Édouard Empain, fasciné par l’Égypte, créa­teur de la ville d’Héliopolis. Aux portes du désert, la cité d’Héliopolis, son fameux Palais hin­dou, sa cathé­drale byzan­tine, ses bâti­ments où se mêlent les styles arabe, néo-mau­resque, Art déco con­cré­tisent un rêve qui témoigne de la vision con­quérante, colo­niale de cet ingénieur, général et indus­triel, homme de pro­jet et vision­naire, qui sera enter­ré à Héliopo­lis.

Con­ti­nu­ité et rup­ture, le fils Louis Empain, frère de Jean Empain, con­quiert des ter­res au Cana­da, y fait con­stru­ire un cen­tre touris­tique Art déco, met l’architecture au ser­vice de la col­lec­tiv­ité, d’une vision phil­an­thrope, chré­ti­enne avec le sana­to­ri­um, fait bâtir la vil­la Empain à Brux­elles par Michel Polak. Les édi­fices traduisent des con­vic­tions, des engage­ments, une manière de chang­er la vie en changeant la ville, le paysage. Cer­tains édi­fices n’ont pas résisté au temps, ont été aban­don­nés, pil­lés, détru­its. C’est à une quête de ces fan­tômes de béton, de pierre que Bruno Goosse nous con­vie dans ce livre porté par une riche icono­gra­phie, celle des bâti­ments à la recherche desquels il est par­ti mais aus­si celle des livres écrits par Louis Empain ou qui éclairent sa démarche péd­a­gogique, sociale. Au fil d’images pho­tographiques, on tra­verse les états physiques, esthé­tiques de la Vil­la Empain, de sa décrépi­tude, son van­dal­isme à sa restau­ra­tion, de son ago­nie à sa renais­sance en tant que Fon­da­tion Boghoss­ian. Au tra­vers de fic­tions imagées, de bribes de réc­its, d’archives, de doc­u­ments, on tra­verse les change­ments d’affectation du sana­to­ri­um d’Amberloup, devenant l’institut Air et Soleil, ensuite Pro Juven­tute, à chaque fois des étab­lisse­ments vertébrés par la philoso­phie sociale de Louis Empain, par son hygiénisme, ses pré­ceptes édu­cat­ifs basés sur la devise d’un corps sains dans un esprit sain.

La dif­férence d’affectation des bâti­ments (fonc­tion sociale ou édi­fice de pres­tige) est per­cep­ti­ble au niveau de la con­cep­tion et de la réal­i­sa­tion archi­tec­turales, sobre, fonc­tion­nelle pour les édi­fices à voca­tion phil­an­thropique, lux­ueuse et raf­finée pour les maisons tout en appa­rat. Com­ment les corps habitent-ils des lieux qui les accueil­lent dans des esthé­tiques fon­da­men­tale­ment dif­férentes ?

Afin que l’enjeu de l’ouvrage (dont on saluera la beauté et l’inventivité formelles) soit plus ancré, plus resser­ré au niveau de ses ques­tion­nements, on aurait souhaité qu’il évoque davan­tage son lien avec les deux expo­si­tions dont il est le fruit même si Grand (s) air (s) s’affirme dans une rel­a­tive indépen­dance par rap­port auxdites expo­si­tions.

Véronique Bergen