Eurydice vivante. Son devenir ménade

Un coup de cœur du Car­net

”Chlore

Orphée // Le monde vibrera comme une immense lyre // Eurydice

Autrice : Con­stance Chlore

Mai­son d’édi­tion : L’herbe qui trem­ble

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 308

Prix : 20 €

Livre numérique : /

EAN : 9782488229067

Poétesse, roman­cière, autrice de livres d’artiste, Con­stance Chlore délivre une puis­sante réin­ven­tion poé­tique du mythe d’Orphée. Elle en inter­roge la genèse, les ver­sions qui peu­plent la lit­téra­ture antique, chez Vir­gile, Ovide, Diodore de Sicile, qui nour­ris­sent d’innombrables œuvres lit­téraires (Rilke Cocteau, Yource­nar, Jelinek…), musi­cales (Mon­tever­di, Gluck, Char­p­en­tier, Glass…), elle ques­tionne la nature du chant du magi­cien, de l’initié Orphée, la sec­on­dari­sa­tion d’Eurydice, la dryade, sa réduc­tion au statut d’ombre au fil des siè­cles. Con­vo­quant les hauts faits de la légende, du des­tin d’Orphée et d’Eurydice, tra­vail­lant les sources, la fil­i­a­tion entre orphisme, pythagorisme et pla­ton­isme, les lec­tures du mythe par Calvi­no, Mar­sile Ficin, Etel Adnan, tant d’autres, Con­stance Chlore pro­pose un nou­veau regard qui choisit la voie royale de l’imaginaire pour faire revenir Eury­dice des Enfers. Là où Orphée a échoué à ramen­er sa femme vivante, à la sor­tir de l’Hadès, Orphée // Le monde vibr­era comme une immense lyre // Eury­dice narre en tableaux ryth­més la vic­toire d’Eurydice qui, par ses pro­pres moyens, regagne le monde des vivants alors qu’Orphée, incon­solable, la croit à jamais per­due.

Superbe­ment porté par les œuvres spa­tial­istes d’Ilse Gar­nier, le texte agence un dis­posi­tif qui donne à voir l’autre des­tin d’Eurydice, sa survie, son devenir Ménade. Les élé­ments qui fonc­tion­nent comme autant de portes menant d’un monde à l’autre, qui scan­dent la géo­gra­phie des régions et des fleuves infer­naux s’appellent pier­res tombales, galops, fleurs, encar­ts, listes, spa­tial­i­sa­tion typographique. Com­posés de lumière et d’ombre, de la clarté de la Grèce et des forces sauvages de la Thrace, à la fois apolliniens et dionysi­aques, la lyre et le chant d’Orphée envoû­tent les ani­maux, les guer­ri­ers, Cer­bère, le chien des Enfers, Hadès, Per­sé­phone, obti­en­nent la faveur insigne de ramen­er Eury­dice de la mort dont nul ne revient. Un accès de folie s’empare d’Orphée qui, trans­gres­sant l’ordre d’Hadès, se retourne pour voir Eury­dice, cau­sant sa deux­ième perte. Eury­dice deux fois ravie, Orphée plonge dans l’enfer de la douleur.

La voix d’Eurydice se soulève d’abord timide­ment (« à tes côtés je n’existe pas ! », « avec la bouche tu peux tout exprimer mais avec le cœur ? ») avant d’accuser Orphée d’être un enchanteur qui n’a pas vu les assauts d’Aristée, la mor­sure du ser­pent. Se sauvant elle-même, elle rejoint les Ménades, ses sœurs sauvages qui galopent dans un monde de femmes et pra­tiquent une autre con­nais­sance, un tra­vail de la terre, loin des chimères et des illu­sions.

elles se bar­bouil­lent de vin elles grin­cent des dents
elles ne se lais­seront plus faire (…)
La dom­i­na­tion du mariage l’humiliation le viol l’imposition des noms (…)
elles ne se lais­seront plus faire 

À l’univers des Mus­es qui ont élu Orphée, à son amour qui refuse la loi de la perte, la loi de la mort qui frappe les mor­tels, Con­stance Chlore oppose la com­mu­nauté des Ménades, des dis­ci­ples de Dionysos. Faire d’Eurydice une Ménade, c’est la méta­mor­phoser dans l’une des créa­tures qui assas­sineront Orphée. Alors que, selon la ver­sion la plus courante, les Ménades déchi­quet­tent Orphée de fureur de le voir rester incon­solable, fidèle à sa femme morte, Con­stance Chlore pose une Eury­dice qui, remon­tant des Enfers, amoureuse de la vie, met à mort celui qui l’a aimée au risque de sa vie. L’intrusion de la vengeance dans un chant de vie, la con­damna­tion de l’amour éprou­vé par Orphée au rang d’illusion, d’enfermement, d’étouffement de l’aimée ren­dent trop mono­lithique l’opposition des deux per­son­nages, des mon­des qu’ils por­tent en eux. L’hymne à la vie, à la terre que défend l’Eurydice de Con­stance Chlore est pris à revers par les pas­sions tristes, le ressen­ti­ment, la haine et la guerre (et non la guéril­la des Guéril­lères de Monique Wit­tig) qu’il pré­tend com­bat­tre et dont il entend s’affranchir.

Tirée du poème de Rim­baud « Soleil et chair », la phrase du titre qui unit et sépare Orphée d’Eurydice  (« le monde vibr­era comme une immense lyre ») con­cré­tise l’ambitieuse mise en vibra­tion d’un mythe vu comme une lyre à laque­lle l’écrivaine appose de nou­velles cordes. En don­nant une voix à Eury­dice si sou­vent muette, un chant autre à Orphée. 

La voix d’Orphée va partout
tisse sur leur corps des drapés éphémères
Sa tête devient chants poèmes arpèges
le poète chan­tant est par­lé
per­for­mé réc­ité pul­sé
Lui qui chan­tait est chan­té

Véronique Bergen