Un coup de cœur du Carnet

Dans la cartographie poétique que dessine depuis trois décennies Karel Logist, le lecteur qui vagabonde au gré de ses nombreuses publications n’a souvent que l’embarras du choix. L’écriture du poète liégeois s’accommode et joue autant des recueils presqu’instantanés – petits formats et peu de pages, ou récemment un recueil illustré pour enfants – que des ouvrages plus élaborés, conçus dans la durée. Un dispositif de formes et contraintes qui n’apparaitra au lecteur qu’incidemment, presque naturellement, au fil des pages. L’an dernier, la collection Espace Nord a eu l’idée bienvenue de rééditer en un volume trois recueils de Logist, parmi lesquels J’arrive à la mer, livre merveilleux de pudeur, éblouissant d’énergie douce dans l’écriture, qui a fait date chez ses lecteurs au début des années 2000.
Avec Bleu comme l’oubli, son nouveau recueil, on peut assurer que Logist ne place pas un jalon de plus dans une bibliographie déjà précieuse, mais qu’il s’est imposé avec ce livre un solide temps d’arrêt, aussi mémorable que bouleversant. La mer, les dunes de sable et le vent des années 2000 sont certes toujours là. Mais le poète se tient maintenant davantage en retrait, tel une stèle vivante que ne parvient plus à lécher la marée.
À l’avant du tonnerre, une ligne de grain
dessine un horizon où crépite l’éclair.
Au large, l’orage prend la mer.
Logist est de longue date un observateur sans œillères. Avec lui, deux univers s’interpénètrent et se traversent constamment : le monde de la communauté humaine qui l’entoure, petits faits et banalités du quotidien à la clé, et le monde de l’homme qu’il est devenu, avec pour viatique un imaginaire poétique aux multiples palpitations. Car « arrive un âge où l’on connaît deux ou trois choses de soi-même, qu’il serait naïf de vouloir encore éluder ou modifier. »
Paré d’une longue vue s’ouvrant au grand large de sa vie, il ravive les sensations de la mémoire, et retranscrit par fragment les passages du temps. Mots souvent désabusés, tendres, ou tranchants dans le vif, avec un naturel déconcertant. Logist ne s’épargne pas. Il exerce sur lui-même un humour à double sens, égrène des faiblesses et des habitudes lointaines qui le laissent maintenant désemparé, lassé, intranquille à la façon d’un Pessoa du Nord. Au jour le jour, il convoque pêle-mêle les rivages et ravages doux-amers du passé, les incertitudes d’un présent qui se délite souvent, et, en dépit de tout, maintient l’espoir de lendemains plus fervents que désenchantés.
Je n’étais plus d’accord avec ma vieille vie
Nous avons séparé tout ce qui pouvait l’être
Nous avons divorcé de manière polie
moi dans le paysage et elle à sa fenêtre
(…)
Ni colères ni cris, nous restons camarades.
Je la libère un peu. Elle espère avec moi
qu’à l’avenir nos cœurs rebattront la chamade.
La vie dans Bleu comme l’oubli se distribue en quatre séquences, chacune d’une bonne vingtaine de poèmes, dont les titres imposent au recueil ses flots : La monnaie des caresses, Les jours se battent seuls, Un pays de visages, Regains du monde.
Jonglant entre le « je », le « tu », le « nous », s’y croisent de courtes proses, des vers libres, des rimes riches, quelques fois aussi claque une froide sentence. En un instant se dévoile une colère rude à l’égard d’autrui, dans la vie sociale, les amitiés déçues, l’environnement familial, les moments heureux passés trop vite, les guerres de toutes sortes qui font rage. Alors vient la question du pourquoi.
Dans la lumière aveugle
où résonnaient nos pas
après quoi courions-nous
plus vite que nos ombres ?
Vers quels paradis bleus
ou vers quelles tours sombres
nous poussaient les questions
que nous n’attendions pas ?
Mais quoi ? Faudrait-il s’arrêter là ? Cet homme « en plein conflit avec la finitude », s’il ne peut s’empêcher de transbahuter avec lui une seule valise, d’où s’échappent les bibelots d’une mélancolie diffuse, ne peut non plus s’en débarrasser, au risque de repousser définitivement ses propres mots, et son existence. Il a donc choisi des compagnons pour l’aider à tenir la route : les dessins au fusain de l’artiste Benjamin Hollebeke, tout en finesse, qui crée entre les pages, des personnages estompés, des arbres au bord de l’effacement, des collines de grains de sable, des brumes de petit matin d’automne. Cette grande qualité plastique s’associe étroitement au propos du livre, qui ouvre la belle collection « Corpus » des éditions Altura. On n’est pas près d’oublier ce Bleu comme l’oubli.
Alain Delaunois