L’usage des mondes selon Logist

Un coup de cœur du Car­net

Logist Bleu comme l'oubli

Bleu comme l’oubli

Auteur : Karel Logist

Illus­tra­teur : Ben­jamin Holle­beke

Mai­son d’édi­tion : Altura

Col­lec­tion : Cor­pus

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 172

Prix : 18 €

Livre numérique : /

ISBN : 978–2‑931190–35‑7

Dans la car­togra­phie poé­tique que des­sine depuis trois décen­nies Karel Logist, le lecteur qui vagabonde au gré de ses nom­breuses pub­li­ca­tions n’a sou­vent que l’embarras du choix. L’écriture du poète lié­geois s’accommode et joue autant des recueils presqu’instantanés – petits for­mats et peu de pages, ou récem­ment un recueil illus­tré pour enfants – que des ouvrages plus élaborés, conçus dans la durée. Un dis­posi­tif de formes et con­traintes qui n’apparaitra au lecteur qu’incidemment, presque naturelle­ment, au fil des pages. L’an dernier, la col­lec­tion Espace Nord a eu l’idée bien­v­enue de rééditer en un vol­ume trois recueils de Logist, par­mi lesquels J’arrive à la mer, livre mer­veilleux de pudeur, éblouis­sant d’énergie douce dans l’écriture, qui a fait date chez ses lecteurs au début des années 2000.

Avec Bleu comme l’oubli, son nou­veau recueil, on peut assur­er que Logist ne place pas un jalon de plus dans une bib­li­ogra­phie déjà pré­cieuse, mais qu’il s’est imposé avec ce livre un solide temps d’arrêt, aus­si mémorable que boulever­sant. La mer, les dunes de sable et le vent des années 2000 sont certes tou­jours là. Mais le poète se tient main­tenant davan­tage en retrait, tel une stèle vivante que ne parvient plus à léch­er la marée.

À l’avant du ton­nerre, une ligne de grain
des­sine un hori­zon où crépite l’éclair.
Au large, l’orage prend la mer.

Logist est de longue date un obser­va­teur sans œil­lères. Avec lui, deux univers s’interpénètrent et se tra­versent con­stam­ment : le monde de la com­mu­nauté humaine qui l’entoure, petits faits et banal­ités du quo­ti­di­en à la clé, et le monde de l’homme qu’il est devenu, avec pour via­tique un imag­i­naire poé­tique aux mul­ti­ples pal­pi­ta­tions. Car « arrive un âge où l’on con­naît deux ou trois choses de soi-même, qu’il serait naïf de vouloir encore élud­er ou mod­i­fi­er. »

Paré d’une longue vue s’ouvrant au grand large de sa vie, il ravive les sen­sa­tions de la mémoire, et retran­scrit par frag­ment les pas­sages du temps. Mots sou­vent dés­abusés, ten­dres, ou tran­chants dans le vif, avec un naturel décon­cer­tant. Logist ne s’épargne pas. Il exerce sur lui-même un humour à dou­ble sens, égrène des faib­less­es et des habi­tudes loin­taines qui le lais­sent main­tenant désem­paré, lassé, intran­quille à la façon d’un Pes­soa du Nord. Au jour le jour, il con­voque pêle-mêle les rivages et rav­ages doux-amers du passé, les incer­ti­tudes d’un présent qui se délite sou­vent, et, en dépit de tout, main­tient l’espoir de lende­mains plus fer­vents que désen­chan­tés.     

Je n’étais plus d’accord avec ma vieille vie
Nous avons séparé tout ce qui pou­vait l’être
Nous avons divor­cé de manière polie
moi dans le paysage et elle à sa fenêtre
(…)
Ni colères ni cris, nous restons cama­rades.
Je la libère un peu. Elle espère avec moi
qu’à l’avenir nos cœurs rebat­tront la chamade.   

La vie dans Bleu comme l’oubli se dis­tribue en qua­tre séquences, cha­cune d’une bonne ving­taine de poèmes, dont les titres imposent au recueil ses flots : La mon­naie des caress­es, Les jours se bat­tent seuls, Un pays de vis­ages, Regains du monde.

Jonglant entre le « je », le « tu », le « nous », s’y croisent de cour­tes pros­es, des vers libres, des rimes rich­es, quelques fois aus­si claque une froide sen­tence. En un instant se dévoile une colère rude à l’égard d’autrui, dans la vie sociale, les ami­tiés déçues, l’environnement famil­ial, les moments heureux passés trop vite, les guer­res de toutes sortes qui font rage. Alors vient la ques­tion du pourquoi.

Dans la lumière aveu­gle
où réson­naient nos pas
après quoi cou­ri­ons-nous
plus vite que nos ombres ?
Vers quels par­adis bleus
ou vers quelles tours som­bres
nous pous­saient les ques­tions
que nous n’attendions pas ?  

Mais quoi ? Faudrait-il s’arrêter là ? Cet homme « en plein con­flit avec la fini­tude », s’il ne peut s’empêcher de trans­bahuter avec lui une seule valise, d’où s’échappent les bibelots d’une mélan­col­ie dif­fuse, ne peut non plus s’en débar­rass­er, au risque de repouss­er défini­tive­ment ses pro­pres mots, et son exis­tence. Il a donc choisi des com­pagnons pour l’aider à tenir la route : les dessins au fusain de l’artiste Ben­jamin Holle­beke, tout en finesse, qui crée entre les pages, des per­son­nages estom­pés, des arbres au bord de l’effacement, des collines de grains de sable, des brumes de petit matin d’automne. Cette grande qual­ité plas­tique s’associe étroite­ment au pro­pos du livre, qui ouvre la belle col­lec­tion « Cor­pus » des édi­tions Altura. On n’est pas près d’oublier ce Bleu comme l’oubli.  

Alain Delaunois