Sortir de la capsule-matrice

Chabot Nos vies encapsulées

Nos vies encapsulées. Quel avenir pour l’humanité ?

Auteur : Pas­cal Chabot

Mai­son d’édi­tion : Puf

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 240

Prix : 18 €

Livre numérique : 12,99 €

EAN : 9782130889403

Pour­suiv­ant son ques­tion­nement des muta­tions sig­nifi­antes du monde con­tem­po­rain, Pas­cal Chabot inter­roge dans son dernier essai l’entrée du monde dans la « machine-cap­sule », l’avalement de nos vies dans une tech­nol­o­gi­sa­tion des corps et des esprits. Radi­ographi­ant le chi­asme, le fran­chisse­ment de seuil qui a mené de l’autonomie et de la tech­nolo­gie des Lumières à la tech­nonomie et à l’autologie actuelles, inter­pré­tant dès lors le schème de l’optimisation qui régit nos sociétés comme une inver­sion du pro­jet des Lumières, Nos vies encap­sulées. Quel avenir pour l’humanité ? aus­culte les désirs col­lec­tifs qui sous-ten­dent notre époque. « L’idée qui tra­verse la présente étude est que l’ancien désir de pro­grès a engen­dré non pas un mais deux désirs qui sont les aspi­ra­tions dom­i­nantes de nos sys­tème (…) Le pre­mier de ces désirs con­tem­po­rains est l’opti­mi­sa­tion ». L’autre désir, Pas­cal Chabot le nomme « dynamique sub­tile », ce désir de sor­tir de la cap­sule qui nous enferme, nous aliène et nous dépos­sède nous-mêmes.

La libéra­tion hors des vies encap­sulées, pro­thé­tiques, alignées sur une con­nec­tiv­ité général­isée et inté­grées dans un cap­i­tal­isme algo­rith­mique sonne comme une urgence. Si nul ne croit plus aux promess­es béates du pro­grès, si la dialec­tique de l’Aufklärung, le retourne­ment des idéaux de la Rai­son en assu­jet­tisse­ment et bar­barie ont été mis à nu avec l’École de Franc­fort, le fait de vivre « après le pro­grès » comme l’analyse Pas­cal Chabot (Après le pro­grès) laisse toute­fois une trace, un espace résidu­el qui mon­tre qu’il demeure agis­sant bien que méta­mor­phosé.

L’appel à sor­tir de l’empire du virtuel et de l’encapsulation de nos exis­tences nous intime de nouer un rap­port au monde, à soi qui nous recon­necte avec le vivant. Com­ment nous délivr­er de nos chaines, venir à bout de la « servi­tude volon­taire » (La Boétie) en ayant à l’esprit qu’il n’y a ni un grand dehors ni un arrière-monde des essences opposé à l’univers des cap­sules ?  Afin de penser la tran­si­tion vers une cohab­i­ta­tion avec les formes de vie, vers une sor­tie du régime de la cap­sule, Pas­cal Chabot recourt au mythe de la cav­erne de Pla­ton tout en réac­tu­al­isant ses paramètres. Au tra­vers de huit exem­ples qui pren­nent la forme de huit lieux con­crets (une cou­veuse, un bar brux­el­lois, une cham­bre d’hôtel…) représen­tat­ifs de notre con­tem­po­ranéité, Pas­cal Chabot écoute les pos­si­bles qui s’y dessi­nent. Sur la base d’une analyse d’un pre­mier chi­asme qui définit le pas­sage entre le monde des Lumières et le monde con­tem­po­rain, l’essai pro­pose un nou­veau chi­asme pour car­ac­téris­er la muta­tion libéra­trice souhaitée (il s’agit du binôme nomolo­gie et autotech­nie). Le prob­lème que reflète ce nou­veau chi­asme vient de sa croy­ance en la pos­si­bil­ité de réin­ven­ter le pro­grès, de l’absence de rup­ture ou de refonte sub­stantielle de l’optimisation. En tax­ant de péremp­toires les opposants au schème de l’optimisation, en les asso­ciant à la pul­sion d’une néga­tiv­ité sans reste, le « par-delà la cri­tique de l’optimisation » dévelop­pé dans un chapitre étouffe la volon­té d’un pas de côté qui emprun­terait d’autres voies. Le pro­grès n’a pas à être réin­ven­té mais repen­sé sous un angle qui le vide de sa téléolo­gie mod­erne, de son idéal d’optimisation, de sa per­ti­nence, lesquels affichent leur état mori­bond. Quant à la ques­tion posée par le sous-titre de l’essai, « Quel avenir pour l’humanité ? », elle n’a de sens que si elle se voit refor­mulée en « quel avenir pour le vivant ? », « quels vis­ages d’une cohab­i­ta­tion har­monieuse entre les humains et les non-humains ? » L’enfermer, l’encapsuler en la reliant à la seule human­ité témoigne de sa cap­ture dans une pen­sée mod­erne et dual­iste, ce dual­isme entre l’humain et le monde qui nous a menés dans une impasse qui hypothèque la sur­vivance des formes de vie.

En dépit de ces réserves, Nos vies encap­sulées, un ouvrage ambitieux, rob­o­ratif, nova­teur, libère un appel d’air nour­ri par une tra­ver­sée des pen­sées philosophiques, des régimes sen­soriels, des médi­ta­tions sur la con­struc­tion de l’Europe. Des enjeux de l’IA à ses rap­ports avec la con­science, de la notion de la « saveur d’exister » au con­cept de l’ « hub­jet » (« statut du sujet con­tem­po­rain qui ne parvient pas à s’unifier en un ‘Je’ »), Pas­cal Chabot forge des out­ils philosophiques dont l’efficience prag­ma­tique per­met de penser et d’acter une sor­tie de l’enfermement induit par l’artificialisation des exis­tences. La descrip­tion du face-à-face avec une man­darine dans une cham­bre d’hôtel rou­vre l’espace de la con­tem­pla­tion et perce une brèche dans des exis­tences dev­enues mon­ades.

Véronique Bergen