
Les mirages d’Adoua
Auteur : François Weerts
Maison d’édition : Rouergue
Collection : Rouergue noir
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 384
Prix : 23 €
Livre numérique : 14,99 €
EAN : 9782812628771
Paru l’an dernier, On a tiré sur Aragon de François Weerts avait séduit par sa liberté de ton et son habileté à rendre vie aux sixties et au Bruxelles d’alors. Voici déjà que l’auteur nous revient avec une nouvelle intrigue du même tonneau. Viktor Rousseau y reprend son rôle de narrateur alors qu’il vient d’être chargé par le très conservateur Secrétaire perpétuel de l’Académie d’enquêter sur Hugo Pratt accusé d’avoir fréquenté de trop près les partisans de Mussolini. En marge de cette mission, une série d’autres faits viennent détourner l’attention du détective privé. Le corps d’une jeune femme d’origine africaine est retrouvé en morceaux dans le coffre de sa 404, braquant les recherches de la police sur lui. De plus, les effigies de Tintin et de Milou, qui trônent au-dessus de l’immeuble bruxellois des éditions du Lombard, ont été badigeonnées de couleur sombre. Et puis, au comble de l’émotion, le directeur du théâtre engagé où travaille Marie-Claire, la compagne du détective, est assassiné. Des motifs invisibles et proches motivent-ils ces faits ?
Tout ceci survient en mai 68, alors que la capitale française est paralysée par les mouvements étudiants et que la révolte fait tache d’huile, en France et en Belgique, que l’Université de Louvain (Leuven) retentit des revendications séparatistes. Viktor Rousseau aura fort à faire pour démêler les fils du vrai et du faux, dont certains relient les deux meurtres, et son enquête à l’issue improbable nous permettra de déambuler dans les rues de Bruxelles, de humer le parfum acidulé de la révolte, du féminisme qui s’épanouit, des assemblées libres où l’on refait le monde sur fond de guerre au Vietnam. En contrepoint, ces détours nous font prendre la pleine mesure de la lutte que les états et leurs services secrets déploient contre la propagation du communisme dans le monde, et plus particulièrement dans le domaine de la culture, la tension se focalisant sur la venue en Belgique de l’empereur d’Ethiopie dont l’opportunité est contestée. Chemin faisant, l’auteur prend un plaisir évident à nous faire approcher les dessinateurs de BD en vogue, dont Hergé et Franquin, à faire résonner les chansons qui rythment le pas des insurgés et les anecdotes qui font ou non la une des journaux. Dans ce périple, Viktor Rousseau découvrira pas à pas le parcours d’Adoua, la victime cachée dans le coffre de sa voiture, son action de militante, le radicalisme de ses combats. De part et d’autre des barricades, la terreur n’est jamais loin.
Ave Les mirages d’Adoua, François Weerts renouvelle le tour de force du premier tome des aventures du détective bruxellois. Outre l’intrigue rondement menée, il permet au lecteur de s’immerger dans une époque marquante du 20ème siècle, d’en saisir la dynamique foisonnante et le rayonnement par-delà les frontières et les cultures. Le ton enjoué et le style fleuri se nourrissent de l’air du temps, illustrant le rôle de la parole et des mots dans l’éclosion des révoltes, la mobilisation des foules et les rappels à l’ordre qui s’ensuivent. N’est-ce pas tout l’art du romancier, ici illustré, que de parvenir par le truchement de l’écriture à animer des personnages, à remettre en mouvement des faits révolus et à nous les rendre plus vifs que jamais ?
Thierry Detienne