Faire sauter les scellés de la langue et des corps

Sambi Maison chaos

Maison chaos

Autrice : Joëlle Sam­bi

Mai­son d’édi­tion : L’Arche

Col­lec­tion : Des écrits pour la parole

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 64

Prix : 15 €

Livre numérique : /

EAN : 9782381981093

La parole de Joëlle Sam­bi défait les murs, les enfer­me­ments, rugit, s’encolère, crève la chape du plomb du silence, part d’un corps en marche qui est un ter­ri­toire, un col­lec­tif, une tribu de femmes, de guéril­lères. Après Cail­lass­es (L’Arbre de Diane), Et vos corps seront cail­lass­es  (L’Arche), avec Mai­son chaos, elle bran­dit un texte bâti sur une struc­ture d’énonciation col­lec­tive, sur un tres­sage de voca­bles qui s’arrachent au sys­tème générant une divi­sion entre paroles légitimes et paroles muselées. Ce n’est pas de sur­croit que la poésie pos­sède une charge poli­tique : elle est, depuis son orig­ine, dans ses visées, une insur­rec­tion habitée par les corps en marche de celles (et de ceux) qui sec­ouent les piliers de la dom­i­na­tion, les sup­pôts de l’aliénation, qui bondis­sent hors des rangs du patri­ar­cat, de l’hétéronormativité, du racisme. La lutte ne vient pas après les mots ou à par­tir d’eux : elle se loge dans leurs puis­sances insur­rec­tion­nelles qui, afin d’en venir à bout, phrasent la vio­lence insti­tuée, le viol, l’héritage des trau­ma­tismes.

S’adressant à « ma vieille amie, ma très chère sœur », les trois chants ouvrent ce que Joëlle Sam­bi déploie dans le qua­trième frag­ment « Pan­dore », à savoir la boite de Pan­dore. Pan­dore, Ève cessent alors d’être les « gar­di­ennes silen­cieuses des maux du monde » et bondis­sent du côté de Lilith, de celles qui dépassent le silence, la honte et la peur pour se faire énergie de la colère.

Ma sœur, je t’écris depuis mes 100 ans passés. Maintes fois, je l’ai crue tarie, la source de mes mots (…) Ma vieille amie, ma chère sœur, le corps d’une femme est un ter­ri­toire. Un grand domaine que l’on rêve apathique, sans mémoire ni langue à soi.

Com­ment inven­ter une langue qui ne soit pas celle de l’oppresseur, qui con­stru­ise une mémoire col­lec­tive, qui dise le viol subi en 2002, qui fasse entr­er dans la mai­son-patri­ar­cat des fan­tômes qui s’emparent de l’espace de la parole et de l’action ? Joëlle Sam­bi fait explos­er la mai­son de l’intérieur, en nouant les voix des sor­cières, des slameuses, de Monique Wit­tig, d’Audre Lorde, d’Adreienne Rich, de celles qui brisent les codes et les moules. La libéra­tion du corps féminin muselé, opprimé et celle des « damnés de la terre », des ter­ri­toires colonisés, exploités, pil­lés ne font qu’une : c’est au cen­tre de cette révo­lu­tion que Joëlle Sam­bi se place, bal­ance ses armes poé­tiques. On ajoutera cepen­dant que si la vio­lence struc­turelle de ce qu’on nomme patri­ar­cat s’est exer­cée sur les femmes pen­dant des siè­cles, elle empris­onne aus­si les hommes, le non-humain et qu’il importe de déjouer les mécan­ismes de la dom­i­na­tion (sur les elles, les ils, les iels, les ani­maux, les forêts, la nature…) en ayant à l’esprit que l’oppression et l’aliénation coex­ten­sives au néolibéral­isme n’ont plus besoin du patri­ar­cat pour con­tin­uer à sévir. Il nous faut repér­er les nou­veaux vis­ages de la dom­i­na­tion et sec­ouer leur intéri­or­i­sa­tion insi­dieuse, la manière dont ils ren­versent les désirs de libéra­tion en leurs con­traires. Ce n’est pas unique­ment avec les sœurs mais avec les humains de tous sex­es et avec les formes de vie non-humaine que la mai­son doit se co-con­stru­ire.

Ouvrir la boite, c’est devenir ingérable, bouter le feu à l’immobilisme, à l’inertie, don­ner une autre archi­tec­ture à la mai­son, incendi­er les bina­rismes de la demeure des mots. L’arc de cer­cle entre Joëlle Sam­bi, la jeune femme de vingt-deux ans vio­lée en 2002 et Joëlle Sam­bi, la femme de cent ans qui réca­pit­ule les désencer­clements, la rup­ture avec le rôle de vic­time (de « bonne vic­time »), avec le con­cept de résilience forme un mou­ve­ment per­pétuel qui, refu­sant de croire les con­quêtes acquis­es, lâche des mots-actions, des salves de phras­es qui, jamais ne dis­ent amen à ce qui nous domes­tique dans les eaux de l’assujettissement.

Alors oui. Dire, c’est défaire les scel­lés.
La boîte s’ouvre et on com­prend pourquoi elle est restée si longtemps fer­mée. Non parce qu’on était lâch­es. Mais parce qu’on savait de façon pré­cise, incar­née dans chaque nerf, ce qu’ouvrir allait coûter (…)
Alors on dit. On dit encore. On dévoile avec la pré­ci­sion des car­tographes, la vio­lence des incendies et la douceur des riv­ières longues. On dit tout ce qui n’était pas des­tiné à franchir les dents-bar­rières et leur silence.
On dit sec.
On dit juste.
On dit rage. 

Véronique Bergen