
Trois incendies
Autrice : Vinciane Moeschler
Autrice : Laurence Boudart
Maison d’édition : Espace Nord
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 350
Prix : 11 €
Livre numérique : /
EAN : 9782875687425
Récompensé par le prix Rossel en 2019, Trois incendies de Vinciane Moeschler s’offre un second souffle grâce à cette réédition chez Espace Nord, réhaussée d’une postface éclairante de Laurence Boudart.
Polyphonique, ce roman de filiation entrecroise le récit de trois générations de femmes, de la grand-mère (Léa) à la petite-fille (Maryam), en passant par la mère (Alexandra), avec trois pronoms distincts. Atteinte d’Alzheimer, Léa délègue la narration : son enfance, durant la seconde guerre mondiale, nous implique par le « tu ». Sous un « elle » plus distant se révèle Alexandra, photo-reporter de guerre passionnée. Par des phrases courtes et vives, Maryam instaure la complicité du « je » avec ses lecteurs, à qui elle s’adresse. Grâce à cette succession de voix qui retarde la suite de l’action, le suspense de chaque époque vibre équitablement. Si leur perception de la guerre n’est pas la même, les trois protagonistes partagent la volonté de faire de l’amour une liberté et inscrivent le déplacement dans leur être : pour fuir la guerre ou la maladie (Léa), documenter le danger (Alexandra) ou pour renouer avec ses origines (Maryam).
Véritable fil rouge du roman, la photographie impacte les trois personnages et la narration. C’est grâce à son père que Léa la rencontre : il documente la peur, extrait l’esthétique de l’attente lorsqu’il faut se terrer à la cave pendant des bombardements. La narration se fait photographique lorsque l’implication de Léa dans la résistance s’illustre dans le détail, celui de l’ourlet de sa robe, capable de dissimuler des messages, possibilité matérielle de résister. Plus que de trouver dans la photographie un moyen de combler un manque affectif maternel, Léa organise sa tête comme une chambre noire : face aux moments qui comptent, le réflexe photographique se déclenche et des images mentales se créent à destination de celui qui intercalait toujours son objectif entre lui et le monde jusqu’à ce que le chagrin ait raison de ce mode de survie, capable seulement d’annoter les photos antérieures pour échapper à l’acide de l’oubli.
Toujours munie de son appareil-bouclier, Alexandra hérite de cette volonté documentaire et arpente les rues en guerre de Beyrouth. Comme sa mère avant elle, elle connait la nécessité de rester en mouvement dans un tel contexte et son appareil devient le prolongement de son observation, ses photos, des instants de figement dans le chaos. Par des cadrages circonscrits aux sujets, elle désire ramener l’horreur sous les yeux de tous.
Générationnel, le besoin obsessionnel d’Alexandra de faire corps avec la guerre, malgré les traumatismes générés, se lit déjà par un élan de Léa qui, petite, s’est jetée dans sa gueule pour tester l’amour de sa mère, jusque-là non exprimé :
Le paysage se révèle sublime et terrifiant : le ciel bombardé de lumières comme s’il volait en éclats dans un énorme incendie (…). Tu as du mal à faire la différence entre l’horreur et la beauté. (…) Tu t’époumones, tu ris, mais tu claques imperceptiblement des dents. Tu te crois plus forte que les bombes, mais ton visage est déformé par la peur.
Face à l’horreur d’une exécution, Alexandra s’extrait du réel tout en le cadenassant, paradoxe photographique : incapable de baisser son objectif, quitte à avoir une image floue, elle photographie la mort, consciente, au même instant, de son sentiment de complicité et de l’indécence de faire de l’art avec la guerre.
À la génération suivante, pour Maryam, le réel reste photographique et vacillant : le prochain cliché est toujours méconnu et un instantané de bonheur jalousé peut vite être brûlé par le feu du malheur.
Sur la couverture du livre, la rondeur de l’objectif ouvert d’un appareil photo annonce la capture et l’alignement de ces trois destins. À la manière d’un montage photo, la narration supprime la distance temporelle et les générations se scellent par la découverte simultanée de secrets. Malgré la force indubitable de la photo, qui fige une époque avant qu’elle ne se lézarde, chaque personnage fait le constat qu’elle ne peut suffire et si la parole ne vient pas gratter son vernis, certains secrets s’évaporeront à la mort de leurs détenteurs.
Puissante, la narration déploie ce qui échappe à la photographie. Maintes fois épinglé, le motif de la robe bleue, portée par deux petites filles distinctes, s’est imprimé dans notre rétine et une photographie narrative signe une rencontre finale émouvante, dans un espace-temps inconnu.
Fanny Lamby