
Meuse Fleuve Nord. Seconde matière
Auteur : Serge Delaive
Maison d’édition : Altura
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 56
Prix : 16 €
Livre numérique : /
EAN : 9782931190340
Romancier et poète liégeois né en 1965, Serge Delaive est de retour sur les tables des librairies avec Meuse Fleuve Nord, un texte cousu dans une seconde matière. Le livre avait paru une première fois en 2014 aux éditions Tétras Lyre, accompagné de photographies prises par le poète lui-même.
Un détail, joliment rappelé par l’éditrice Primaëlle Vertenoeil dans sa préface, mérite d’être relevé : dès l’origine, le texte portait pour sous-titre Première partie. Peut-être de façon prémonitoire, il annonçait donc déjà une suite, un prolongement fait de bifurcations, d’ajouts et de réécritures, nourri par les années écoulées depuis la première version. L’éditrice parle d’une « véritable reconfiguration ».
Et seules les lignes hâtives que je jette
sur les pages du carnet me réunissent
tant de pages déjà noircies raturées
et seules les images que je dérobe
au pays sage traversé comme un spectre
ou comme une flèche par quel arc décochée
par quel archer dans quelle encoche cachée
me convainquent de poursuivre
Ce qui touche particulièrement dans cette nouvelle publication du poème-fleuve, c’est la chance de lire un texte qui a changé de peau. Il a mué en une autre version, portée par un souffle nouveau, de manière naturelle et fluide. La couverture rappelle la matérialité du titre, devenu graffiti dans l’espace urbain. Le texte possède aussi une dimension orale : il est dit par le frère du poète, François Delaive. C’est une façon de rappeler que la poésie est une voix, un souffle, de l’air qui circule, des mots en mouvement : une langue qui sort d’un corps qui évolue, vieillit, et dont les mots continuent à vivre leur vie, dans une transformation permanente.
Le fleuve de Serge Delaive renifle, danse, divague, vire, se perd, s’écoule. Il captive la pensée du poète, qui mêle ressentis et souvenirs d’antan, à la fois lointains et proches. De la source à l’embouchure, sur près de mille kilomètres, on parcourt avec lui, à bord d’un « véhicule des libertés enfuies », une longue errance à travers des paysages et des ponts, de Venlo, dans le Limbourg, à Rotterdam et à la Zélande, en passant par Paris, Sedan, Amsterdam et Anvers, sans oublier d’autres contrées, connues ou moins connues, qui bordent ce fleuve « qui parfois nous relie au tout ».
je m’envole regarde-moi franchir une frontière
nos puériles limites d’hommes
à l’endroit où l’enfant était enfant
je voulais que le ruisseau soit rivière
que la rivière soit fleuve
et que cette flaque soit la mer
et je le veux toujours
Ce texte dit aussi l’importance du fleuve dans la vie du poète, les traces qu’il laisse en lui, mais aussi dans celle des habitantes et habitants d’une cité bâtie à ses côtés. Il manque toujours quelque chose à une ville sans fleuve, même lorsque celui-ci est imparfait, fait « d’eau pure et d’eau crasseuse ». Le poème dit tout à la fois l’amour et le désamour, et l’impossibilité de se penser et d’être sans cette présence. Peut-être une troisième matière verra-t-elle le jour, car tout laisse penser que cette relation, ce dialogue, ne s’arrête pas ici, qu’il reste encore des mots à écrire et à déposer, comme de “petits galets”.
j’ai compris que chaque fleuve dessine l’esprit
ce nomade pareil à la Meuse fleuve nord
étirant en épreuves les strates de la conscience
un tissu cicatriciel et fluide
malgré les ciels eux qui de
matière ont le buvard
ou le breuvage amer qu’altèrent les pluies
Mélanie Godin