Regard cartographique et champ littéraire

Un coup de cœur du Car­net

”Ost Regarder le monde

Regarder le monde. Littérature et cartographie

Autrice : Isabelle Ost

Mai­son d’édition : Mimé­sis

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 486

Prix : 32 €

Livre numérique : /

EAN : 9788869764998

Avec Regarder le monde. Lit­téra­ture et car­togra­phie, Isabelle Ost, pro­fesseure en lit­téra­ture et philoso­phie à l’UCLouvain Saint-Louis Brux­elles, prési­dente de l’Institut de recherche inter­dis­ci­plinaire et co-direc­trice du cen­tre Prospéro, délivre un essai aus­si orig­i­nal qu’ambitieux, nova­teur que rigoureux. Les rela­tions, a pri­ori inso­lites, à tout le moins peu habituelles, qu’elle noue entre champ lit­téraire et pra­tique car­tographique se voient ques­tion­nées à par­tir de la notion de « regard car­tographique » qui four­nit un opéra­teur fécond d’approche de la lit­téra­ture. Le geste car­tographique, sa manière d’ordonner l’espace, de trans­former le con­cret en abstrait, l’inconnu en con­nu, se rangent sous le signe de la représen­ta­tion. Les lignes lim­i­nales posent le phénomène : « Représen­ter est le pro­pre de l’humain. Partout où l’homme représente, il crée du con­nu, du fam­i­li­er ».

Si une plu­ral­ité de dis­cours, de dis­ci­plines ali­mente cet ouvrage puis­sam­ment éru­dit et argu­men­té — l’histoire de la car­togra­phie, les théories de la fic­tion et de l’image, les arts plas­tiques… —, une source déci­sive a pour nom la décon­struc­tion de la car­togra­phie élaborée dans Mille plateaux par Gilles Deleuze et Félix Guat­tari. La « déter­ri­to­ri­al­i­sa­tion » deleuzio-guat­tari­enne arrache la carte au calque et la déporte du côté du rhi­zome, d’une pra­tique de la pen­sée logée sous le signe de la per­for­ma­tiv­ité, de con­nex­ions entre séries hétérogènes. Isabelle Ost souligne l’angle de lec­ture nova­teur apporté par Deleuze et Guat­tari dans leur analyse de Kaf­ka (dans Kaf­ka. Pour une lit­téra­ture mineure), à savoir une per­cep­tion car­tographique, topographique de l’œuvre kafkaïenne qui la sous­trait aux angles de l’herméneutique, de la psy­ch­analyse appliquée. 

Le con­cept d’œil car­tographique per­met de repér­er les simil­i­tudes, les cor­re­spon­dances entre les manières de sen­tir, de voir, de penser le monde que la car­togra­phie d’une part, la lit­téra­ture de l’autre met­tent en œuvre. L’une et l’autre fic­tion­nalisent le réel, ouvrent des mon­des pos­si­bles. Assis sur une impor­tante bib­li­ogra­phie, l’essai pose une pen­sée de la carte (de son lien à la mimé­sis, de la forme de savoir qu’elle instau­re, de sa mise au ser­vice du pou­voir, des États, de la guerre…) qui per­met de met­tre la lit­téra­ture au tra­vail, de l’éclairer sous d’autres angles, d’autres per­spec­tives. Puisant dans un large cor­pus allant de la lit­téra­ture française roman­tique, réal­iste, sym­bol­iste au champ con­tem­po­rain, de Zola, Stend­hal, Flaubert, Hugo à Proust, Gracq, Claude Simon, Perec, Robbe-Gril­let, de Balzac, Mal­lar­mé à Hélène Gaudy, Jean-Philippe Tou­s­saint, Lau­rent Mau­vi­g­nier, Maylis de Keran­gal en pas­sant par des auteurs étrangers comme Ita­lo Calvi­no, Paul Auster, Borges, Poe, Isabelle Ost s’attache à ques­tion­ner les angles de vue adop­tés par les romanciers (ou plus rarement les poètes). Défi­ni par son hor­i­zon­tal­ité, une descrip­tion « à ras du réel », le pre­mier angle de vue donne lieu à de bril­lantes analy­ses de scènes, de paysages, de champs de bataille chez Flaubert, Gracq, Stend­hal entre autres. Le chapitre « Angle de vue 2 » traite des regards obliques, diag­o­naux, en con­tre-plongée qui pren­nent de la hau­teur et il donne lieu à une approche inédite du dis­posi­tif voyeuriste de Robbe-Gril­let, de la « théâ­tral­i­sa­tion du paysage » chez de Keran­gal, des panoramiques chez Stend­hal, du cadre de la fenêtre chez les poètes Baude­laire, Mal­lar­mé. Du regard à ras de sol déployé dans des épisodes car­dinaux de La Char­treuse de Parme, Isabelle Ost écrit : « le point de vue nar­ratif, ici, ne pren­dra jamais de hau­teur : le choix de recourir à une focal­i­sa­tion stricte­ment interne, qui s’en tient unique­ment au regarde de Fab­rice sur les événe­ments, a pour con­séquence que l’espace du champ de bataille, où se joue la débâ­cle française, nous est décrit à ras des fos­sés boueux, des chemins creux détrem­pés, des haies et des rangées d’arbres obstru­ant la vision. » Enfin, l’angle de vue 3 abor­de le regard ver­ti­cal, zénithal, indis­so­cia­ble du désir de voir le monde d’en haut, d’un point de vue icarien, de la ten­ta­tion de se gref­fer « l’œil absolu » et il se voit illus­tré par des scènes chez Beck­ett, Perec, Zola, Gracq.

Dans cet essai aus­si vir­tu­ose que stim­u­lant, Isabelle Ost renou­velle en pro­fondeur le champ de l’analyse lit­téraire en dévelop­pant une pen­sée théorique et pra­tique inédite : la car­to-géo-lit­téra­ture. En car­tographi­ant la lit­téra­ture, elle déchiffre les façons dont cette dernière écrit et décrit le monde.

Véronique Bergen