Diane Meur, grave et drôle

Diane Meur

Cet été 2015 est paru La carte des Mendelssohn, sep­tième roman de Diane Meur. Dans une œuvre qui se renou­velle de livre en livre, ce roman appa­raît néan­moins comme une manière d’aboutissement tem­po­raire, per­me­t­tant de met­tre en per­spec­tive les textes antérieurs et de dégager la cohérence qui unit des livres très dif­férents.

À 17 ans, Diane Meur quitte Brux­elles pour Paris où elle suit des études de let­tres à l’École Nor­male Supérieure, avec quelques incur­sions dans l’histoire et la philoso­phie. Elle s’oriente vers la tra­duc­tion lit­téraire, prin­ci­pale­ment de l’allemand. Elle traduit entre autres Heine, Auer­bach, Buber, Nizon. Sa car­rière de roman­cière com­mence par la lit­téra­ture de jeunesse.[1] Elle y reprend des per­son­nages qu’elle n’a pas inven­tés, des­tinés à une série qui ne ver­ra finale­ment pas le jour. Sa tech­nique nar­ra­tive héritée du roman d’aventures est déjà par­faite­ment maîtrisée : rebondisse­ments et coups de théâtre, chutes des chapitres, annonces voilées de développe­ments pos­si­bles, inter­ven­tion du nar­ra­teur dans le réc­it, autant d’éléments qui don­nent à ses réc­its un aspect à la fois drôle et pal­pi­tant.

La vie de Mar­dochée de Löwen­fels, écrite par lui-même paraît en 2002 et impres­sionne par sa maîtrise. Le livre obtient d’ailleurs le Prix de la Pre­mière Œuvre décerné par la Com­mu­nauté française de Bel­gique. L’histoire se déroule au XIVe siè­cle dans un petit duché alle­mand. Imag­iné au départ comme un roman d’aventures, le texte prend, au fur et à mesure de la rédac­tion, un autre aspect. Der­rière les péripéties de la vie de Mar­dochée, c’est toute l’histoire poli­tique, religieuse et intel­lectuelle de ce siè­cle où la pen­sée com­mence à explor­er des ter­ri­toires inter­dits qui est évo­quée. Venetius, le maître, a des ambi­tions intel­lectuelles pour le jeune Mar­dochée qu’il sent plein de capac­ités. Mais la vie en décide autrement. Ce thème du des­tin indi­vidu­el au sein des soubre­sauts de l’Histoire, de la fragilité et de la fugac­ité d’une vie face au temps qui passe, donne au livre une réso­nance humaine pro­fonde. Cen­trale égale­ment la prob­lé­ma­tique des généra­tions et plus spé­ciale­ment le rap­port entre père et fils, comme entre maître et élève, débouchant sur la dure con­stata­tion qu’il faut un jour tuer le père, et la cul­pa­bil­ité qui en résulte. Déjà perce aus­si ce qui sera un axe majeur des romans ultérieurs, le ton de la nar­ra­tion et l’humour.

Change­ment rad­i­cal d’époque pour Rap­tus (2004), qui se déroule à Paris dans les années 2000, où Matthieu vit comme une trahi­son un appar­ent reniement dans l’évolution poli­tique de son père. Cela l’amène à per­dre pied et à entr­er dans un délire où se pose la ques­tion de la croy­ance et de la foi, qu’elles soient religieuses ou révo­lu­tion­naires. Dans cette inter­ro­ga­tion, Matthieu rejoint Mar­dochée.

Des vivants et des ombres (2007, Prix Rossel) a pour cadre la Gali­cie, entre Pologne et Empire aus­tro-hon­grois, tout au long du XIXe siè­cle. Le roman présente une fresque détail­lée de la sit­u­a­tion poli­tique et sociale de cette région trou­blée. Et les des­tins indi­vidu­els y subis­sent forte­ment l’influence du con­texte. Six femmes, Clara, la mère, et ses cinq filles, voient leur exis­tence et leurs aspi­ra­tions lim­itées par leur statut et doivent choisir entre se con­former ou fuir. L’histoire cou­vrant un péri­ode de près de 150 ans, Diane Meur explore donc plus que la durée d’une vie, celle de plusieurs généra­tions, et donc la trans­mis­sion et l’héritage. Y appa­rais­sent les « fil­i­a­tions courbes », puisque au-delà de l’hérédité, de la pas­sa­tion des biens et des valeurs morales, des récur­rences de com­porte­ments et de sit­u­a­tions créent des fidél­ités autrement plus fortes. Ou bien est-ce la loi de l’analogie, sous la forme de con­traste, d’antagonisme ou de con­ti­nu­ité, qui pré­side à ces bégaiements de l’histoire famil­iale ? Et quels secrets y sont-ils don­nés à lire ? Le par­ti-pris nar­ratif accentue l’impression de durée, puisque c’est la mai­son qui racon­te, la seule à même de brass­er cette durée. La sit­u­a­tion par­ti­c­ulière de cette nar­ra­trice lui per­met de s’interroger autrement sur l’origine et le com­mence­ment.

Alors que les précé­dents réc­its décrivent un cadre his­torique pré­cis et bien doc­u­men­té, Les villes de la plaine (2011) invente une ville et un pays imag­i­naires, qui sem­blent pour­tant fam­i­liers, décalques qu’ils sont du Moyen-Ori­ent antique. La cité de Sir vit figée sous le poids du for­mal­isme de la loi d’Anouher édic­tée plusieurs siè­cles aupar­a­vant et récupérée au prof­it d’une caste. Le scribe Asral chargé de sa retran­scrip­tion finit par la met­tre en doute. Les con­séquences en seront dévas­ta­tri­ces. Mais il s’agit aus­si d’une his­toire d’amour sur fond de rébel­lion des femmes. Inter­ro­ga­tion sur la croy­ance et le pou­voir, le roman est aus­si réflex­ion sur la notion d’origine et sur le pas­sage du temps, l’idée du change­ment et la fidél­ité à l’esprit et à la let­tre de la loi. Les rela­tions du maître et de l’élève révè­lent une inver­sion : c’est la naïveté de l’interrogation de l’élève qui per­met au maître de sor­tir de la sclérose du passé.

Dernier paru, La carte des Mendelssohn (2015), dif­férent des précé­dents romans, en est pour­tant l’aboutissement. Le livre trou­ve son orig­ine dans l’intérêt que porte Diane Meur à Abra­ham Mendelssohn, fils de Moses, philosophe alle­mand des Lumières, et père de Felix, le musi­cien roman­tique. Mais devant l’énormité de ce qui a déjà été écrit, que lui reste-t-il à explor­er, quelles marges a‑t-elle encore pour dévelop­per une fic­tion ? Elle décide donc un jour de faire de sa pro­pre recherche l’objet du roman : « j’ai com­pris que je n’écrirais pas le roman des Mendelssohn mais le roman vécu de ma recherche sur les Mendelssohn, dont je serais le seul per­son­nage répon­dant à mes critères du per­son­nage de fic­tion, puisque je ne con­nais pas d’avance ma pro­pre vie (façon de vous dire que j’ignore absol­u­ment où, quand et com­ment fini­ra ce livre). » Le roman alterne donc le réc­it de la recherche et son résul­tat : la descrip­tion des prin­ci­paux événe­ments qui ont mar­qué l’existence de Moses, d’Abraham et de Felix, mais aus­si l’évocation de leur nom­breuse descen­dance, partout dans le monde. Et donc des fil­i­a­tions courbes, des coïn­ci­dences et des ressem­blances, avec le car­ac­tère trag­ique qu’elles peu­vent recéler.

Diane Meur a l’art de camper des per­son­nages que la des­tinée n’épargne pas, bal­lotés par l’Histoire, con­fron­tés à plus de rêves et d’espoirs déçus que réal­isés. Surtout les femmes que l’oppression sociale con­traint spé­ciale­ment, que ce soient Clara et ses cinq filles de Les vivants et les ombres, Djili la blan­chisseuse de Les villes de la plaine ou Gisèle, la fille d’un tis­serand mis­érable dans Mar­dochée. Cette atten­tion à des des­tins par­ti­c­uliers s’appuie sur la descrip­tion claire et doc­u­men­tée du con­texte poli­tique et social, dont elle résume bien les enjeux. Et dans le cadre inven­té de Les villes de la plaine, Diane Meur peut men­er une réflex­ion toute en nuances sur les mécan­ismes du pou­voir.

La généalogie, ou le commencement et la fin

De mêmes inter­ro­ga­tions sont au cœur de chaque livre, abor­dées sous des angles dif­férents, celle de la généalo­gie, du com­mence­ment et de la fin, par exem­ple. Le réc­it de Mar­dochée débute par l’évocation nos­tal­gique de son enfance : « Comme elle est vive, et courte, la joie de nos pre­mières années ! » Au-delà de cette joie orig­inelle, sa réflex­ion se pro­longe sur la lignée et le rang qu’il y occupe, d’autant plus pour lui qui, suite à la promesse de son trisaïeul lors d’une croisade, porte ce nom juif si dif­fi­cile à assumer. Con­traint de fuir sa famille et son château, il est accueil­li par Venetius, éru­dit qui ose penser autrement. Mais, face à cet homme, il est devant un choix de fidél­ité : la vie d’un penseur ou celle d’amour et d’action à laque­lle sa jeunesse l’avait pré­paré. Il sera amené à choisir une voie qui l’éloigne de son maître. La fin du réc­it reste indé­cise, tein­tée de mélan­col­ie : la per­son­ne qu’attend Mar­dochée et qui pour­rait don­ner un sem­blant de sens à sa vie est-elle dans le bateau qui attend au large ? Mar­dochée sur­vivra-t-il à l’épidémie qui rav­age le port ?

Dans Rap­tus, Matthieu, orphe­lin de mère dès sa nais­sance, se sent trahi, à 20 ans, par son père. La pre­mière altéra­tion de son com­porte­ment se mar­que dans sa per­cep­tion du temps, touchant pré­cisé­ment à sa nais­sance. « Il lui sem­ble, en d’autres ter­mes, que sa vie a com­mencé bien avant sa nais­sance, qu’il est un homme orig­inel? Qu’il a tou­jours été. » Ces mots soulignés par l’auteure insis­tent sur cette ques­tion de l’origine. Et le livre se clôt sur une sorte d’assomption de Matthieu, dont le statut reste flou.

Pour la mai­son nar­ra­trice de Les vivants et les ombres, le com­mence­ment a peu de sens : qu’y avait-il avant elle, si ce n’est un champ qui avait tou­jours été là ? Et pour elle qui vit dans un présent per­pétuel, le temps est « une notion bien abstraite ». Et tout aus­si con­fuse est l’ascendance de Jozef Zem­ka, le maître des lieux, alour­die par un secret. Après la débâ­cle famil­iale, le fil se perd, et la nar­ra­trice ne peut qu’aligner les points d’interrogation sur le devenir de la descen­dance.

L’origine et le sens de la loi d’Anouher qui règle la vie de Sir sont per­dus, masqués par une rigid­i­fi­ca­tion du texte et des codes au prof­it de quelques-uns. Retrou­ver ce moment orig­i­naire, entre autres par le biais de la langue d’un mon­tag­nard, proche des formes anci­ennes de la langue sacrée, et percevoir alors l’évolution des choses et la néces­sité d’une refor­mu­la­tion, tel est le tra­jet du scribe Asral. À nou­veau, l’auteure laisse la fin ouverte. Le lecteur ne l’apprend que par les con­clu­sions de l’expédition archéologique, dont le réc­it des travaux est décrit con­join­te­ment à celui de l’intrigue prin­ci­pale.

La carte des Mendelssohn brouille et redis­tribue les don­nées de la prob­lé­ma­tique de la généalo­gie, de l’origine et de la fin. Le pre­mier chapitre porte le titre « Au com­mence­ment » et débute par « Au com­mence­ment, il y avait un homme… Eh bien non. » Don­nant l’impression de se lancer à nou­veau dans un roman his­torique et généalogique, l’auteure rel­a­tivise d’emblée : « Ce sont des mul­ti­tudes d’ancêtres dont le nom s’est per­du, de plus en plus nom­breux et incer­tains à mesure que l’on remonte,… dans ce domaine, il n’y a pas de com­mence­ment. » Mais ce roman qui com­mence en dis­ant qu’il ne sait où com­mencer, ce roman en train de se faire qui porte en lui le fan­tasme de se clore la veille de sa paru­tion, com­ment finit-il, d’autant plus qu’il a changé de sujet et de nature au long de son développe­ment ? Diane Meur déplace sub­tile­ment la ques­tion. Elle ne met­tra pas une fin arbi­traire à cette généalo­gie par nature sans fin, et donc à sa recherche sans fin.

Il fal­lait que je renonce à arriv­er quelque part et envis­age plutôt de revenir en arrière. Pas de revenir à l’origine, ah non ! j’en avais ter­miné avec les orig­ines, la source des fleuves, les choses ou les gens dont tout était venu. Mais revenir à la jonc­tion, trou­ver l’axe de symétrie, le point exact où ma vie avait com­mencé à se refléter dans ce roman à venir. Ou le roman, de pro­jeter sur ma vie son ombre avant-cour­rière.

Ce point avait à voir avec les eaux, lieu de reflet par excel­lence. Des eaux dor­mantes, sans courants ni marées,…

Ce point, c’est une après-midi passée avec des amis près d’un étang, débouchant sur un poème qui clôt le livre et com­porte ce vers : « Cer­tains lieux por­tent un monde. » Ce lieu de reflet ren­voie ain­si à tous les lieux sur l’importance desquels D. Meur a insisté dans ses romans : Löwen­fels, un monastère, la mai­son de Venetius, l’appartement de Paris, la mai­son gali­ci­enne, Sir,… Et donc, para­doxale­ment, ce roman qui but­tait à son entame sur la ques­tion du com­mence­ment, peut se voir assign­er une date et un lieu très pré­cis : Lac de Schwielow, 24 juin 2012.

Et cette fin répond à cet autre moment plus tôt dans le livre, où D. Meur con­state l’impasse de l’idée de racines ou d’origines. « Si tout est relié à tout, à quoi bon se tar­guer de descen­dre d’un tel plutôt que d’un autre ? Ce ne sont que des gouttes dans l’océan, dont il importe peu qu’elles provi­en­nent d’un gave pyrénéen ou d’une source des Andes. Une décou­verte libéra­trice. Quelque chose me dit qu’à l’avenir je pour­rai m’occuper d’autres choses que de romans his­toriques et de ques­tions de fil­i­a­tion. »

Aspect par­ti­c­uli­er de la prob­lé­ma­tique généalogique, la rela­tion père-fils, ses incom­préhen­sions, ses attentes, et sa fidél­ité prob­lé­ma­tique. C’est le cas de Mar­dochée, de Matthieu dans Rap­tus, de Jozef Zem­ka dans Les vivants et les ombres, qui dédaigne son père et se désole de n’avoir pas de fils légitime, et bien sûr d’Abraham Mendelssohn, à la fois fils et père. Le jeune Mar­tin de Le pris­on­nier de Sainte-Pélagie est celui qui sauve son père. La rela­tion maître-élève est cen­trale dans Mar­dochée, menant le jeune homme à la con­stata­tion dés­abusée et cul­pa­bil­isante que pour être lui-même, il est con­traint de trahir celui qui l’a sauvé. Dans Les villes de la plaine, ce sont les con­nais­sances insoupçon­nées du mon­tag­nard qui amè­nent le scribe Asral à une révi­sion déchi­rante de son savoir. Dans ce même livre, Anouher est con­sid­éré comme le père de la loi, sauf pour une con­frérie qui le tient pour la mère des lois. Et cela prend une sig­ni­fi­ca­tion par­ti­c­ulière dans la suite du réc­it, par rap­port à la rébel­lion des femmes[2].

Le fleuve du temps

Diane Meur développe égale­ment une réflex­ion sur le temps, qui s’articule à son ques­tion­nement sur la généalo­gie. Devant le temps qui passe les per­son­nages sont dans une sit­u­a­tion ambiva­lente, partagés entre le sen­ti­ment que tout change et que pour­tant rien ne se mod­i­fie vrai­ment. « Pourquoi changeons-nous ? Et changeons-nous vrai­ment ? » C’est le cas de Mar­dochée qui, au seuil de la mort, s’étonne de ce que « dans ce corps qui demeure un, l’âme passe du noir au blanc (ou du blanc au noir) » ; c’est bien sûr le cas de Matthieu, pour qui le change­ment est désas­treux ; ou celui des per­son­nages de Les vivants et les ombres à qui l’existence sem­ble figée au milieu des tur­bu­lences du siè­cle ; celui d’Asral qui com­prend que le refus de l’évolution de la loi d’Anouher et sa rigid­i­fi­ca­tion sont une impos­ture au détri­ment du peu­ple et des femmes en par­ti­c­uli­er.

Revient à plusieurs repris­es le fan­tasme de la simul­tanéité tem­porelle. C’est cette absence que Matthieu regrette chez son père qui ne peut jamais être qu’une chose à la fois. La mai­son gali­ci­enne qui se sou­vient de tout en même temps, ce qui lui per­met de lier une infinité de scènes, doit pour­tant con­venir que « pour faire com­pren­dre les causal­ités et les fil­i­a­tions, la marche du temps s’impose ». Et surtout, lorsque la nar­ra­trice de La carte des Mendelssohn ne parvient pas à sor­tir de sa quête infinie sur « le com­plexe Mendelssohn » et à struc­tur­er son pro­jet de roman, elle a le fan­tasme d’un livre où « au prix de com­bi­en de coq-à‑l’âne et de sauvages asso­ci­a­tions d’idées » elle met­trait tout en même temps, des événe­ments se déroulant à des épo­ques et à des lieux tout dif­férents, avec autant de pro­tag­o­nistes.

Une image récur­rente exprime par­ti­c­ulière­ment bien ce pas­sage du temps, celle du fleuve. Quand la nar­ra­trice par­le de son pro­jet et de son évo­lu­tion, elle utilise fréquem­ment la métaphore aqua­tique : cette source d’inspiration devient tor­rent, riv­ière, fleuve, delta, et puis mer dans laque­lle se dis­sout la recherche. Elle dit à la fin du livre, « j’en avais ter­miné avec les orig­ines, la source des fleuves » et retrou­ve alors ce « point exact » qui est un moment d’apaisement. Ce fleuve du temps, c’est celui que Matthieu imag­ine « gelé, que l’on peut remon­ter, redescen­dre, tra­vers­er à sa guise », au point qu’il se décou­vre être « un homme orig­inel. Qu’il a tou­jours été. » Les villes de la plaine se ter­mine sur cette image de deux hommes au bord du fleuve : l’un va retourn­er trans­for­mé dans ses mon­tagnes ; l’autre regarde s’éloigner au fil du fleuve la preuve con­fiée à l’eau de la trahi­son de l’esprit de la loi d’Anouher.

Éprou­ver le pas­sage du temps, c’est faire l’expérience de la perte. De belles pages y sont con­sacrées, par exem­ple dans les réflex­ions de Mar­dochée sur ses espérances per­dues, dans l’évocation des départs et des fuites de la mai­son gali­ci­enne et le lent délabre­ment du domaine, dans les réflex­ions de Clara qui sent dans sa con­science qu’« un compt­able invis­i­ble pèse main­tenant les joies et les peines ». Et surtout, c’est la perte qui règle le livre sur les Mendelssohn que la nar­ra­trice qual­i­fie de « livre sur la perte, sur l’adieu à Berlin ». Et plus tard, quand un sou­venir la ramène à son thème, elle a le sen­ti­ment d’« encore une occa­sion man­quée, encore une perte, un adieu, un rap­pel de tout ce qui est si frag­ile et fugace en ce monde ». Car – et cette idée est répétée –, dans ce fleuve du temps, « toute sépa­ra­tion est éter­nelle, […] nous ne retrou­vons jamais ceux que nous avons lais­sés, mais des spec­tres n’ayant avec eux qu’une vague ressem­blance. » 

Une dimension ludique

Ces dif­férents ques­tion­nements, tout pas­sion­nants soient-ils, ne sont qu’un aspect de l’œuvre de Diane Meur. Ils ne peu­vent être cor­recte­ment com­pris que si l’on n’oublie pas ce qui fait une grande part de son orig­i­nal­ité et de l’intérêt – et du plaisir – de la lec­ture : le ton si par­ti­c­uli­er de ses romans.

L’auteure man­i­feste beau­coup d’empathie pour ses per­son­nages. On pense à quelques moments par­mi tant d’autres. Ce beau per­son­nage de Clara dans Les vivants et les ombres dont la vie est faite de renon­ce­ment à ses rêves en sac­ri­fi­ant ses espoirs au bien des autres, ses filles, son amant, et qui trou­ve une porte de sor­tie que seul peut com­pren­dre son unique ami, le médecin. La ren­con­tre de Diane Meur, dans La carte des Mendelssohn, avec Eva, une très vieille dame liée aux Mendelssohn, qui n’a plus toute sa tête, mais témoigne d’instants de lucid­ité et com­prend la sit­u­a­tion de l’auteure. La promesse de revenir dis­cuter avec elle ne pour­ra être tenue, car Eva meurt bien­tôt. Ou lorsque D. Meur exprime sa las­si­tude en pataugeant dans la neige fon­dante à Berlin.

Ces moments forts alter­nent avec une cer­taine dis­tance qu’elle exprime par le ton détaché de la nar­ra­tion. Mais cette rela­tion dis­tan­ciée témoigne peut-être avant tout d’une pro­fonde dimen­sion ludique de son écri­t­ure.

Déjà dans les deux romans jeunesse, le nar­ra­teur inter­vient directe­ment dans le réc­it par des com­men­taires et des appré­ci­a­tions ou par l’annonce d’événements futurs : « Alors, il grim­pa lente­ment sur le toit et se lais­sa tomber à l’intérieur de la Ménagerie, où nous le retrou­verons », qui fleurent bon le roman-feuil­leton à la Dumas ou à la Zéva­co.

Ce type d’intervention directe appa­raît moins dans Mar­dochée, puisque celui-ci est le nar­ra­teur, et que les annonces mys­térieuses d’événements futurs trou­vent leur cohérence dans le fait de ce réc­it rétro­spec­tif.

Rap­tus appa­raît comme un bas­cule­ment. La dis­tinc­tion entre l’énoncé et l’énonciation devient floue. Et cela révèle l’habileté de Diane Meur à con­duire un réc­it en jouant sur les niveaux de la nar­ra­tion. La nar­ra­trice ne se nomme pas ; néan­moins quelques élé­ments épars per­me­t­tent de con­sid­ér­er que sous elle se révè­lent des élé­ments de la vie de l’auteure. Une rela­tion dis­tan­ciée est établie avec le per­son­nage. Même si la nar­ra­trice s’efforce de décrire et de com­pren­dre sa dif­fi­culté à être et son désar­roi après la « trahi­son », le ton qu’elle emploie pour en par­ler se teinte sou­vent d’apitoiement ou de com­miséra­tion : « Il ne se rend pas compte, Matthieu ; il ne se rend vrai­ment pas compte. […] Il ne se rend pas compte, Matthieu, qu’il y a un âge pour les farces, et qu’il n’a plus tout à fait cet âge-là. »

Elle donne même l’impression de ne plus maîtris­er vrai­ment l’évolution de son per­son­nage : « Vous voyez ce qu’est main­tenant la vie de Matthieu ? » Ou plus tard : « – ah, ce Matthieu, ce Matthieu, qu’il est devenu rou­blard, je ne le recon­nais plus. » ; « Matthieu m’inquiète, il m’inquiète Matthieu, vous avez vu comme il crie dans la rue de la Gare ? » Tous signes que le per­son­nage sem­ble échap­per à son auteure, alors qu’elle man­i­feste sa com­pé­tence : « (j’ai fait sept ans d’allemand) ».

La nar­ra­trice implique égale­ment de plus en plus le lecteur, allant même jusqu’à l’apostropher directe­ment : « Vous aurez remar­qué qu’à cette idée, la bouche de Matthieu se crispe un tant soit peu. Il y a man­i­feste­ment ici quelque chose qui cha­touille notre jeune ami de façon pas tout à fait agréable : je crois qu’il vaudrait mieux chang­er de sujet. » ; « (Là, je ne sais pas si vous avez remar­qué, mais il y a eu un drôle de bruit : un craque­ment dans le par­quet ? je vous rap­pelle que nous sommes dans le couloir devant la salle de bain, où les lattes du sol sont sujettes à ce genre de choses… » Et cela va même jusqu’à imag­in­er une réac­tion du lecteur : « Mais qui vous a dit que nous étions à Paris ? […] farceurs, je vous vois venir mais ce n’est pas ça du tout. » Ou de lui prêter un esprit tor­du : « Celui qui lira cette dernière phrase comme une allu­sion salace aura à la fois rai­son et tort. »

Ces procédés ne relèvent pas seule­ment d’une dimen­sion ludique. Le roman mon­tre l’entrée pro­gres­sive de Matthieu dans une forme de délire, entre foi religieuse et croy­ance révo­lu­tion­naire. Et cette dis­tance ain­si que l’implication du lecteur est une manière pour l’auteure de ne pas se pronon­cer sur le degré d’importance du délire (ou faut-il dire plus sim­ple­ment, de rêver­ie) du per­son­nage. Lui don­nant ain­si rai­son con­tre les argu­ments intel­lec­tu­al­isés de son père pour jus­ti­fi­er son reniement, l’abandon de son mil­i­tan­tisme d’extrême gauche. Ces per­tur­ba­tions des con­ven­tions de la nar­ra­tion influ­en­cent la per­cep­tion que l’on peut avoir du réc­it lui-même qui doit donc être lu avec pru­dence.

Cette per­tur­ba­tion des niveaux se retrou­ve, autrement, dans Les vivants et les ombres. Le choix de la mai­son, qui vit dans un présent per­pétuel, comme nar­ra­trice per­met à D. Meur d’établir des con­nex­ions au-delà de ce qu’une vie humaine peut englober, rend pos­si­ble l’établissement de liens inat­ten­dus. Et la mai­son peut omet­tre de racon­ter un événe­ment ou un détail, anticiper en s’en défen­dant, émet­tre un juge­ment en incise affir­mant que telle parole est prophé­tique. Mais elle ne sait pas tout. Pour pal­li­er les lim­ites de son savoir, l’auteure pro­pose en tout début du livre l’arbre généalogique de la famille. Cet arbre n’est pas qu’un instru­ment utile au lecteur pour se retrou­ver par­mi les per­son­nages. Il apporte un panora­ma général très éclairant sur les con­sid­éra­tions famil­iales de la nar­ra­trice, mais aus­si des infor­ma­tions qui ne sont pas dites dans le texte. Par­mi lesquelles, deux sont très sig­ni­fica­tives. L’assassin de la fille et du beau-fils du patri­arche Jozef Zem­ka est son pro­pre petit-fils illégitime. Plus impor­tante est l’information con­cer­nant la con­clu­sion du roman. La fin en reste ouverte : on voit Tes­sa, qui a fuit la mai­son famil­iale, être refoulée par la douane des États-Unis et revenir en Europe avec son fils Yosyp et son mari. Elle s’interroge alors sur leur avenir et sur le lieu où ils pour­ront aller vivre : « Vivre… n’importe où. » Pour­tant plus tôt dans le roman, la mai­son évoque, para­doxale­ment, le fait qu’elle ne ver­ra pas en 1914 Yosyp « par­tir rejoin­dre son rég­i­ment par ce chemin-là ». Cela sig­ni­fie donc qu’il y a un au-delà de la fin du roman. Tes­sa, peut-être, Yosyp, sûre­ment, sont revenus au vil­lage. Et le tableau apprend même au lecteur la mort de Yosyp, en 1915, sans doute à la guerre. Diane Meur, cohérente avec la logique du procédé nar­ratif choisi, est amenée à dépass­er les con­ven­tions de nar­ra­tion, en inté­grant oblig­a­toire­ment à la lec­ture pour sa bonne com­préhen­sion l’à‑côté du texte qu’est le tableau généalogique.

Les villes de la plaine témoigne, aus­si et autrement, de la per­tur­ba­tion de ces con­ven­tions. Le point de vue nar­ratif change sou­vent, pas­sant dis­crète­ment, par exem­ple, d’un tu qui s’adresse à la cité (mais non à ses habi­tants) à un on général­isant et moral­isant. Dis­ser­tant sur les dan­gers qu’encourt la ville, le nar­ra­teur s’adresse à un tiers non pré­cisé, un « obser­va­teur impar­tial », dans lequel le lecteur est sans doute invité à se recon­naître. Ce nar­ra­teur fait mine aus­si de céder « à la pres­sion ambiante » dans la ville pour exam­in­er les choses « avec l’œil des Siri­otes ». Ou il s’adresse au lecteur : « Qu’on se ras­sure… » Il con­fond sens réel et sens fig­uré : « Un grand jour, en somme, dont il con­viendrait peut-être d’aborder le réc­it autrement que par la petite porte, la petite porte à claire-voie franchie en ce moment par un mon­tag­nard apprêté, étril­lé, les cheveux frot­tés d’huile odor­iférante. » Ou encore ce nar­ra­teur imper­son­nel et omni­scient s’étonne de décou­vrir un per­son­nage : « (… nou­veau venu sur le site, ou alors nous n’avons pas été présen­tés) ». Et puis le procédé pour faire con­naître le futur de la cité. Après la descrip­tion d’événements en dehors de la ville, le chapitre qui suit com­mence par : « Et à Sir, que se passe-t-il ? On voudrait bien le savoir, n’est-ce pas ? Mais c’est une expéri­ence cen­trale de la vie humaine – on n’a pas tou­jours ce qu’on veut ; et quand on l’a, il arrive que ce ne soit pas du tout, mais du tout ce qu’on attendait. » Et de fait, la réponse sur­prend le lecteur : « À Sir, donc, les choses ont beau­coup changé. Une cen­taine de fel­lahs, désor­mais, tra­vail­lent dans la fos­se. » Il s’agit donc de l’état de la ville en 1847, qua­tre mil­lé­naires plus tard, et de l’avancement des fouilles. Ce qui sup­pose que la ville a été détru­ite ; mais le lecteur pou­vait s’en douter. Il peut alors décou­vrir les hypothès­es sur le déclin de la cité, et les erreurs man­i­festes d’interprétation, les archéo­logues prenant pour un tem­ple à un dieu encore incon­nu la Haute Mai­son où les pros­ti­tuées exer­cent leur min­istère. Le nar­ra­teur se per­met alors ce com­men­taire : « Et nous de rire ».

La carte des Mendelssohn estompe encore plus la dif­férence des niveaux, la mise en évi­dence des con­di­tions de rédac­tion du livre déter­mi­nant directe­ment le con­tenu de celui-ci : « Avant d’en ter­min­er avec Salomon Maï­mon – car, très con­crète­ment, je dois ren­dre bien­tôt le livre à la bib­lio­thèque –,… ». Ou alors ce chapitre où la nar­ra­trice promet de ne pas traîn­er dans son réc­it et où sans cesse elle rap­pelle qu’elle va tout droit en s’étonnant d’aller dès lors si vite… mais tout en se per­me­t­tant de légères digres­sions et en vilipen­dant le lecteur : « Tout ça ne va nulle part ? Et votre vie à vous, vous savez où elle va ? Lais­sez-moi racon­ter comme je peux, c’est déjà assez dif­fi­cile ». Ou ce chapitre où elle décrit une sévère con­tro­verse philosophique en l’entrelardant d’interrogations sur l’évolution de sa rela­tion amoureuse à elle. Et ces per­son­nages qu’elle invente devant le lecteur : « En face des deux dames mûres (que je viens d’inventer), l’archiviste… ».

En out­re, deux chapitres sont délibéré­ment de pure fic­tion : l’un, grave, qui relate l’entrevue entre le fan­tôme de Moses et la plus rebelle de ses filles ; l’autre, drôle, qui racon­te une nuit de Walpur­gis où tous les descen­dants tien­nent leur assem­blée chahutée, qui s’évanouit au chant du coq.

Cette jubi­la­tion d’écriture et ce comique, qui démon­tent l’illusion référen­tielle, sont dignes de Tris­tram Shandy. Ils alter­nent cepen­dant avec des moments émou­vants et par­fois pathé­tiques. Cet alliage sub­til est, avec son éru­di­tion joyeuse, la qual­ité de ses intrigues, ses per­son­nages attachants, une don­née essen­tielle de l’art de Diane Meur et en fait une voix orig­i­nale de la lit­téra­ture aujourd’hui.

Joseph Duhamel

Bibliographie de Diane Meur

La vie de Mar­dochée de Löwen­fels, écrite par lui-même, Sabine Wespieser, 2002
Le pris­on­nier de Sainte-Pélagie, Labor, 2003
La dame blanche de la Bièvre, Labor, 2004
Rap­tus, Sabine Wespieser, 2004
Les vivants et les ombres, Sabine Wespieser, 2007
Les villes de la plaine, Sabine Wespieser, 2011
La carte des Mendelssohn, Sabine Wespieser, 2015
Entre les rives. Traduire, écrire dans le pluriel des langues, Con­tre allée, 2019
Sous le ciel des hommes, Sabine Wespieser, 2020



1 Ces deux ouvrages de jeunesse ont été pub­liés par Espace Nord Zone J, après la paru­tion de La vie de Mar­dochée de Löwen­fels, écrite par lui-même.
2 Dans La carte des Mendelssohn, un inter­locu­teur explique sa pas­sion pour Abra­ham par le fait « qu’il était tra­vail­lé par les rela­tions père-fils. » « Je l’ai sur­pris en lui dis­ant que moi aus­si. “Les rela­tions mère-fille, vous voulez dire ? – Non, je par­le bien des rela­tions père-fils.” »


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°189 (2016)