Pourquoi faut-il (re)lire Jacqueline Harpman ?

jacqueline harpman

Jacque­line Harp­man

Il y a tout juste dix ans, le 24 mai 2012, dis­parais­sait Jacque­line Harp­man, lais­sant « la lit­téra­ture belge en deuil ». Ces mots d’Adrienne Nizet, qui rédi­ge alors l’annonce nécrologique pour le jour­nal Le Soir, soulig­nent le rôle joué par cette grande dame des let­tres, qui a séduit plusieurs généra­tions de lecteurs tout en s’impliquant dans la recon­nais­sance de ses pairs.

Ain­si, out­re une par­tic­i­pa­tion active au jury du prix Rossel, qu’elle avait elle-même reçu en 1959 pour son roman Brève Arcadie, il faut rap­pel­er son rôle déter­mi­nant dans la pub­li­ca­tion du roman inachevé de Lau­rent de Graeve, Je suis un assas­sin (2002). Sol­lic­itée par des proches de l’écrivain mort pré­maturé­ment, elle n’avait pas hésité à assumer de minu­tieuses tâch­es de cor­rec­tion, « des erreurs du genre fautes de frappe et tics inhérents à la pre­mière écri­t­ure d’un roman, comme le même mot qui revient cinquante fois »[1], ni à rédi­ger la post­face de ce livre posthume. « Émer­veil­lée par sa plume », la roman­cière con­fir­mée avait écrit au jeune écrivain pour le féliciter lors de la sor­tie de sa pre­mière œuvre. Basée sur une pas­sion com­mune pour les mots, une pudique ami­tié lit­téraire était née et des let­tres s’étaient échangées. Harp­man lui dédiera son roman de 2002, La dor­mi­tion des amants, qui lui vau­dra du reste le prix tri­en­nal du roman.

harpman la dormition des amants espace nord

Au moment du décès de Jacque­line Harp­man, plusieurs jour­nal­istes évo­quent ces élé­ments en revenant sur sa vie et son par­cours lit­téraire. Par­mi les qual­i­fi­cat­ifs qu’ils emploient s’observe une cer­taine con­ver­gence. Invari­able­ment, les arti­cles la présen­tent comme « écrivaine et psy­ch­an­a­lyste » (ou l’une des vari­antes de ce binôme), comme si les deux facettes de sa vie pro­fes­sion­nelle étaient irrémé­di­a­ble­ment liées. On se sou­vien­dra qu’après avoir pub­lié qua­tre livres chez René Jul­liard (L’amour et l’acacia, 1958 ; Brève Arcadie, 1959 ; L’apparition des esprits, 1960 et Les bons sauvages, 1966), Harp­man renonce à l’écriture : « […] de 1966 à 1987, ma plume est restée sèche. Je n’avais plus d’histoire à racon­ter, ou plus pré­cisé­ment, je ne trou­vais pas de nou­velle struc­ture pour habiller mon texte »[2]. Celle qui n’avait pas pu achev­er des études de médecine décide alors de se for­mer à la psy­cholo­gie à l’ULB. Après quoi, elle devient en effet psy­ch­an­a­lyste et con­sacre tout son temps à ses analysants.

C’est donc après une pause lit­téraire longue de près de vingt ans, tout entière tournée vers l’écoute et l’accueil de l’autre, qu’elle revient à l’écriture, activ­ité qu’elle mèn­era désor­mais de con­cert avec la psy­ch­analyse. Le retour de l’« écrivain de l’humanité vac­il­lante », selon la belle expres­sion employée par Josyane Sav­i­gneau dans son arti­cle hom­mage du Monde, s’effectue avec un roman bref pub­lié chez Gal­li­mard, La mémoire trou­ble (1987). Quelques-uns des ingré­di­ents qui mar­queront sa deux­ième vie de roman­cière s’y trou­vent déjà : le poids du secret et des non-dits, la com­plex­ité des rela­tions humaines, la dimen­sion trag­ique de l’existence quand elle est subie et non choisie. Avec La fille déman­telée (1990), Harp­man ouvre la boîte de Pan­dore des cru­elles rela­tions mère-fille, qu’elle n’aura de cesse de mod­élis­er par la suite, comme un fil rouge cathar­tique. Ce roman où l’on sent poindre l’autofiction – ce que l’écrivaine réfute pour­tant – lui per­met de met­tre en scène « la lutte de la fille pour naître en dépit de la mère, […] ce passé tou­jours prég­nant con­tre lequel on doit se bat­tre sans arrêt pour se définir »[3]. Les per­son­nages de Jacque­line Harp­man ont ceci en com­mun les uns avec les autres : ils pour­suiv­ent inlass­able­ment un voy­age à la recherche de leur iden­tité, quête qui ne peut man­quer d’éveiller des échos auprès du lecteur.

harpman la plage d ostende stockParu l’année suiv­ante, en 1991, La plage d’Ostende inau­gure véri­ta­ble­ment le deux­ième acte de sa car­rière lit­téraire. Plébisc­ité par la cri­tique tout autant que par les lecteurs, ce roman s’ouvre par un incip­it qui, avec une grande économie de moyens, en dit long sur un des leit­mo­tive de la roman­cière : « Dès que je le vis, je sus que Léopold Wies­beck m’appartiendrait. J’avais onze ans, il en avait vingt-cinq. » Car Jacque­line Harp­man prend un plaisir non dis­simulé, dont on lui sait gré, à observ­er et décrire les com­porte­ments d’êtres qui s’efforcent de vivre loin des con­ven­tions et des règles d’une cer­taine morale. L’originalité et la force de ses romans tien­nent sans doute en par­tie à ce sub­til dosage entre une langue soignée, aux antipodes de toute moder­nité ou rup­ture, et l’affirmation, à tra­vers des fig­ures féminines, d’une néces­saire rébel­lion. Farouche­ment rétive à toute forme d’hypocrisie sociale, la roman­cière « stig­ma­tise la bien­séance, l’éducation sage et con­ciliante qui donne la pri­or­ité au con­formisme, à l’obéissance docile »[4].

Alors que l’interdit de la rela­tion entre Léopold et Émi­li­enne, dans La plage d’Ostende, con­cerne fon­da­men­tale­ment leur dif­férence d’âge, Harp­man envis­age un bon­heur amoureux plus scan­daleux encore, celui de l’inceste entre un frère et une sœur. Plus qu’un désir char­nel, c’est le fan­tasme de l’androgyne orig­inel – celui qui se déploie dans Le ban­quet de Pla­ton – que pour­suiv­ent mal­gré eux les per­son­nages du Bon­heur dans le crime, paru en 1993. Clé­ment et Emma y fig­urent à la fois comme des dou­bles en miroir et cha­cun comme le com­plé­ment essen­tiel de l’autre, indis­pens­able à sa recherche de com­plé­tude, donc d’identité : « Dès qu’ils étaient ensem­ble, ils ne savaient plus rien de ce qui aurait dû les sépar­er. Ils se regardèrent, Nar­cisse et Écho, l’ombre et la nuit, tout ce qui s’appartient mutuelle­ment et qui est sans issue, et ils se mirent à briller, ils éclairèrent les murs pelés qui dev­in­rent liss­es et beaux comme le mar­bre […] »[5]. La fusion à laque­lle aspirent le frère et la sœur, « presque jumeaux », leur pro­cure un bon­heur plus envi­able que fon­cière­ment immoral, qui désta­bilise leur entourage au point de provo­quer des drames en cas­cade.

« J’écris pour raconter des histoires »

Dans le dossier relatif à ce roman, con­servé aux Archives & Musée de la Lit­téra­ture où se trou­ve le fonds Jacque­line Harp­man, des notes man­u­scrites dévoilent quelques-uns des ressorts et inter­ro­ga­tions qui tarau­dent l’écrivaine au moment de la rédac­tion. Ain­si y lit-on que la « trame » est bel et bien « l’inceste Fr[ère]-S[oeur] », avec « la petite sœur jalouse qui les dénonce ». « Mais, ajoute immé­di­ate­ment l’autrice, il faut en plus une intrigue – la plu­part du temps mes romans sont sans intrigue – je laisse couler les choses – il faut une intrigue ! » La dif­férence entre trame et intrigue appa­raît ensuite, comme si Harp­man devait inté­gr­er celle-ci pleine­ment pour con­stru­ire sa nar­ra­tion : « Une intrigue = qq’un veut obtenir qqch de pré­cis sinon c’est une trame ». Les notes plon­gent ensuite au cœur des hési­ta­tions qui per­turbent la roman­cière. Plusieurs options sont énon­cées sans pour autant la con­va­in­cre – « ce n’est pas une intrigue ». Le per­son­nage d’Emma sem­ble lui pos­er du souci : « je n’attrape pas Emma – je suis encore trop proche d’Émilienne ». La fil­i­a­tion entre ces deux fig­ures fic­tion­nelles appa­raît soudain au détour de cet aveu, tan­dis que les notes mon­trent com­ment la roman­cière se laisse guider par le per­son­nage dont elle con­stru­it les traits. « Quand j’invente un per­son­nage, j’ai toutes ses don­nées, il est en vrai dans une bulle de mon esprit […] il se con­stitue ses pro­pres règles. Non qu’il m’échappe, mais il prend une cohérence à laque­lle je dois me soumet­tre »[6], recon­naît-elle d’ailleurs à Jea­nine Paque, l’une de ses exégètes fidèles.

harpman l'apparition des espritsHarp­man s’attache telle­ment à ses per­son­nages qu’elle choisit par­fois de les faire vivre d’une his­toire à une autre. Ain­si en est-il du dip­tyque for­mé par L’apparition des esprits et Le véri­ta­ble amour, pub­liés à quar­ante ans d’intervalle et dans lequel le lecteur décou­vre l’héroïne, Cather­ine, à deux moments de sa vie. « Il est périlleux de revoir un amant quar­ante ans après. Mais relire son pre­mier roman ! », clame l’autrice en qua­trième de cou­ver­ture de l’édition dou­ble pub­liée 1999. L’entreprise se révèle à ce point risquée, sem­ble-t-il, que Jacque­line Harp­man n’a pas voulu repub­li­er tel quel le pre­mier texte, jadis pro­posé à Jul­liard, avant Brève Arcadie, et que l’éditeur parisien avait choisi de garder un petit temps dans un tiroir. Elle a con­sid­éré qu’il fal­lait soumet­tre L’apparition des esprits ver­sion 1960 à « la ton­deuse à gazon, [au] séca­teur et [à la] plume »[7] (ce sont ses pro­pres ter­mes). Dom­mage pour le plaisir de la con­fronta­tion ! On aurait bien aimé pou­voir oppos­er la Cather­ine d’avant mai 68 à celle qui éclot à l’aube du 21e siè­cle. Out­re celle-ci, Harp­man fait égale­ment revivre son Émi­li­enne de La plage d’Ostende. En effet, dans Du côté d’Ostende (2006), le per­son­nage d’Henri Chau­mont narre les sou­venirs qui le lient à l’amie qui vient de décéder sous la forme d’un réc­it enchâssé, dont l’autrice pos­sède la maîtrise – la même mécanique nar­ra­tive est notam­ment à l’œuvre dans Le bon­heur dans le crime.

Et puis il y a Jacque­line… L’écrivaine et le per­son­nage qu’elle devient, comme dans un miroir (à peine) défor­mant, sur­gis­sent par­fois, au détour d’une autre his­toire. « Dès que je mets Jacque­line Harp­man en scène, je deviens la nar­ra­trice et elle devient mon per­son­nage »[8]. Dans Le pas­sage des éphémères, Jacque­line est une amie de Clarisse, celle qui lui four­nit des expli­ca­tions et des con­seils psy­chologiques. Dans la nou­velle Le plac­ard à bal­ais, point de Jacque­line mais bien une écrivaine, qui « rentr[e] de Paris, où [elle] avai[t] signé quelques livres, bu une coupe de cham­pagne et tenu des pro­pos cen­sé­ment intel­li­gents sous l’œil atten­dri de [s]on édi­teur »[9].

harpman le passage des éphémères

Alors, l’écrivaine, qui a « tou­jours su se dédou­bler », devient le per­son­nage d’une autre his­toire, d’un autre temps, d’un autre âge. Jacque­line l’autrice appa­raît encore dans le préam­bule de Ce que Dominique n’a pas su, lorsque Julie annonce sans ambages son inten­tion de se servir d’une plume expéri­men­tée pour racon­ter sa pro­pre his­toire : « J’ai choisi cet écrivain – elle croit en toute sincérité être l’auteur de ce réc­it – car elle a déjà écrit l’histoire d’un per­son­nage sec­ondaire. De l’un de ses pro­pres ouvrages, certes, mais cela mon­tre qu’elle con­naît la ques­tion, qu’elle sait ce qu’il en est d’être tou­jours à l’arrière-plan dans la vie des autres alors qu’on sent, naïve­ment, qu’on est au cen­tre de la sienne. Peut-être, en cet instant, voy­ant les mots arriv­er sous sa plume sourit-elle, amusée par cette mise en abyme […] ».

À la toute fin de Dieu et moi, dans un nou­v­el exer­ci­ce maîtrisé de la métalepse, c’est encore l’écrivaine qui se met en scène : « Je suis assise en face de mon ordi­na­teur. Mes doigts enfon­cent les touch­es du clavier sans la moin­dre dif­fi­culté […] Je vais imprimer ceci et l’envoyer à Blan­dine, on ver­ra bien ce qu’elle en dit »[10]. Le texte paraît en 1999, post­facé par… Blan­dine de Caunes, longtemps attachée de presse dans le monde de l’édition avant de devenir elle-même écrivaine. Les traces d’archives lais­sées par Jacque­line Harp­man font d’ailleurs état d’un exem­plaire du man­u­scrit de La dor­mi­tion des amants, « envoyé à Blan­dine »[11], tan­dis que la fille de Benoîte Groult est citée dans une let­tre que celle-ci adresse à Harp­man, prou­vant si besoin était que ces femmes de let­tres se con­nais­saient bien[12].

Et c’est encore Jacque­line l’écrivaine que l’on retrou­ve en nar­ra­trice de sa pro­pre his­toire, dans un effet de mise en abyme, dans la longue nou­velle La vieille dame et moi, pub­liée en 2001. Elle y envis­age une con­ver­sa­tion entre elle et une mys­térieuse inter­locutrice : « J’étais sur la ter­rasse, à l’ombre du lilas en fleurs, je tra­vail­lais, les yeux allant du man­u­scrit semi-illis­i­ble au clavier et remon­tant par­fois vers l’écran du petit ordi­na­teur, je venais de regarder ma mon­tre et j’étais éton­née qu’il fût déjà une heure moins dix, quand il y eut un mou­ve­ment d’air qui me fit lever la tête et je vis cette très vieille femme assise en face de moi, qui me par­lait »[13].

Loin d’atteindre l’exhaustivité, ces quelques exem­ples mon­trent bien com­ment, chez Harp­man, le réel n’est jamais très loin. Bien qu’elle tente de le tenir à car­reau à tra­vers la fic­tion, celui-ci émerge soudain, un peu comme le bal­lon que l’on tente de retenir sous l’eau et qui jail­lit sous l’effet de la pres­sion.

Dans la bibliothèque de Jacqueline Harpman

harpman moi qui n'ai pas connu les hommes stock« Ma col­lec­tion de livres de sci­ence-fic­tion rem­plit tant les murs que je ne sais plus où les met­tre. Il y a Van Vogt, Williamson ou encore Stephen King dans un autre genre. Beau­coup ont dis­paru, j’en ai prêté, on m’en a volé… »[14]. Pour qui con­naît peu ou mal l’œuvre de Jacque­line Harp­man, par­fois trop rapi­de­ment qual­i­fiée d’écrivaine de la « veine clas­sique »[15] ou néo­clas­sique, cette révéla­tion aurait de quoi sur­pren­dre. C’est sans compter sur la présence, dans sa bib­li­ogra­phie, de textes qui flir­tent avec les marges du réel et du fan­tas­tique ou qui devi­en­nent car­ré­ment dystopiques. Ain­si en est-il de Moi qui n’ai pas con­nu les hommes (1995), roman qui racon­te, par la voix d’une nar­ra­trice par­v­enue au terme de sa vie – autre motif cher à Harp­man – la survie de quar­ante femmes au cœur d’un monde dévasté. Un flou volon­taire main­tient le lecteur dans l’incertitude mais égale­ment dans une forme d’angoisse face à cette planète aux allures postapoc­a­lyp­tiques. Tout en pour­suiv­ant l’exploration de thèmes qu’elle affec­tionne – l’identité gen­rée, notam­ment – Harp­man recon­nait égale­ment ici, implicite­ment, sa dette envers un cer­tain héritage lit­téraire. On peut en effet trou­ver des points com­muns avec le roman de fin du monde, La mort de la Terre, de Ros­ny aîné[16] mais égale­ment un clin d’œil à Kaf­ka, les femmes igno­rant les raisons de leur enfer­me­ment dans la prison dont elles finis­sent par s’échapper.

Jouant d’une autre référence lit­téraire bien con­nue, la ten­ta­tion fausti­enne gagne au moins deux textes du réper­toire harp­manien : Le pas­sage des éphémères et Le temps est un rêve. Le pre­mier est un roman épis­to­laire con­tem­po­rain, où les per­son­nages qui s’échangent des cour­ri­ers élec­tron­iques rap­pel­lent par­fois – autre inter­texte – ceux des Liaisons dan­gereuses et leur chas­sé-croisé amoureux. Par­mi eux, Adèle, la trentaine appar­ente, est en réal­ité une créa­ture immortelle, vieille de cinq siè­cles, qui glisse entre les épo­ques et observe ses sem­blables, pau­vres « éphémères », en voyeuse tan­tôt cru­elle, tan­tôt empathique. Le sec­ond, Le temps est un rêve, per­met à une dame âgée de plus de cent ans de s’offrir un cure de jou­vence féerique. Une nou­velle vie, riche de l’expérience accu­mulée, peut alors com­mencer pour la nar­ra­trice-autrice qui se met en scène avec jubi­la­tion.

Dès les pre­mières lignes de Ce que Dominique n’a pas su, Harp­man énonce le principe directeur de son dernier roman : utilis­er la fic­tion auto­bi­ographique pub­liée en 1863 par Eugène de Fro­mentin, Dominique, pour don­ner l’occasion au per­son­nage de Julie de pren­dre sa revanche et d’écrire sa pro­pre his­toire. « Et je vais racon­ter, affirme la nar­ra­trice-per­son­nage, ce que Dominique n’a pas su ou, s’il le savait, n’a pas dit. […] J’ai relu hier, pour la cen­tième fois, le réc­it que Dominique a fait à ce mon­sieur Fro­mentin – j’allais dire de notre his­toire, mais juste­ment, ce n’est pas la nôtre, c’est la sienne »[17]. En imposant un autre point de vue au réc­it auquel elle rend un hom­mage détourné, la roman­cière belge donne à nou­veau l’occasion à un per­son­nage féminin d’explorer les recoins des sen­ti­ments amoureux tout en s’insurgeant avec véhé­mence con­tre les codes moraux et soci­aux.

Il arrive égale­ment que l’intertextualité se man­i­feste dès le titre. Ain­si en est-il d’Orlan­da, roman qui rem­por­ta le prix Médi­cis en 1996, dont la par­en­té avec le texte presque homonyme de Vir­ginia Woolf saute aux yeux. Mais le lecteur atten­tif se sera égale­ment aperçu que le roman Le bon­heur dans le crime, dont il a déjà été ques­tion, emprunte lit­térale­ment son titre à l’une des nou­velles du recueil Les dia­boliques, de Jules Bar­bey d’Aurevilly[18]. Plus encore, le con­tenu même du roman harp­manien pos­sède des simil­i­tudes avec ce texte qui fit scan­dale à sa sor­tie, notam­ment à tra­vers la mécanique du réc­it enchâssé, grand clas­sique aurévil­lien, et le thème du cou­ple dont le bon­heur est bâti sur un crime. Les archives con­servées aux AML mon­trent plusieurs étapes de l’écriture de ce roman. Or ni la pre­mière ver­sion, man­u­scrite, ni les suiv­antes, inter­mé­di­aires et dacty­lo­graphiées, ne con­ti­en­nent l’épigraphe que l’on trou­ve dans l’édition imprimée et qui témoigne ouverte­ment de la fil­i­a­tion. Il faut en effet atten­dre la ver­sion finale, celle que l’autrice a envoyée à son édi­teur Stock, pour la voir fig­ur­er[19]. La référence était-elle à ce point une évi­dence pour Harp­man qu’elle n’avait d’abord pas jugé néces­saire de l’exprimer aus­si explicite­ment ? Mal­heureuse­ment, les preuves nous man­quent pour affirmer ou démen­tir cette hypothèse.

Les archives léguées par Jacque­line Harp­man appor­tent encore un autre élé­ment d’éclairage quant à la prég­nance du legs de Bar­bey d’Aurevilly dans l’imaginaire harp­manien. Dans l’une des pre­mières ver­sions du man­u­scrit d’Orlan­da (au demeu­rant inti­t­ulée « Orlan­da, ou le change de corps »), la roman­cière fait lire à son héroïne, Aline Berg­er, Ce qui ne meurt pas, pre­mière œuvre de l’écrivain français mais dernière qu’il pub­lia quelque cinquante ans après l’avoir écrite[20]. Or, dans les ver­sions suc­ces­sives et dans l’édition défini­tive, cette référence se méta­mor­phose : « Elle lit.Orlan­do, de Vir­ginia Woolf, je m’en sou­viens par­faite­ment à cause du cours qu’elle doit bien­tôt don­ner. Elle aurait préféré le Bar­bey d’Aurevilly qu’elle a dans son sac, un auteur dont elle raf­fole et qui racon­te des choses abom­inables – elle est si sage, elle doit y trou­ver des com­pen­sa­tions – mais sa con­science pro­fes­sion­nelle ne lui laisse pas le choix »[21]. Ain­si les auteurs qui affleurent dans le réper­toire harp­manien y fig­ur­eraient-ils non seule­ment pour mar­quer l’héritage lit­téraire de l’écrivaine mais égale­ment pour appuy­er le développe­ment psy­chologique de ses per­son­nages. Telle sem­ble être, en tout cas, la per­spec­tive qu’elle adopte dans Mes Œdipe, pièce de théâtre inspirée de Sopho­cle, dont elle s’amuse en 2006 à démon­ter le mythe. À rebours du texte antique, Harp­man offre une vision renou­velée, plus con­tem­po­raine de la tragédie, où Œdipe, pour­tant bien déter­miné à renon­cer au des­tin qu’on lui con­naît, ne parvient plus à savoir, en défini­tive, si l’inceste rime avec un bon­heur absolu ou abject.

Pro­lixe et inven­tive, Jacque­line Harp­man nous a lais­sé une œuvre riche de vingt-huit titres, entre romans, recueils de nou­velles et texte dra­ma­tique. Par­cours intérieurs, descrip­tion sub­tile et fine des sen­ti­ments, résis­tance con­tre les con­ven­tions mais aus­si humour car­ac­térisent les grandes lignes d’une pro­duc­tion dont il serait bien dom­mage de se priv­er aujourd’hui. Parce que les grandes plumes ne meurent jamais, en par­ti­c­uli­er celles qui, comme elle, n’ont « jamais eu la pré­ten­tion d’écrire des his­toires morale­ment cor­rectes »[22].

Lau­rence Boudart


[1] Citée par Pas­cale HAUBRUGE, « Le dernier de Graeve », Le Soir, 22/5/2002.
[2] Inter­view de Jacque­line Harp­man par Olivi­er STEVENS, La Libre Match, 14 avril 2004, p. 6.
[3] Jacque­line Harp­man inter­rogée par Jea­nine PAQUE, « Dieu, les autres et moi : les vies par­al­lèles et Jacque­line Harp­man », Le Car­net et les Instants, n°123, 15/5–15/9/2002, p. 24.
[4] Inter­view de Jacque­line Harp­man, La Libre Matchop. cit.
[5] Jacque­line HARPMAN, Le bon­heur dans le crime, Brux­elles, Les Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2012 [1993], p. 227.
[6] Inter­view par Jea­nine PAQUE, Le Car­net et les Instants, op. cit.
[7] Citée par Francine GHYSEN, « La revanche de Cather­ine », Le Car­net et les Instants n°115, 15/11/2000–15/01/2001.
[8] Inter­view par Jea­nine PAQUE, Le Car­net et les Instants, op. cit.
[9] Jacquelin HARPMAN, Le plac­ard à bal­ais, Brux­elles, Le grand miroir, 2003, p. 7.
[10] Jacque­line HARPMAN, Dieu et moi, Paris, Mille et une Nuits, p. 90–91. Notons qu’au début du réc­it, elle se présente offi­cielle­ment, ne lais­sant aucun doute sur son iden­tité : « Et moi, je suis Jacque­line Harp­man » (p. 11).
[11] Doc­u­ment ML 13010/6.
[12] Doc­u­ment ML 13152/4.
[13] Jacque­line HARPMAN, La vieille dame et moi, Brux­elles, Le grand miroir, 2001, p. 5.
[14] « Dans le bureau de Jacque­line Harp­man », Elle Bel­gique, jan­vi­er 2004, p. 40.
[15] Voir la notice la con­cer­nant dans 17 écrivains belges, Paris, Le Cas­tor Astral, 1999, p. 48.
[16] Voir l’article de Patrick BERGERON« La vie der­rière soi »Textyles, n° 48, 2016, p. 81–92.
[17] Jacque­line HARPMAN, Ce que Dominique n’a pas su, Paris, Gras­set, 2007, p. 10.
[18] Voir le dossier péd­a­gogique réal­isé par Agnès FAYET.
[19] Doc­u­ment ML 12950/6.
[20] Doc­u­ment ML 14204/2.
[21] Jacque­line HARPMAN, Orlan­da, Paris, Gras­set, 1996, p. 22.
[22] Ibid., n. p. (« Moral­ité »).


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°211 (2022)