Portes et livres ouverts : les Rendez-vous de la Luzerne

Jean-Claude Vantroyen et Ariane Le Fort

Jean-Claude Vantroyen et Ari­ane Le Fort ©Michel Tor­rekens

De nom­breux lieux présen­tent, font vivre et décou­vrir, l’œuvre d’auteurs belges. Des lieux essen­tiels puisqu’ils per­me­t­tent de met­tre un vis­age sur un nom et d’entendre l’écrivain s’exprimer en direct sur son tra­vail. Pour ce numéro, nous allons nous installer con­fort­able­ment dans le sofa d’un salon privé. Lit­téraire à plus d’un titre. Der­rière un inti­t­ulé qui évo­querait davan­tage l’horticulture que la cul­ture, les Ren­dez-vous de la Luzerne sont on ne peut plus lit­téraires.

Lit­téraire, d’abord parce que les hôtes sont eux-mêmes auteur et autrice belges : Pas­cale Tou­s­saint et Jacques Richard ont signé plusieurs ouvrages dans des gen­res dif­férents. La pre­mière, pro­fesseure de français, a pub­lié des romans et une antholo­gie de lit­téra­ture belge. Le sec­ond, artiste pein­tre, a illus­tré la cou­ver­ture de cer­tains de ses livres comme L’homme, peut-être et Scènes d’amour (éd. Zel­lige, coll. « Vents du Nord »). Les lieux ne sauraient men­tir tant ils sont le reflet de la fibre artis­tique du cou­ple, dans la vie et dans les let­tres. Lit­téraire aus­si, parce que l’animation de la soirée a été con­fiée à Jean-Claude Vantroyen, cri­tique lit­téraire et respon­s­able des pages « Livres » du Soir. Lit­téraire égale­ment parce que, dans le cer­cle des audi­teurs présents ce soir-là, se trou­vaient de nom­breux écrivains comme Isabelle Wéry ou Clau­dine Ton­dreau ain­si que l’éditeur Pierre de Mûe­le­naere, qui a créé l’enseigne ONLiT, ban­nière sous laque­lle Jacques Richard a pub­lié ses deux derniers romans : Le car­ré des Alle­mands (d’abord édité à La Dif­férence) et La femme qui chante. Lit­téraire bien sûr car l’invitée est une roman­cière sin­gulière qui a trou­vé auprès des édi­tions du Seuil une mai­son fidèle à son tra­vail avec des romans comme Beau-fils, prix Rossel 2003, On ne va pas se quit­ter comme ça ?, Avec plaisir, François, ou le tout dernier : Par­tir avant la fin. Mais lit­téraire, surtout, par le lieu où se tien­nent ces soirées lit­téraires : la Mai­son Louis Scute­naire, rue de la luzerne, 20 à 1030 Brux­elles !

Chez Louis Scutenaire et Irène Hamoir

Un lieu haute­ment sig­nifi­ant qui explique le nom don­né à ces ren­con­tres ain­si que l’expliquent Jacques Richard et Pas­cale Tou­s­saint : « Nous vivons dans la mai­son où Louis Scute­naire a passé la plus grande par­tie de sa vie. Nous en sommes les deux­ièmes pro­prié­taires. C’est donc une mai­son d’écrivains. Nous avions d’abord pen­sé au titre d’une pho­to où “Scut” est allongé en com­pag­nie de Paul Col­inet dans “notre” baig­noire : “Les entre­tiens de la Luzerne, baig­noire”. Le côté ouverte­ment sur­réal­iste de la phrase nous a sem­blé un peu restric­tif pour ce que nous voulions pro­pos­er et nous avons opté pour “Les Ren­dez-vous de la Luzerne”. » Pas­sion­née par l’histoire des lieux, Pas­cale Tou­s­saint leur a con­sacré en 2013 un roman inti­t­ulé J’habite la mai­son de Louis Scute­naire (éd. Weyrich, coll. « Plumes du coq »), con­stru­it comme un dia­logue à tra­vers le temps entre les occu­pants suc­ces­sifs de la mai­son schaer­beekoise. Les habi­tants, mais aus­si des vis­i­teurs pres­tigieux comme Paul et René Magritte, Paul Nougé, Camille Goe­mans, Jane Graverol, Mar­cel Lecomte, etc.

Habité par une sorte d’héritage spir­ituel et lit­téraire, le cou­ple organ­isa­teur décide de repren­dre une tra­di­tion qui fit les belles heures de la vie lit­téraire brux­el­loise : « L’idée était de pro­longer, de réac­tu­alis­er les ren­con­tres d’écrivains et d’artistes dont la mai­son de Louis Scute­naire a été le théâtre et d’organiser à notre tour des ren­con­tres autour de la lit­téra­ture et de la musique. Comme Louis Scute­naire et Irène Hamoir, nous sommes un cou­ple d’écrivains. Par­ti­c­ulière­ment investis dans le monde de la lit­téra­ture belge (NDLR : Pas­cale Tou­s­saint est l’auteure d’une antholo­gie thé­ma­tique de cinquante écrivains belges, C’est trop beau ! trop !, aux édi­tions Sam­sa, et Jacques Richard a été final­iste du Prix Rossel), nous auri­ons trou­vé dom­mage, dans un tel con­texte, de n’en rien partager. Nous avons donc décidé d’offrir ces “Ren­dez-vous de la Luzerne”, gra­tu­ite­ment, au pub­lic. »

États amoureux et orgasmes

Alors que le jardin est illu­miné par un prunus en fleurs, Ari­ane Lefort s’installe sur le divan vert bouteille du rez-de-chaussée, sous trois pein­tures mono­chromes entre gris clair et gris fon­cé. Jean-Claude Vantroyen la rejoint et nous voilà par­tis pour plus d’une heure d’un entre­tien en toute intim­ité durant lequel l’écrivaine abor­de ses auteurs préférés comme Ste­fan Zweig ou Ian Mac Ewan, ses métiers comme celui d’enseignante, ses romans qui la suiv­ent en âge, ses thèmes de prédilec­tion comme l’état amoureux qui la fasci­nent à son com­mence­ment comme à son délite­ment, sa rela­tion avec ses lecteurs comme ses fils, son pro­fesseur de français qui lui fit décou­vrir Proust, sa moti­va­tion à dénouer les nœuds de la vie par la lit­téra­ture, son style sans graiss­es ni fior­i­t­ures, qui exige un long tra­vail de béné­dictin, ses orgasmes (sic) dans l’écriture, ses prix comme le Rossel qui lui a apporté un sen­ti­ment de recon­nais­sance, sa par­tic­i­pa­tion depuis neuf ans au jury de ce prix, etc.

Rien de pro­to­co­laire ou d’académique dans ce va-et-vient de ques­tions et de répons­es qui s’appuie sur la con­nais­sance appro­fondie que l’intervieweur a de l’œuvre et qui répond aux objec­tifs que pour­suiv­ent Jacques Richard et Pas­cale Tou­s­saint en organ­isant ces ren­dez-vous : « Nous don­nons à nos invités l’occasion de par­ler de leur tra­vail, de le faire enten­dre, devant le pub­lic de plus en plus nom­breux qui nous rejoint dans un cadre con­noté cul­turelle­ment mais con­vivial. Cela offre une prox­im­ité entre le pub­lic et le monde des arts et des let­tres qu’on ne trou­ve pas ailleurs, dans des lieux plus com­mer­ci­aux ou offi­ciels. Les con­ver­sa­tions à bâtons rom­pus, la ren­con­tre de deux ou plusieurs intel­li­gences, le style décon­trac­té d’un mod­este salon domes­tique per­me­t­tent une famil­iar­ité avec le monde de la créa­tion, un abord sim­ple et direct qui n’exclut pas la qual­ité. Nous choi­sis­sons avec l’invité celui qui mèn­era l’entretien. Nous lais­sons totale­ment carte blanche aux inter­locu­teurs en présence. Les entre­tiens sont ponc­tués de lec­tures ou de moments musi­caux qui per­me­t­tent une res­pi­ra­tion et par­fois une décou­verte de textes ou d’œuvres qu’on n’aurait peut-être pas l’occasion d’entendre autrement. La parole est don­née au pub­lic à la fin de l’entretien et le tout se pro­longe autour d’un verre de vin. »

Pas une tour d’ivoire

Depuis octo­bre 2017, date de lance­ment de ces ren­dez-vous, la belle mai­son du 20, rue de la luzerne, a vu défil­er entre ses murs Diana Gonnis­sen, sopra­no, accom­pa­g­née du pianiste Jean-Pierre Moe­maers et Pas­cale Tou­s­saint, Gérard Berré­by, écrivain et édi­teur français (Allia), à l’occasion de la paru­tion d’œuvres de Paul Nougé et de Louis Scute­naire, son con­frère des édi­tions Onlit, Pierre de Mûe­le­naere, accom­pa­g­né de plusieurs écrivains pub­liés sous son enseigne : Véronique Janzyk, Mar­cel Sel, Antoine Boute, Luc Dupont, Alfre­do Nor­ie­ga et Jacques Richard, mais égale­ment Corinne Hoex, pour évo­quer l’ensemble de son œuvre en tête-à-tête avec Jean-Bap­tiste Baron­ian, et la dernière en date : Ari­ane Le Fort. Autant de ren­con­tres qui ont amené leur lot d’anecdotes mémorables comme, se sou­vi­en­nent Jacques Richard et Pas­cale Tou­s­saint « l’émotion de Gérard Berré­by revenant sur les lieux où il a ren­con­tré Scute­naire quand il avait vingt ans. La façon dont il mon­trait du doigt les par­ties de notre séjour où Scute­naire et lui-même étaient placés quar­ante ans plus tôt, l’emplacement des Magritte aux murs, etc. » Ils évo­quent égale­ment « Corinne Hoex batail­lant pour repren­dre la parole à un Jean-Bap­tiste Baron­ian si plein de son sujet (l’œuvre de Corinne) qu’il en oubli­ait celle dont il était ques­tion. La joute se ter­mi­nant dans l’hilarité générale. » Ou encore le très con­vivial apéri­tif avec les auteurs des édi­tions Onlit « qui s’est pour­suivi à la for­tune du pot, assis en rond, jusque tard dans la soirée avec une par­tie du pub­lic ».

De nom­breux invités par­mi lesquels une majorité d’écrivains belges aux­quels Jacques Richard et Pas­cale Tou­s­saint por­tent une atten­tion par­ti­c­ulière : « Les gens que nous invi­tons sont jusqu’à présent des écrivains, édi­teurs et artistes belges, ou ayant un lien avec le monde de la cul­ture de Bel­gique. Con­nus ou moins con­nus. Nous sommes pas­sion­nés de lit­téra­ture belge, qu’elle soit d’ordre pat­ri­mo­ni­al ou ancrée dans l’actualité. Mais il n’y a pas d’exclusive, la Bel­gique n’est pas une tour d’ivoire. »

Certes, la Bel­gique n’est pas une tour d’ivoire, mais suite à leurs lec­tures, leur pro­pre tra­vail d’écriture, leur présence dans divers­es man­i­fes­ta­tions, leurs expéri­ences pro­fes­sion­nelles et les Ren­dez-vous de la Luzerne, Jacques Richard et Pas­cale Tou­s­saint ont pu dévelop­per une vision per­son­nelle de la lit­téra­ture belge dont les car­ac­téris­tiques prin­ci­pales seraient les suiv­antes : « Nous voyons la lit­téra­ture belge comme très spé­ci­fique au sein de la fran­coph­o­nie. Elle est, comme on sait, issue d’une pen­sée orig­i­nale à la charnière des sen­si­bil­ités latine et ger­manique. Elle véhicule des modes d’expression d’une extrême richesse qui la dis­tinguent claire­ment des autres. L’usage du français impose le rap­proche­ment avec la lit­téra­ture de France, mais c’est aus­si ce qui per­met de l’en mieux dif­férenci­er. Écrire dans le français des Belges, c’est écrire en bon français, puisque c’est le nôtre. La lit­téra­ture belge tend actuelle­ment à accentuer ce qui la car­ac­térise, à mieux définir les balis­es d’une autonomie qui la dégage de son image vieil­lotte de “petite sœur” des let­tres français­es. Le réal­isme mag­ique, le fan­tas­tique, la poésie du quo­ti­di­en, le goût des autres, l’amour d’une terre dif­fi­cile, un humour fait d’autodérision et de bien­veil­lance qui ne ressem­ble à aucun autre… Chaque lecteur, éru­dit ou non, com­plétera à sa guise. »

Michel Tor­rekens

En pratique

Les ren­dez-vous de la Luzerne
rue de la luzerne, 20 à 1030 Brux­elles


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 203 (juil­let 2019)