« Tu lui ressembles tant »

Un coup de coeur du Carnet

Jacques RICHARD, Le Car­ré des Alle­mands. Jour­nal d’un autre, Édi­tions de la Dif­férence, 2016, 146 p., 17€

richard allemandsIl y a dif­férents types de cimetières. Loin des Val­lées des Rois et des Reines, des croix blanch­es mil­i­taire­ment alignées et des nécrop­oles aujourd’hui virtuelles, ceux de nos con­trées se ram­i­fient sou­vent en allées rec­tilignes et sen­tiers tortueux, entre gravier et pous­sière. Le long des caveaux en flo­rai­son ou en aban­don, nous percevons rapi­de­ment une organ­i­sa­tion sin­gulière : une par­tie anci­enne, des tombes mod­ernes, des lop­ins dévo­lus à telle ou telle con­fes­sion, des rassem­ble­ments com­mu­nau­taires post-mortem, une pelouse cinéraire. Et, au fond, tout au fond, un peu cachée, par­fois une fos­se com­mune. Le car­ré des indi­gents dans lequel sont enfouies les petites mis­ères et ensevelis les grands secrets, de ceux qui engen­drent les ques­tion­nements de toute une vie, de toutes les vies.

Le nar­ra­teur du Car­ré des Alle­mands en sait quelque chose. C’est un homme dont la pres­bytie trahit les ans et qui loge dans une « cui­sine-cave » avec vue sur le trot­toir. Comme il « n’aime pas la ville le jour » ni « [l]e bruit, les voitures, la sot­tise dan­gereuse », il se claque­mure dans cette pièce et, à tra­vers l’écran de sa fenêtre, il observe les pas­sants en rue et les vis­i­teurs de l’hôpital psy­chi­a­trique d’en face : « Sacs en plas­tique, bou­quets à deux sous. Les gens passent à hau­teur de mes yeux et ils n’ont pas l’air telle­ment plus réels que la lueur des images cri­ardes et changeantes qui tres­saute sur les murs nus de ma cham­bre. » En retrait per­ma­nent, il ne fuit pas pour autant : il cherche. Lui, l’« engeance de mal­heur », est en quête de sa pro­pre iden­tité, mais surtout de la fig­ure pater­nelle, de l’absent. « Tu lui ressem­bles tant. » Cette phrase mas­sue, assénée à de mul­ti­ples repris­es, char­rie son lot de mys­tère et de cul­pa­bil­ité. Et lamine l’âme.

Mû par l’appel du vide, le « je » tente alors (vaine­ment) de recon­stru­ire cette dimen­sion qui lui échappe. Suiv­ant les sin­u­osités d’un passé boueux, il se crotte, s’englue, s’éreinte à garder la trace d’un père dont la des­tinée a été infléchie par un engage­ment auprès des « Boches » à l’âge rim­bal­dien du non-sérieux. Au fil de cinq car­nets et de péré­gri­na­tions spa­tio-tem­porelles, le nar­ra­teur dis­sèque l’insaisissable, et s’abstient de tout juge­ment. « On ne sait pas ce que font ceux qui ne sont pas là. Moins encore ce qu’ils sont. Ceux qui vivent sous nos yeux, déjà, nous sont si mys­térieux, telle­ment indéchiffrables. C’est sans doute cela qui nous les rend pré­cieux. » Et, si l’uniforme ne fait pas le Waf­fen-SS, il mar­que néan­moins une fron­tière invis­i­ble séparant ceux qui sont et ceux qui s’efforcent à être…

Celui qui rédi­ge ce Jour­nal d’un autre affiche une inca­pac­ité à vibr­er au même dia­pa­son que les gens à son entour. Que ce soit dans les cer­cles soci­aux ou l’intimité d’une rela­tion, il donne le change. Une exis­tence entière à se refléter frag­men­taire­ment dans le regard d’autrui. Il n’y a bien que devant le matou amoché qu’il a vague­ment recueil­li, qu’il est libre de ne pas tenir un rôle fis­suré et d’être lui-même… Ne trou­vant aucun répit dans le som­meil non répara­teur, la nuit, il marche dans la ville, fréquente les salles de ciné­ma, goûte aux pass­es tar­ifées, dis­cute avec les patrons de bar. Mais, au final, il se voit imman­quable­ment rat­trapé par ses pen­sées iden­ti­taires en spi­rale : « Être un autre. Tous ceux que j’ai été, que je ne serai pas et tous ceux que je suis. Être un autre. Être Noir comme un roi, être Arabe par amour, Juif six mil­lions de fois. Être une femme qu’on aime ou une qu’on lapi­de, être un autre et con­naître cha­cun de tous les autres à l’intérieur de moi, cha­cun de tous les moi à l’intérieur de l’autre. »

Jacques Richard sonde ici les rap­ports fil­i­aux, les fardeaux hon­teux, les des­tins souil­lés. Dans une prose sobre, il brouille, par des for­mules désar­mantes de justesse et des silences sus­pendus, les por­traits d’un père et d’un fils : « Il est tout seul. Je suis tout seul. Je suis le genre humain traî­nant au milieu de rien. Il faudrait dire “il” mais lui, c’est aus­si moi. C’est moi autant que je suis “il”. Sujet de quoi ? […] Je suis et fils et père. » Richard ne nous racon­te pas une his­toire, il nous fait enten­dre une voix. Dans ce réc­it trou­blant, où les échos fam­i­liers se mêlent aux dis­so­nances énig­ma­tiques, les enfants per­dent bru­tale­ment leur inno­cence, les non-dits dis­simu­lent la cru­auté de l’attente, et les chats errants nous hon­orent de la mort. Point de salut dans ce texte fort, seul un espoir con­fus de résilience : la non-légitim­ité est une con­ces­sion à per­pé­tu­ité.

Samia HAMMAMI

 

 

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