Préfaces et préfaciers : mise en perspective

jacques de decker

Jacques De Deck­er

La lit­téra­ture belge ne manque pas d’ouvrages accom­pa­g­nés d’une pré­face. Cer­tains de nos auteurs tel le regret­té Jacques De Deck­er sont des sig­nataires pro­lix­es du genre. Peut-on néan­moins par­ler de genre lit­téraire à pro­pos de cet incip­it ? Y a‑t-il des règles spé­ci­fiques à son écri­t­ure ? Quels rôles joue-t-il ? Petite intro­duc­tion à ce qui mérit­erait une approche plus fouil­lée, voire académique…

Qu’ils tien­nent à la volon­té de l’éditeur (lit­téraire, insti­tu­tion­nel, académique…), de l’auteur du livre, voire du pré­faci­er lui-même, ces textes lim­i­naires répon­dent à des objec­tifs dif­férents. S’ils béné­fi­cient de sig­na­tures pres­tigieuses, ils font office de par­rainage pour des œuvres sou­vent en devenir. Ils sont alors une mar­que de recon­nais­sance qui peut égale­ment s’exprimer entre pairs, voire refléter tout un tis­su d’amitiés. Par ailleurs, les pré­faces per­me­t­tent bien sou­vent de con­tex­tu­alis­er un livre, en par­ti­c­uli­er lorsqu’il s’agit de réédi­tions ou de pub­li­ca­tions posthumes. En cas de réédi­tions, elles peu­vent même être le fait de l’auteur lui-même, dont le par­cours en lit­téra­ture a pu évoluer entre-temps. Elles per­me­t­tent de resituer un texte dans une époque, dans une œuvre per­son­nelle, dans un courant artis­tique, etc. Dans ces cas, elles intro­duisent plus sou­vent des essais, lit­téraires ou autres. Elles peu­vent aus­si éclair­er le lecteur sur la démarche qui a per­mis l’écriture d’un texte, par exem­ple lorsqu’il est né dans le cadre d’un ate­lier ou à la suite d’une expéri­ence de vie plus per­son­nelle. De toute évi­dence, les pré­faces visent à attir­er l’attention du lecteur d’une manière ou d’une autre, voire à apporter un cau­tion­nement intel­lectuel ou esthé­tique à la pub­li­ca­tion.

Pas­sons en revue quelques exem­ples de pré­faces sig­ni­fica­tives à dif­férents égards. Cer­taines ont béné­fi­cié de sig­na­tures pres­tigieuses et qui don­nent un éclairage cer­tain sur l’œuvre qu’elles inau­gurent. Nous pen­sons notam­ment au texte que Pierre Gas­car rédi­gea en 1969 pour le pre­mier roman de Pierre Mertens, L’Inde ou l’Amérique. Un texte d’une rare intel­li­gence qui iden­ti­fie les enjeux du livre et inscrit le tra­vail de Mertens aux sources mêmes de l’écriture lit­téraire : « Il est ras­sur­ant qu’un écrivain, à ses débuts, s’attache à par­ler de son enfance. C’est un âge dont il est bon, en lit­téra­ture, qu’on se soit mal remis. L’esprit s’engourdirait sans la nos­tal­gie de la grâce. » Il pour­suit sur le thème du Par­adis per­du, de la mémoire, des altéra­tions de la con­science, de la nos­tal­gie… Une fois cet acte de foi posé, il rend hom­mage au réc­it merten­sien : « Le livre de Pierre Mertens offre l’image d’une dou­ble quête, quête par la mémoire et quête par l’art, cette autre façon de se réclamer d’une patrie sub­limée par l’exil (…) Ce livre, d’un ton sin­guli­er, et qui, dans le pre­mier moment, peut ren­con­tr­er notre résis­tance, agit, en nous, comme un révéla­teur. Il représente une démythi­fi­ca­tion de l’enfance. » Et Gas­car con­clut sur la sym­bol­ique inspirée par le titre.

Pierre Mertens lui-même s’est adon­né au genre à plusieurs repris­es, notam­ment lorsqu’il exhuma un roman essen­tiel de Paul Gadenne, Les hauts quartiers, resté inédit jusqu’à ce qu’il réalise une véri­ta­ble enquête pour le retrou­ver. La sor­tie de ce roman en 1973 fut un événe­ment et Pierre Mertens rédi­gea la pré­face pour en mon­tr­er les enjeux et l’importance au sein de l’œuvre mécon­nue de Gadenne. Frap­pé d’une scan­daleuse malé­dic­tion due à « l’amnésie de l’activité cri­tique », resté inédit pen­dant seize ans, le roman ne sor­ti­ra qu’à titre posthume et le rôle de Mertens fut cru­cial à cette occa­sion.

Autre pré­face des­tinée à con­tex­tu­alis­er le texte que le lecteur ou la lec­trice va décou­vrir : celle que Car­o­line Lamarche rédi­gea pour Une vie de…, recueil de cinq nou­velles écrites par Éric Lam­mers, pub­lié en 2015 par les édi­tions Weyrich dans leur col­lec­tion Plumes du coq. Ayant décou­vert l’écri­t­ure lors d’ate­liers en milieu car­céral, Éric Lam­mers est libéré après avoir purgé sa peine pour un dou­ble meurtre et décide de témoign­er des con­di­tions d’ex­is­tence dans les pris­ons belges au cours des années 1990. En déten­tion, il écriv­it des mil­liers de pages, tan­tôt pour une pièce radio­phonique dif­fusée par France Cul­ture, tan­tôt pour ces réc­its. C’est ce pas­sage de crim­inel à écrivain dont témoigne Car­o­line Lamarche dans sa pré­face, en appor­tant un relief par­ti­c­uli­er aux his­toires que le lecteur va décou­vrir.

malinconi hopital silence

Nicole Mal­in­coni, dont on ne présente plus l’œuvre, com­mença son tra­vail d’écriture par Hôpi­tal silence, un réc­it pub­lié en 1985. Il mar­qua pro­fondé­ment le pub­lic d’alors et se révèle d’une for­mi­da­ble actu­al­ité lorsque l’on con­sid­ère la mobil­i­sa­tion du monde hos­pi­tal­ier face à la pandémie de Covid-19. À l’époque, le livre fut com­men­té par Mar­guerite Duras. En dépit de sa pub­li­ca­tion dans la col­lec­tion “Doc­u­ments” des édi­tions de Minu­it, Hôpi­tal silence relève, pour Duras, de pure lit­téra­ture : « Seule la lit­téra­ture pou­vait être à la hau­teur de ce drame », écrivait-elle.  Ce com­men­taire est devenu la pré­face du livre lors de sa réédi­tion dans la col­lec­tion Espace Nord. Cette col­lec­tion pat­ri­mo­ni­ale, aujourd’hui con­fiée aux bons soins des édi­tions Les Impres­sions Nou­velles, est un bel exem­ple de ce qui est atten­du d’une pré­face. Fondée en 1983, avec plus de trois cent qua­tre-vingts titres à son cat­a­logue, on se sou­vien­dra que celle-ci béné­fi­ci­ait à ses débuts d’une pré­face et, en fin d’ouvrage, d’une analyse appro­fondie de chaque œuvre.

Une caution littéraire

Aujourd’hui, seule demeure une post­face qui répond à divers­es moti­va­tions. Tan­guy Habrand, assis­tant à l’Université de Liège au sein du départe­ment Médias, Cul­ture et Com­mu­ni­ca­tion, coau­teur avec Pas­cal Durand de l’essai His­toire de l’édition en Bel­gique. XVe – XXIe siè­cle, respon­s­able édi­to­r­i­al de la col­lec­tion, s’en explique : « À l’origine, les vol­umes de la col­lec­tion Espace Nord com­por­taient une pré­face et une lec­ture placée en fin de vol­ume. La pré­face était générale­ment con­fiée à un auteur, de manière à intro­duire le livre, mais aus­si à établir une fil­i­a­tion. La plu­part du temps, les pré­faces ont pour fonc­tion d’apporter une cau­tion sym­bol­ique à une œuvre, à un tra­vail. Et il arrive sou­vent, pas tou­jours, que le sig­nataire de la post­face soit plus légitime que l’auteur du livre lui-même, qu’il fasse en quelque sorte fig­ure de sage. Dans le cas d’Espace Nord, les choses ne fonc­tion­naient pas de cette façon lorsqu’il s’agissait de pré­fac­er un grand nom du passé lit­téraire en Bel­gique fran­coph­o­ne. Je dirais que la fonc­tion de la pré­face était plutôt de tiss­er des liens entre le passé et le présent, au cours d’un bref exer­ci­ce d’admiration qui pou­vait être pris en charge par un descen­dant artis­tique ou un témoin. »

Une contextualisation

Dans les années 1990, les pré­faces se sont faites plus rares dans les œuvres retenues pour réédi­tion. Il n’y avait plus de sys­té­ma­tisme dans leur pub­li­ca­tion. « Lorsque nous avons réfléchi aux con­tours de la col­lec­tion Espace Nord en 2012, avec la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles et le comité d’accompagnement de la col­lec­tion, se sou­vient Tan­guy Habrand, nous avons pris la déci­sion de ne pas renouer avec la rédac­tion de pré­faces, sauf excep­tion. Je crois beau­coup à l’utilité des pré­faces quand elles com­por­tent une dimen­sion doc­u­men­taire, ou des élé­ments de con­tex­tu­al­i­sa­tion, qui appor­tent véri­ta­ble­ment quelque chose au lecteur. Nous accor­dons égale­ment beau­coup d’importance aux pré­faces his­toriques, pré­faces mar­quantes pub­liées au moment de la pre­mière édi­tion. Dans le cas con­traire, il me sem­ble qu’une pré­face peut aus­si se retourn­er con­tre l’auteur : elle apporte certes la preuve que ce texte-là vaut la peine d’être pub­lié, ce qui est déjà la fonc­tion du label Espace Nord, mais elle peut tomber dans la con­nivence, don­ner l’impression que le texte prin­ci­pal ne pour­rait pas exis­ter de manière autonome, retarder l’arrivée du texte. »

Un exercice de style

Que ce soit pour les titres de la col­lec­tion Espace Nord ou pour d’autres livres, une pré­face donne un avant-goût de l’œuvre, sans en être une exégèse, ce qui en fait un exer­ci­ce de style spé­ci­fique. Aujourd’hui, les respon­s­ables d’Espace Nord ont opté pour un com­men­taire qui vient en fin de vol­ume, avec d’autres car­ac­téris­tiques. « Les lec­tures, pour leur part, ont tou­jours eu pour objec­tif de faire par­ler l’œuvre, en l’analysant et en la situ­ant dans son con­texte, souligne Tan­guy Habrand. Elles appor­tent égale­ment de pré­cieuses infor­ma­tions sur son auteur ou son autrice. Dans l’absolu, la fonc­tion de ces textes cri­tiques a peu évolué avec le temps, si on com­pare les années 1980–1990 et les années 2010. Entre ces deux péri­odes, leur his­toire a toute­fois été mou­ve­men­tée, car elles ont dis­paru pen­dant plusieurs années de la col­lec­tion Espace Nord. Cela cor­re­spond à une époque où le fonc­tion­nement de la col­lec­tion s’est très forte­ment rap­proché de celui d’une col­lec­tion de poche tra­di­tion­nelle, comme Folio. Je ne saurais en dire la cause, mais j’imagine qu’il y a plusieurs fac­teurs : une sim­pli­fi­ca­tion des procé­dures (il faut pro­gram­mer très longtemps à l’avance un titre quand on souhaite qu’il ait une post­face), une réduc­tion des coûts de pro­duc­tion, la peur aus­si, peut-être, que les post­faces n’aient quelque chose d’intimidant pour le lecteur : dans l’esprit de cer­tains édi­teurs, la post­face a ten­dance à trop ‘faire sci­ence’. Elle est l’antithèse du cool et de la lec­ture plaisir. Autre hypothèse, le fait que l’on ne savait peut-être pas trop com­ment, à cette époque, rédi­ger un com­men­taire relatif à des con­tem­po­rains. Car c’est aus­si une époque où Espace Nord a com­mencé à pub­li­er plus de textes récents, et il n’est pas tou­jours évi­dent de tenir un dis­cours con­stru­it sans un min­i­mum de recul his­torique. En tout cas, ce n’est pas le même tra­vail. »

De préface à postface

Pré­face ou post­face, peut-on vrai­ment envis­ager entre les deux des car­ac­téris­tiques spé­ci­fiques, surtout lorsque l’on con­sid­ère les évo­lu­tions de la col­lec­tion ? « Il y a tout de même eu des dif­férences, souligne Tan­guy Habrand. La pre­mière dif­férence entre les vingt pre­mières années de la col­lec­tion et cette décen­nie, au niveau des post­faces, tient au nom don­né à cette sec­tion. Nous ne par­lons plus de lec­tures, mais de post­faces, parce que le terme de lec­ture était chargé péd­a­gogique­ment. Il avait un ton docte, voire un peu laborieux, qui ne cadre pas avec l’inventivité déployée dans ces cri­tiques. Le terme de post­face est beau­coup plus neu­tre. C’est une appel­la­tion qui ne fixe pas l’approche. Nous avons égale­ment allégé le cahi­er des charges des post­faces. À l’origine, elles com­por­taient dif­férentes rubriques, par­mi lesquelles des “con­textes”, qui repo­saient sur la mise en rela­tions du texte pub­lié avec d’autres textes de l’époque. Aujourd’hui, le cœur des post­faces s’articule autour d’un texte cri­tique et d’une sec­tion bio­bib­li­ographique. Cela veut donc dire que nous avons renon­cé égale­ment aux cahiers icono­graphiques, sauf si ce cahi­er présente un intérêt par­ti­c­uli­er, à l’image des pré­faces. Lorsqu’on passe en revue les vol­umes de la col­lec­tion, on s’aperçoit que le cahi­er icono­graphique était comme fondé sur l’idée d’un pou­voir de l’image, qui don­nerait plus de relief au livre, qui attir­erait poten­tielle­ment le lecteur en mon­trant des choses. Mais cer­tains vol­umes com­por­tent, avec le recul, d’étranges cahiers icono­graphiques qui ressem­blent à un album de famille. Ce sont des pho­tos du quo­ti­di­en le plus banal de l’auteur ou de l’autrice (avec le chien, dans la cui­sine, au jardin, etc.), sans intérêt doc­u­men­taire ni artis­tique en soi. »

Servir la critique littéraire

Y a‑t-il des plumes prédes­tinées à la rédac­tion d’une pré­face ? Tout écrivain peut-il être un pré­faci­er ? Recourt-on davan­tage à des académiques, des jour­nal­istes ou des enseignants ? Le pré­faci­er doit-il con­naître per­son­nelle­ment l’auteur du livre ? Autant de ques­tions qui revi­en­nent dans les choix du comité d’accompagnement de la col­lec­tion : « Au niveau du recrute­ment des auteurs, pré­cise Tan­guy Habrand, la plu­part des lec­tures étaient con­fiées à l’origine à des uni­ver­si­taires (enseignants, chercheurs, assis­tants). C’est un axe de tra­vail que nous avons main­tenu en grande par­tie, mais la spé­cial­ité prime sur la fonc­tion. Ce qui nous importe avant tout, c’est de trou­ver la per­son­ne (le ou la “cri­tique”) qui sera le plus capa­ble de don­ner un dis­cours orig­i­nal, con­stru­it et per­ti­nent sur l’œuvre dont il est ques­tion. La voca­tion de ces post­faces est tou­jours d’informer le lecteur, de servir la cause de la cri­tique de la lit­téra­ture fran­coph­o­ne belge, et si pos­si­ble de faire date, de faire référence. La post­face doit être acces­si­ble à tous, elle a une fonc­tion péd­a­gogique, mais elle n’est pas un out­il péd­a­gogique à part entière : nous réal­isons par­al­lèle­ment des dossiers péd­a­gogiques qui assurent cette fonc­tion, hors livre. Il arrive par­fois que les post­faces pren­nent la forme d’un entre­tien avec l’auteur ou avec l’autrice. C’est un choix édi­to­r­i­al que nous posons rarement, mais qui est fondé sur l’idée que la réal­i­sa­tion d’un entre­tien pour­ra à son tour, dans ce con­texte-là, con­stituer un doc­u­ment en soi. Il n’est d’ailleurs pas exclu de faire coex­is­ter texte cri­tique et entre­tien quand le cas de fig­ure se présente. Je dirais même que c’est l’idéal. » 

Jacques De Decker, préfacier au long cours

 Jacques De Deck­er, Secré­taire per­pétuel à l’Académie royale de langue et de lit­téra­ture français­es de Bel­gique de 2002 à 2019, a exer­cé ses tal­ents dans des gen­res lit­téraires aus­si divers que le théâtre, le roman, la nou­velle, l’essai, la cri­tique, la biogra­phie, la tra­duc­tion, l’adaptation… Par­mi ses nom­breuses pub­li­ca­tions, dans des gen­res var­iés, il y a un domaine moins con­nu de son activ­ité : les pré­faces. Il est peut-être en lit­téra­ture belge, fran­coph­o­ne et néer­lan­do­phone, celui qui en a écrit le plus.

Nous l’avions approché lors de la Foire du livre de Brux­elles, en mars 2020, dans le cadre de ce dossier, afin de le sol­liciter pour une inter­view, évo­quant les nom­breuses pré­faces qu’il avait écrites. « Beau­coup trop ! », avait-il rétorqué avec cet humour dis­tin­gué qui le car­ac­téri­sait. Ren­dez-vous était pris, mais les cir­con­stances en ont voulu autrement puisque Jacques De Deck­er est décédé inopiné­ment le 12 avril. Son com­plice Jean Jau­ni­aux, qui lui a con­sacré en 2010 une mono­gra­phie joli­ment inti­t­ulée La fac­ulté des let­tres et qui a ani­mé en sa com­pag­nie la revue Mar­ginales, a accep­té de répon­dre à nos ques­tions.

Avez-vous une idée de l’ampleur de l’activité de pré­faci­er de Jacques De Deck­er ? Pou­vez-vous en don­ner un aperçu plus ou moins pré­cis ?
 On ne dira jamais assez com­bi­en, dans l’ensemble de la pro­duc­tion de Jacques De Deck­er, les textes « éphémères » ou de cir­con­stance ont de l’importance. Ils ne fig­urent, pour l’essentiel d’entre eux, dans aucune antholo­gie, dans aucun recueil. Ils sont des allo­cu­tions pronon­cées à l’ouverture de débats, des arti­cles (par mil­liers) écrits à des­ti­na­tion de jour­naux (Le Soir en pre­mier lieu) ou de revues cul­turelles belges — dans les deux langues nationales — et inter­na­tionales, des édi­to­ri­aux (dont ceux de la revue Mar­ginales bien sûr), depuis 1998, des com­mu­ni­ca­tions pronon­cées dans l’enceinte de l’Académie royale de langue et de lit­téra­ture français­es de Bel­gique, et enfin des pré­faces. Il s’agira un jour d’évaluer l’ampleur et la diver­sité de l’ensemble des pub­li­ca­tions de Jacques en dehors de ses romans, essais, pièces de théâtre et recueils de nou­velles pub­liés sous forme de « livres » à part entière. On se ren­dra mieux compte alors de l’ampleur et de la qual­ité de ces textes qui sont, indépen­dam­ment de l’actualité qui les a inspirés, d’une authen­tique fac­ture lit­téraire. Les pré­faces sont de la même eau, limpi­de et bril­lante.
jauniaux l'ivresse des livresIl avait écrit une pré­face pour mon livre, L’ivresse des livres (édi­tions Zel­lige), dont la paru­tion a été retardée à l’automne 2020 suite à la crise du coro­n­avirus et qu’il n’a donc pas vu, ain­si que celle qui fig­ure en ouver­ture de mon recueil L’année dernière à Saint-Ides­bald (Edi­tions Weyrich). Le site inter­net de Jacques De Deck­er réper­to­ri­ait au moins une trentaine de pré­faces et l’inventaire n’était pas com­plet. Par ailleurs, on pour­rait ajouter à la caté­gorie « pré­faces », les autres textes courts que Jacques De Deck­er écrivait à des­ti­na­tion de pro­grammes de théâtre, ou les « Marges » qu’il pub­li­ait sur le blog Espace-livres avant de les com­menter dans les « Con­tre-Marges », des impro­vi­sa­tions ful­gu­rantes dont on peut écouter les enreg­istrements sur le site d’Edmond Mor­rel.

Out­re ses liens d’amitié, moti­va­tion prin­ci­pale qui l’amenait à se lancer dans cette écri­t­ure, quelles raisons le pous­saient à pro­pos­er ce genre de textes aux édi­teurs, par­fois dif­férents d’ailleurs (Académie, Espace Nord, essais, édi­teurs lit­téraires…) ?
Davan­tage que l’amitié (il ne con­nais­sait pas néces­saire­ment les auteurs des livres pour lesquels il rédi­geait une pré­face, s’attachant à l’œuvre en pre­mier lieu), la générosité et une curiosité infati­ga­ble l’incitaient à met­tre en valeur les œuvres des autres. Pour cer­tains écrivains, une grande part d’admiration entrait en ligne de compte et la volon­té inlass­able de les faire con­naître et appréci­er. Jacques De Deck­er se qual­i­fi­ait lui-même de « passeur » ou de « tra­duc­teur » au sens large. Les pré­faces sont une des facettes de cette voca­tion. S’il faut en citer l’une ou l’autre, mon choix porterait sur la pré­face magis­trale de la réédi­tion des œuvres lit­téraires com­plètes, poésies et nou­velles, de Philippe Jones. Une part impor­tante de sa moti­va­tion réside dans un devoir presque sacré de fidél­ité à la mémoire. Ce fut le cas pour la pré­face au mon­u­men­tal essai con­sacré à Faulkn­er et Dos­toïevs­ki par son maître Jean Weis­ger­ber, décédé peu de temps après la paru­tion du livre. Une pré­ci­sion que m’inspire votre ques­tion : ce n’est pas néces­saire­ment Jacques De Deck­er qui pro­po­sait des pré­faces aux édi­teurs. On fai­sait appel à lui sachant qu’il dis­po­sait de ces qual­ités qui font de lui un pré­faci­er idéal : une éru­di­tion immense et mul­ti­ple, une intel­li­gence cri­tique hors norme, un style à la fois pré­cis et sen­si­ble, un sens exac­er­bé de la for­mule exacte proche par­fois de l’aphorisme, autant d’ingrédients qui ont tou­jours fait du romanci­er de La grande Roue un essay­iste et pré­faci­er d’exception.

jones fictions

Est-ce qu’il y a l’une ou l’autre pré­faces de sa plume sur lesquelles vous pensez qu’il faudrait par­ti­c­ulière­ment attir­er l’attention des lecteurs et lec­tri­ces ?
J’ai évo­qué déjà celles du recueil de nou­velles de Philippe Jones et des ouvrages de Weis­ger­ber. On y trou­ve les élé­ments que je men­tion­nais plus haut mais aus­si la capac­ité de Jacques De Deck­er à trans­former la pré­face en une exégèse syn­thé­tique de l’œuvre, à en iden­ti­fi­er les lignes de force et les fonde­ments, mais surtout à don­ner au lecteur l’envie d’aller plus loin, l’appétit de se plonger dans l’œuvre dont la pré­face entrou­vre le livre comme une fenêtre sur un paysage encore incon­nu. Sans les avoir relues, je recom­man­derais les pré­faces d’ouvrages de cer­tains auteurs que Jacques admi­rait par­ti­c­ulière­ment : René Kalisky, Jacques Crickil­lon ou Hugo Claus. Mais ces ouvrages ne sont pas facile­ment acces­si­bles ou ne sont plus du tout disponibles. Décidé­ment, il fau­dra les réu­nir en vol­umes qui com­pléteraient ain­si, dans la bib­li­ogra­phie de l’académicien, l’édition des recueils d’articles cri­tiques réu­nis naguère sous les titres La brosse à relire, En lisant, en écoutant et Les années critiques/ Les sep­tantri­onaux, parus respec­tive­ment en 1999, 1996 et 1990). J’ai sous les yeux ce dernier livre, réu­nis­sant des arti­cles de cri­tique lit­téraire con­sacrés aux écrivains belges. Jacques De Deck­er en a com­posé lui-même le texte d’introduction. Ce qu’il y écrit à pro­pos de la cri­tique, me sem­ble s’appliquer idéale­ment à ses pré­faces : « On ne peut faire ce tra­vail (de cri­tique) froide­ment : on peut y laiss­er une part de soi-même et y gag­n­er le sou­venir impériss­able d’êtres d’exception. » 

de decker le ventre de la baleine weyrichVous-même avez écrit une post­face à la réédi­tion, dans la col­lec­tion Plumes du coq,  de son roman, Le ven­tre de la baleine, qui a pour toile de fond l’assassinat du min­istre d’État André Cools. Qu’est-ce que cela a représen­té pour vous d’écrire ce texte ?
La post­face du Ven­tre de la baleine retran­scrit un des mul­ti­ples entre­tiens que j’ai enreg­istrés avec Jacques De Deck­er depuis une quin­zaine d’années. Il n’était pas a pri­ori des­tiné à fig­ur­er dans la réédi­tion de son troisième et dernier roman. Il avait insisté pour que cet entre­tien y appa­raisse. Le romanci­er y fait le point, dix-sept ans après les événe­ments qui ont inspiré le livre et douze ans après la pre­mière édi­tion (Labor, 1996) sur la genèse de l’écriture de ce livre et sa lec­ture, une généra­tion plus tard. Cet entre­tien lui donne aus­si l’occasion d’évoquer la fonc­tion par­ti­c­ulière de l’écrivain-journaliste ou, pour l’exprimer autrement : qu’apporte à l’investigation du monde la forme romanesque ?  

Quelle est la plus-val­ue de la pré­face à côté du texte pré­facé ?
Je ne pense pas qu’il y ait une plus-val­ue spé­ci­fique à la pré­face et à la post­face. La pre­mière est conçue pour un lecteur qui n’a pas encore lu le livre qu’il tient entre les mains ; la sec­onde per­met à celui-ci une sorte de palier de décom­pres­sion à la sor­tie de l’immersion dans la lec­ture. Dans les deux cas, il s’agit de stim­uler la curiosité et de partager une émo­tion. Ce que les pré­faces de Jacques De Deck­er, comme les arti­cles cri­tiques, réus­sis­sent avec l’élégance dont nous con­nais­sons les ingré­di­ents : intel­li­gence, éru­di­tion, mais aus­si engage­ment inaltérable à pro­mou­voir la cul­ture de façon générale et la lit­téra­ture en par­ti­c­uli­er. J’aimerais le citer pour ter­min­er cette inter­view. En con­clu­sion de la dernière let­tre qu’il envoya aux auteurs de Mar­ginales, pour leur pro­pos­er de par­ticiper au prochain numéro con­sacré à la pandémie de Covid 19, il observe la fonc­tion de la lit­téra­ture avec ful­gu­rance : « Opposons les puis­sances de l’e­sprit au des­sein impéné­tra­ble qui nous frappe. L’écri­t­ure sert-elle à autre chose ? »    

Libens le préfacé

christian libens

Chris­t­ian Libens

Si Jacques De Deck­er est l’écrivain belge qui a prob­a­ble­ment com­mis le plus grand nom­bre de pré­faces, Chris­t­ian Libens est l’auteur belge qui a prob­a­ble­ment été le plus pré­facé ces dernières années. Et le dernier de ses livres, Sève de femmes, a béné­fi­cié de l’amicale pré­face de… Jacques De Deck­er, la dernière pub­liée de son vivant.

En 1996, Chris­t­ian Libens pub­lie Les ton­tons lié­geois aux édi­tions Quo­rum (lesquelles, comme de nom­breuses autres, ont arrêté leurs activ­ités, ce qui pour­rait être l’objet d’un autre dossier). La pré­face en a été con­fiée à Dan­ny Hesse, qui reprend plusieurs ingré­di­ents du genre. Il nous racon­te d’abord la genèse de ce livre qui « a bien fail­li ne pas naître… ». Évo­quant l’auteur, il rap­pelle que « toutes les intrigues d’un ami­cal com­plot furent nouées pour soumet­tre cet esprit libre à l’esclavage du feuil­leton (de vacances !) que lui pro­po­sait Louis Maraite, rédac­teur en chef de La gazette de Liège. » Le livre se présente en effet comme une suite d’épisodes his­toriques ou fic­tifs du ter­roir lié­geois, des loin­taines orig­ines à nos jours, à tra­vers une généalo­gie d’oncles fic­tifs, les fameux ton­tons du titre. Il évoque égale­ment l’amitié qui le lie à l’auteur et invite le lecteur à pénétr­er « dans cette intim­ité, lit­téraire et ami­cale », dont lui et Chris­t­ian Libens sont pour­tant telle­ment jaloux. Cette pré­face se veut enfin un « hom­mage » à l’auteur, mais égale­ment une « analyse » du livre, « alchimie com­plexe de la fic­tion et de la resti­tu­tion fidèle du passé », galerie de por­traits et d’« anec­dotes, à la fois vraisem­blables et cocass­es. »

Sur les pas de Christian Libens

Chris­t­ian Libens est par ailleurs un auteur récidi­viste de guides lit­téraires. Est-ce le genre qui veut cela ? Nous con­sta­tons qu’ils ont tous béné­fi­cié d’un texte intro­duc­tif. Une manière de con­tex­tu­alis­er la démarche, d’apporter le regard d’un con­nais­seur sur les lieux vis­ités. En 1991, un pre­mier Guide de Liège et du pays de Liège, pub­lié aux édi­tions Didi­er-Hati­er, devenu introu­vable, est pré­facé par le grand romanci­er Alex­is Curvers, qui pas­sa toute sa vie à Liège et dont Chris­t­ian Libens fut le dernier secré­taire lit­téraire de 1987 à 1992. L’auteur de Tem­po di Roma y évoque les dif­férentes strates tem­porelles que la cité a sédi­men­tées en lui et con­clut qu’il décou­vre sous la plume du jeune Libens d’alors « une ville renou­velée et char­mante ». Pour les édi­tions de l’Octogone et leur col­lec­tion Promenades/Découvertes, Libens nous entraîne suc­ces­sive­ment Sur les pas des écrivains à Liège, en 1997, Sur les pas des écrivains en Ardenne, écrit avec Claude Raucy en 1999, et Sur les traces de Simenon à Liège, en 2002. Le pre­mier est pré­facé par Jean-Claude Bologne qui axe son texte sur son expéri­ence d’« exilé volon­taire », se sou­venant de son « bout de terre natale qui colle tou­jours au talon. » Avec tout le tal­ent poé­tique qu’on lui con­naît, c’est Guy Gof­fette qui invite à décou­vrir le deux­ième, mais surtout la région dont il traite : « Qu’on soit du cœur ou des lisières, c’est tou­jours de l’Ardenne qu’on est. De ce jardin sauvage et fab­uleux à la fois, ce con­cen­tré de con­tes et d’images qui trempe l’enfance comme une aube à pieds nus ou comme une mer longtemps promise. » Le troisième béné­fi­cie lui du sat­is­fecit de John Simenon, fils de l’écrivain lié­geois, pro­posant une approche intergénéra­tionnelle en évo­quant la prom­e­nade qu’il fit dans la cité ardente avec son pro­pre garçon pour lui faire décou­vrir « les secrets du Liège de son grand-père », armé du guide de Libens. Bologne, Gof­fette, Simenon, trois pré­faciers approchés en l’occurrence par l’éditeur. Un autre guide-prom­e­nade lit­téraire, Sur les pas de Tem­po di Roma d’Alexis Curvers (éd. Éran­this-CIA­CO, 2007), réal­isé avec la com­plic­ité de Dominique Coster­mans pour les pho­tos, est pré­facé par Patrick Nothomb, « diven­ta­to Romano », après qua­tre années dans la cap­i­tale ital­i­enne comme Ambas­sadeur de Bel­gique à Rome-Quiri­nal. En quelques mots, il recon­tex­tu­alise ce guide et le roman de Curvers en créant des par­al­lèles entre sa fonc­tion et celle du héros, Jim­my, guide impro­visé. Avec une touche d’humour et de mod­estie, il met le lecteur en appétit.

On ne serait pas com­plet si on élu­dait le roman-phare de Chris­t­ian Libens, La forêt d’Apollinaire, plusieurs fois réédité, d’abord chez Mem­or (1999, 2002, 2006), puis chez Weyrich (2013), depuis sa sor­tie en 1998 chez Quo­rum. La pré­face, cette fois, est con­fiée à un autre Lié­geois, Bernard Gheur, sen­si­ble à ce roman de trois grands ado­les­cents, poètes dans l’âme, qui décou­vrent les sen­teurs de la forêt et, pour Wil­helm de Kostrow­itzky, alias Guil­laume Apol­li­naire, l’amour d’une jeune Spadoise.

Qui aime Simenon, aime le roman polici­er, et Chris­t­ian Libens ne déroge pas à la règle. Il en a com­mis, il en a étudié et le voici, qu’il « pré­face » à son tour la nou­velle col­lec­tion, Noir Cor­beau, aux édi­tions Weyrich par un opus­cule inti­t­ulé Une petite his­toire du roman polici­er belge, lui-même pré­facé par François Périlleux qui témoigne de son expéri­ence de… Com­mis­saire Divi­sion­naire Chef de la Crime à la Police Judi­ci­aire Fédérale de Liège ! Il y souligne la matière humaine au cœur de son méti­er et des romans policiers.

Revenons-en pour finir à cette dernière pré­face signée par Jacques De Deck­er et offerte à Chris­t­ian Libens pour le récent Sève de femmes (Weyrich). Il y salue l’écrivain ain­si que le passeur de lit­téra­ture, notam­ment comme ani­ma­teur pen­dant des années de l’opération Écrivains en classe (aujourd’hui Auteurs en classe) : « Chris­t­ian Libens est pétri de lit­téra­ture. Il en est le mes­sager inlass­able, l’intercesseur hyper­ac­t­if, s’employant à la faire ray­on­ner dans toutes les direc­tions, en inter­cesseur tous ter­rains s’adressant aux plus vierges comme aux plus aver­tis (…) Son secret est sim­ple, mais des plus rares : c’est qu’il est, tout sim­ple­ment, un écrivain authen­tique. »

Michel Tor­rekens


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°207 (2021)