Une histoire de l’édition belge à travers les siècles

Pas­cal DURAND, Tan­guy HABRAND, His­toire de l’édition en Bel­gique (XVe-XXIe siè­cle), Impres­sions nou­velles, 2018, 585 p., 26 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 978–2‑87449–584‑7

On a sou­vent une vision réduc­trice et con­v­enue du domaine de l’édition. Il évoluerait lente­ment, tel un bou­chon de liège déri­vant sur un étang ; son rythme suiv­rait, de loin en loin, celui des pro­grès tech­niques et des trans­for­ma­tions économiques. Un livre serait tou­jours un livre : un auteur pour l’écrire, un édi­teur pour le pub­li­er et des libraires (incar­nés ou en ligne) pour le ven­dre. Si on ne peut ignor­er la tem­pête du numérique, ne serait-elle pas lim­itée à rugir dans un verre d’eau ? Car l’édition utilise les out­ils infor­ma­tiques depuis les années 1980. La lec­ture sur un sup­port numérique n’est que la par­tie ultime et vis­i­ble ; dès la con­cep­tion du man­u­scrit, l’écrivain tra­vaille déjà le plus sou­vent sur une ver­sion dématéri­al­isée qu’il enver­ra à son édi­teur… Tout ceci peut paraître un peu car­i­cat­ur­al mais n’est pas très éloigné de ce que l’on croit savoir générale­ment de l’édition et de son his­toire. Et, en ce qui con­cerne plus par­ti­c­ulière­ment l’édition belge fran­coph­o­ne, pour cer­tains elle n’a tout sim­ple­ment jamais existé.

L’admirable livre de Pas­cal Durand et Thier­ry Habrand réduit les clichés en mon­trant la com­plex­ité et l’évolution inces­sante du domaine édi­to­r­i­al (belge de langue française). Com­posé de six chapitres et d’un épi­logue (ain­si que d’une post­face d’Yves Winkin, d’un index et de repères bib­li­ographiques), il présente dans un pre­mier temps, de façon macro­scopique, l’histoire des imprimeurs et de la con­tre­façon (du XVe au début du XIXe siè­cles) puis, dans un sec­ond temps, dans des chapitres de plus en plus longs et de plus en plus détail­lés, la suite de l’histoire, à par­tir du moment que Pas­cal Durand et Antony Gli­no­er avaient appelé « la nais­sance de l’éditeur » (Les Impres­sions nou­velles, 2005).

On ne peut que saluer l’entreprise de Pas­cal Durand et Tan­guy Habrand tant pour son éru­di­tion, sa clarté, sa per­spec­tive et sa pro­fondeur his­toriques, son écri­t­ure pré­cise que pour le vide qu’elle vient combler : il n’existait aucune syn­thèse sur l’édition belge cou­vrant une telle vasti­tude tem­porelle. Elle remonte à l’époque où la Bel­gique n’était pas encore un pays et où les édi­teurs étaient des imprimeurs – le terme d’imprimeur cumu­lait les trois fonc­tions d’édition, de fab­ri­ca­tion et de dif­fu­sion du livre. Dès le XVe siè­cle, les ate­liers d’imprimerie étaient répan­dus sur tout le ter­ri­toire : Alost, Brux­elles, Mons, Bruges, Anvers etc. Au tour­nant des XVe et XVIe siè­cles, on observe une inten­si­fi­ca­tion des échanges intel­lectuels et com­mer­ci­aux à l’échelle de l’Europe qui leur béné­ficiera. L’apogée de l’imprimerie human­iste cor­re­spon­dra aux années 1550–1590.

Pas­cal Durand et Thier­ry Habrand décrivent un phénomène mal con­nu bien que fon­da­men­tal dans l’histoire de l’imprimerie belge : la con­tre­façon. Avant cela, s’il exis­tait déjà une pro­duc­tion abon­dante, on créait finale­ment peu. Il en est de même avec la con­tre­façon qui est avant tout une affaire de réim­pres­sion. Au XVIIe et XVIIIe siè­cles, elle était pra­tiquée à grande échelle. Dans un sens, il ne faudrait pas déval­oris­er ce méti­er car il fal­lait savoir faire des coups risqués, envis­ager les affaires dans une per­spec­tive inter­na­tionale et dis­pos­er de tra­vailleurs tech­nique­ment expéri­men­tés. Mais on peut, dans un autre sens, voir que la con­tre­façon main­te­nait les imprimeurs dans la sub­or­di­na­tion à des valeurs et des pro­jets venant d’autres régions et à une représen­ta­tion toute tech­nique de la pro­duc­tion des livres. Ce phénomène dur­era jusqu’au milieu du XIXe siè­cle.

Les auteurs alors, plus spé­ci­fique­ment, s’attachent à l’histoire de l’édition dev­enue une activ­ité à part entière ; il ne sera plus guère ques­tion des imprimeurs. L’ouvrage ne se réduit pas à l’édition lit­téraire. Il s’intéresse à d’autres gen­res et sous-gen­res comme l’édition religieuse, sco­laire, artiste, théâ­trale, à la lit­téra­ture pour la jeunesse, à la bande dess­inée, aux sci­ences humaines et sociales etc. Il est d’ailleurs frap­pant de voir que tout au long des siè­cles l’édition lit­téraire belge n’a pas con­nu de suc­cès mas­sif ni inter­na­tion­al (même en France) sauf en pub­liant au XIXe siè­cle des auteurs comme Vic­tor Hugo qui a touché de son édi­teur brux­el­lois Albert Lacroix l’équivalent de six cent cinquante mille euros pour la ces­sion des Mis­érables ! Aujourd’hui, qu’en serait-il de l’édition lit­téraire en Wal­lonie et à Brux­elles si, depuis les années 1980, la Com­mu­nauté française n’avait pas dévelop­pé de poli­tique du livre tant pour les struc­tures édi­to­ri­ales que pour les auteurs ? L’exemple des édi­tions Jacques Antoine et des Éper­on­niers est éclairant à ce sujet et mar­que claire­ment les dif­férences d’avec les édi­teurs appar­tenant à d’autres secteurs comme Cast­er­man, Marabout…

Les édi­tions Jacques Antoine ont vu le jour en 1968. Dans un pre­mier temps, la poésie, le théâtre, les ouvrages uni­ver­si­taires à dimen­sion lit­téraire, la lit­téra­ture pat­ri­mo­ni­ale (col­lec­tion « Passé Présent ») occu­pent une place sig­ni­fica­tive dans leur cat­a­logue. L’éditeur joue la carte de l’exigence et de la résis­tance à l’édition parisi­enne. Il ne dévelop­pera la part romanesque que dans un sec­ond temps, avec la col­lec­tion « Écrits du Nord ». En 1985, Jacques Antoine perd la gérance de la mai­son et la société fait fail­lite. Après des lit­iges et des dif­férends, elle renaît sous l’appellation des Éper­on­niers dirigée par Lysiane D’Haeyere, déjà impliquée dans les édi­tions Jacques Antoine, et femme de l’éditeur par ailleurs. À eux deux, ils ont créé des entre­pris­es lit­téraires par­mi les plus pres­tigieuses de l’édition lit­téraire belge mais ils n’ont jamais atteint le con­fort de la sta­bil­ité com­mer­ciale mal­gré les aides de la Com­mu­nauté française.

Les degrés de divi­sion du tra­vail, les vol­umes et les cadences de pro­duc­tion et la vitesse de rota­tion des ouvrages pro­duits se déploient dif­férem­ment dans les édi­tions con­sid­érées comme indus­trielles. Leur développe­ment n’est pas lié à des sub­ven­tions mais est influ­encé par les muta­tions socio-économiques de la société. Par­mi ces édi­tions, Cast­er­man et les édi­tions De Boeck ont pris cha­cune des direc­tions dif­férentes.

Les édi­tions de Boeck sont nées à la fin du XIXe siè­cle et même si elles sont restées aux mains de la même famille, en cap­i­tal­isant sur leur répu­ta­tion acquise dans des matières comme les sci­ences com­mer­ciales, la physique et la chimie, elles se sont employées « dans les années 1970 et 1980, à se met­tre au dia­pa­son de la nou­velle économie de marché… ». Elles ont racheté d’autres maisons spé­cial­isées dans le domaine sco­laire, accrois­sant ain­si leur champ dis­ci­plinaire, et ont créé de grands pôles édi­to­ri­aux dont la survie est insé­para­ble de la crois­sance de la mai­son.

Les édi­tions Cast­er­man, édi­tions his­torique s’il en est (elles ont été créées à la fin du XVIIIe siè­cle) ont d’abord exer­cé les activ­ités d’imprimerie et pub­li­aient pour l’essentiel des ouvrages religieux. Elles chang­eront com­plète­ment de direc­tion au XXe siè­cle pour devenir la mai­son attitrée d’Hergé à par­tir de la pub­li­ca­tion des Cig­a­res du pharaon (1934) et l’une des plus remar­quables de ban­des dess­inées et de lit­téra­ture pour l’enfance et la jeunesse. Dans ce même temps, Cast­er­man gardera ses activ­ités d’imprimeur. De ses ate­liers sor­taient notam­ment l’annuaire télé­phonique, des indi­ca­teurs des chemins de fer et de la pro­duc­tion française (Guide Miche­lin). Ces édi­tions ont con­nu leur péri­ode la plus faste dans les années 1950–1960 tant sur le plan com­mer­cial qu’esthétique. Aujourd’hui, après de nom­breuses tur­bu­lences direc­to­ri­ales et économiques (dont leur rachat, en 1999, par le groupe Flam­mar­i­on), elles font par­tie du groupe Madri­gall, troisième groupe français de l’édi­tion. Quant à l’imprimerie, elle est inté­grée au Groupe Evadix depuis fin 2002 et a été rebap­tisée Cast­er­man Print­ing.

On n’a pu évidem­ment ren­dre compte ici de la richesse de cette somme à la fois his­torique, soci­ologique, économique. Quand bien même le livre touchera davan­tage les pas­sion­nés d’édition, les publics curieux de l’histoire de la Bel­gique, de la cul­ture… y trou­veront égale­ment matière.

Michel Zumkir