Ariane Le Fort : des mots comme des outils

Ariane Le Fort

Ari­ane Le Fort

Si vous n’avez lu qu’un seul roman d’Ariane Le Fort, vous le savez. Le livre reposé, des scènes, des lieux sur­gis­sent, nous hantent, comme si nous y étions. Et pour­tant, pour réalis­er cet effet-là, elle n’a, dans sa boîte à out­ils, que les mots. Leur puis­sance d’évocation. Leur force d’émotion. Leur pou­voir de nar­ra­tion. Avec beau­coup de savoir-faire et un peu de légèreté, elle nous donne à lire des his­toires qui pour­raient être des sujets de mag­a­zines féminins. Mais jamais elle ne tombe dans le piège facile de la doxa médi­a­tique, tou­jours elle va là où aucun arti­cle de presse, aucune émis­sion de télévi­sion, aucun post de réseaux soci­aux n’ira jamais, elle plonge dans la région de l’être qui résiste aux mots, dans l’endroit « le plus intérieur, le plus en dedans » : l’intime. Ren­con­tre.

Ari­ane Le Fort, de quel milieu social êtes-vous issue ?
Je proviens d’une famille plutôt bour­geoise. Mon père a étudié la théolo­gie. Suisse, il s’est instal­lé en Bel­gique comme pas­teur. Il est devenu pro­fesseur à la Fac­ulté uni­ver­si­taire de théolo­gie protes­tante de Brux­elles. Ma mère, insti­tutrice à la base, est d’un milieu indus­triel vervié­tois. Mes par­ents ado­raient lire. La lit­téra­ture fai­sait par­tie de notre vie, nous en par­lions beau­coup.

Que lisiez-vous quand vous étiez enfant ?
Je dévo­rais tout ce qui me tombait sous la main, surtout les livres de la Bib­lio­thèque rose et de la Bib­lio­thèque verte, que j’empruntais à la bib­lio­thèque com­mu­nale. En ce qui con­cerne les grands auteurs, entre guillemets, j’ai d’abord lu les romans his­toriques d’Henri Troy­at. Grâce à lui, j’ai décou­vert la Russie. Ensuite, je suis passée à Romain Gary. J’aimais cette lit­téra­ture pop­u­laire, ces grands romans acces­si­bles, de véri­ta­bles épopées. Je ne crois pas que je pour­rais encore en lire. On évolue. Petit à petit, et de plus en plus, grâce à la ren­con­tre de cer­tains auteurs, je suis allée vers l’intime. Mau­pas­sant, Colette, je les ai énor­mé­ment aimés. Et aus­si des roman­cières, les Anglais­es, les Améri­caines, Ani­ta Brookn­er, Edith Whar­ton… Elles ont dû un peu m’influencer. J’ai aus­si lu Mar­guerite Duras, sans en être fana­tique. Quand on par­le ain­si de lit­téra­ture, il faudrait que je retourne dans ma bib­lio­thèque, je ne me rap­pelle pas bien, pas de tout. Aujourd’hui Ian McE­wan est mon écrivain préféré.

Petite, écriv­iez-vous ?
Oui. J’ai essayé d’écrire mon jour­nal mais j’ai vite réal­isé qu’en l’écrivant, je men­tais. Je n’arrivais pas à écrire les choses telles qu’elles étaient mais plutôt telles que je voulais qu’on les lise, telles que je voulais les faire croire. Je me regar­dais écrire. Cela ne me fai­sait aucun bien. Je me suis dit, Écris plutôt un roman. J’avais douze ans. Ma sœur s’étant moquée de moi, je l’ai jeté à la poubelle. Nous n’en avons plus par­lé. L’envie d’écrire me chipotait, mais je n’osais pas m’y remet­tre. Vers vingt ans, ou vingt-trois, je ne sais plus, j’ai recom­mencé.

Était-ce L’eau froide efface les rêves ?
Non, avant ce titre, j’ai écrit Léon, l’histoire d’une jeune femme qui ren­con­tre un vieux type dans le tram. Elle se lie d’amitié avec lui, puis cela chavire. Elle a envie de le voir nu. Dans mes romans, tou­jours, à un moment, les choses bas­cu­lent… Il n’a pas été pub­lié, mais j’avais eu, déjà, un très bon con­tact avec Le Seuil.

le fort quand les gens dorment

À pro­pos du Seuil, votre édi­teur de longue date, pourquoi n’y avez-vous pas pub­lié votre dernier livre, Quand les gens dor­ment ?
J’étais très proche de René de Cec­ca­t­ty, mon édi­teur. Je m’entendais très bien avec lui. J’étais par con­tre très mal­heureuse de tout ce qui s’était passé, com­mer­ciale­ment, pour mes deux romans précé­dents. Quand on est dans une grande mai­son comme celle-là, la sit­u­a­tion est com­pliquée lorsqu’on vend peu. On ne s’occupe guère de vous. Alors, après Par­tir avant la fin, je me suis dit, Le Seuil, j’arrête. Les édi­tions belges ONLIT me plai­saient beau­coup. J’avais reçu, voilà quelques années, une propo­si­tion de leur part, de pub­li­er chez eux. Au dernier moment, j’ai été prise de scrupules. J’ai envoyé mon livre à René de Cec­ca­t­ty. Il l’a fait pass­er au comité de lec­ture, qui a été enchan­té. Tout allait bien. Puis, à cause de la crise du Covid, Le Seuil a décidé de se sépar­er de cer­tains auteurs qui ne rap­por­tent pas assez. J’ai fait par­tie de la char­rette. Finale­ment, cela m’arrangeait bien. J’ai donc fait ce que je voulais faire au départ : pro­pos­er le titre à ONLIT, et je m’en félicite à chaque instant.

Qu’est-ce qui fait que plusieurs années peu­vent se pass­er entre la pub­li­ca­tion de deux livres ?
Je suis très lente, je mets beau­coup de temps à décan­ter, à écrire. Quand je trou­ve que j’ai passé une bonne journée d’écriture, j’ai écrit une page. Je ne m’y mets pas tous les jours, je n’ai pas le temps, ma vie pro­fes­sion­nelle et sociale m’occupe beau­coup, mes deux fils aus­si. Et puis, je n’ai pas tant de choses à écrire que ça. Je ne suis pas très pro­lixe, même si je par­le beau­coup. Je me freine plutôt que de me laiss­er aller. J’enlève beau­coup, beau­coup, beau­coup, beau­coup, jusqu’à la racine, jusqu’à n’avoir plus rien à retir­er.

Qu’est-ce qui fait que lorsqu’un livre a été pub­lié vous en com­men­ciez un autre ?
Chaque année, je me dis, J’arrête, j’arrête tout. Il n’y a plus rien, c’est creux. Et chaque fois, on m’y reprend. Cela fait plus de trente ans main­tenant. C’est plus fort que moi, quand je m’y remets c’est une joie, un plaisir, un appro­fondisse­ment de moi-même, une pos­si­bil­ité de mieux com­pren­dre les choses qui m’entourent. J’ai une grande sat­is­fac­tion quand je trou­ve les mots justes pour exprimer ce qui me touche. Je ressens une joie, une joie évidem­ment asso­ciée à tous les doutes, à tout le reste, je ne dis pas que c’est sim­ple mais une fois que je trou­ve le vivant dans le texte, c’est par­ti, c’est gai, du plaisir. Les péri­odes où je n’écris pas, une grande tristesse m’habite. Écrire m’équilibre, me donne une rai­son de me sen­tir fière de moi. J’ai besoin de cela, d’être lue. Je n’écris pas pour moi, j’écris pour les autres, et quand je ne le fais pas, je perds une dimen­sion, je fonc­tionne, c’est tout.

Cha­cun des sujets de vos livres pour­rait être l’objet d’un arti­cle de mag­a­zine féminin. Par exem­ple, dans Quand les gens dor­ment, il y a une dif­férence d’âge entre les per­son­nages. Pierre a quinze ans de plus que Janet. Il a plus de sep­tante ans. Or, pour vous, cela ne sem­ble pas avoir d’importance. D’autres roman­cières ou romanciers se seraient pré­cip­ités pour en faire le sujet.
Vous voulez dire qu’il est tou­jours capa­ble de belles érec­tions ? Pourquoi est-ce que cela inter­viendrait ? Le fait qu’il soit plus âgé le rend tout de même plus frag­ile. Il est moins armé parce qu’il lui est arrivé des choses très graves, l’accident mor­tel de sa fille notam­ment. Mais le fait qu’il ait quinze ans de plus ou de moins, ne change rien à la rela­tion qu’ils peu­vent avoir. Il n’est ni gra­bataire, ni alité, il est capa­ble de séduire. Je n’ai pas envie de ren­tr­er dans les ornières aux­quelles on pour­rait s’attendre. À chaque roman, je fais tout mon pos­si­ble pour ne pas entr­er dans les lieux com­muns, dans la pen­sée unique, je fais tout ce que je peux pour cela.

le fort avec plaisir francois

Vos per­son­nages sem­blent réels, on a l’impression de les con­naître. Et pour­tant ils sont une co-con­struc­tion de vous et de vos lecteurs.
En général, j’utilise des per­son­nes exis­tantes pour racon­ter mes his­toires. C’est une enveloppe que j’emprunte et dont je me libère ensuite. Cela s’avère d’ailleurs par­fois dif­fi­cile, agaçant pour mes proches. Ils veu­lent savoir la part réelle, la part inven­tée. Par exem­ple, en écrivant Avec plaisir, François, l’histoire de ce père âgé qui vit un amour inat­ten­du et tardif avec un autre homme, c’est comme si je sor­tais du bois, les gens avaient besoin d’avoir des répons­es. Je dis­ais, Écoutez, vous n’aurez pas les répons­es, débrouillez-vous. Si ces per­son­nages parais­sent vrais, tant mieux.

Est-ce que vous essayez de mas­quer les per­son­nes pour qu’on ne les recon­naisse pas ?
J’invente beau­coup de choses qui font que les gens se per­dent un peu, entre la réal­ité et la fic­tion. Je malaxe les élé­ments, mais pas telle­ment. À la lim­ite, je ne me préoc­cupe pas de vex­er des gens. Il m’est cepen­dant arrivé, pour cer­tains livres, de deman­der la per­mis­sion. Par exem­ple, j’avais pro­posé, pour On ne va pas se quit­ter comme ça ?, à celui qui avait inspiré Vin­cent de lire le man­u­scrit avant que je le présente à l’éditeur. Il ne l’a pas souhaité. Quand plus tard il l’a lu, cela a été étrange pour lui de décou­vrir cer­taines choses. Il voy­ait bien que je mélangeais tout, racon­tais des choses qui n’avaient jamais existé. Il m’avait fait con­fi­ance, et il réus­sis­sait à voir le livre comme un objet hors de lui et non comme une par­tie de sa vie.

Est-ce qu’on pour­rait dire que vous écrivez de l’autofiction ?
Je ne le pense pas, non. Aucun de mes romans n’est auto­bi­ographique, sauf peut-être celui qui a l’air de l’être le moins. Beau-fils est vrai­ment très loin de moi, même si cer­tains ont pu penser le con­traire.

Com­ment décidez-vous que tel ou tel per­son­nage pren­dra en charge la nar­ra­tion ?
Je ne réfléchis pas. Cela s’impose à moi, assez spon­tané­ment. Au départ d’un roman, il y a des per­son­nages de la vraie vie qui m’intéressent et une sit­u­a­tion que je trou­ve éminem­ment romanesque, dans mon domaine, celui de l’intime. Alors hop, j’ai une scène, une scène comme une scène de film, une scène vers laque­lle j’ai envie d’aller, qui se présente naturelle­ment, comme chaque début de chapitre se présente naturelle­ment. La fin intro­duit le début. C’est pour cela, aus­si, que j’aime tri­cot­er. Une ligne suit l’autre. Il suf­fit que, si je suis en accord avec ce que j’écris, que je lise la ligne d’avant pour que la ligne d’après s’impose. Et je con­stru­is ain­si tout mon tapis, tout mon texte comme ça, je le tisse. Si cela coince, c’est que je suis par­tie dans un mau­vais dessin. Alors, je dois tout détri­cot­er et recom­mencer.

Qu’est-ce qui fait qu’il vous faille par­fois tout défaire ?
L’ambiance. Je m’ennuie. Je n’ai plus d’inspiration. Il n’y a plus rien. Je trou­ve les per­son­nages neuneus. Par­fois il suf­fit d’un mot, rien qu’un mot, pour que j’aie l’impression de plonger dans le mau­vais côté de l’histoire. Peut-être que mon prénom à avoir avec cela. J’ai sou­vent l’impression d’être sur le fil, de pou­voir tomber dans le roman à l’eau de rose, sen­ti­men­tal, alors que ce n’est pas du tout ça qui m’intéresse. Et en même temps, j’ai envie de par­ler d’amour. Je dois faire atten­tion.

Vous disiez qu’en écrivant vous voyez des scènes comme au ciné­ma. Com­ment arrivent-t-elles ? S’écrivent-elles ?
C’est quelque chose de l’ordre du fan­tasme. Nous avons tous une série de fan­tasmes que nous souhaitons ou craignons de voir se réalis­er. Les choses se pla­cent dans ma tête, comme je l’ai déjà dit, de manière naturelle. Elles se présen­tent. Des images sur­gis­sent, plutôt que des argu­men­ta­tions, des développe­ments ou des réflex­ions. Je ne cherche pas à expli­quer une scène, je cherche à la mon­tr­er. Je n’argumente pas, je ne développe pas d’idées. L’explication me paraît vaine. Je suis très visuelle. J’observe beau­coup. J’aurais peut-être dû faire du ciné­ma.

Juste­ment, pourquoi cela se trans­forme-t-il en phras­es plutôt qu’en pho­togra­phies ou en films ?
J’aime les mots. Je les utilise comme des out­ils, et non comme une final­ité. Il faut qu’ils restent des out­ils, qu’ils finis­sent même par être oubliés quand le résul­tat est là. On fait avec eux ce que l’on veut, on n’est pas trib­u­taire de la réal­ité. Ils appor­tent mille nuances à l’image. Je ne suis pas sûre que je pour­rais réalis­er la même chose avec une caméra.

Lorsque que vous écrivez une scène, est-ce que les mots trans­for­ment les images que vous aviez en vous ?
Sans doute. Lorsqu’ils com­men­cent à laiss­er appa­raître quelque chose, ce n’est pas néces­saire­ment ce que j’aurai voulu. Mais ce sera tou­jours assez proche.

Les lieux, les apparte­ments sont bien davan­tage que des décors dans vos romans. Pour­rait-on dire qu’ils sont des per­son­nages à part entière ?
La plu­part du temps, je con­nais les lieux que je racon­te. Je me les réap­pro­prie, les réin­vente, les déplace géo­graphique­ment. Ils sont avant tout des intérieurs, des cham­bres, des apparte­ments. Ils sont très impor­tants. Je suis très sen­si­ble à l’atmosphère qui s’en dégage, au bien-être que je vais ressen­tir de m’y trou­ver ou pas. Par­fois, j’ai envie d’y rester, par­fois de m’enfuir. Je peux être très mal à l’aise, très mal­heureuse dans cer­tains lieux. Je les appréhende de manière très com­plète, très physique. De les vivre ain­si me per­met de les racon­ter. Ils sont bien, comme vous me le demandiez, des êtres à part entière. Dans Quand les gens dor­ment, on retrou­ve le même ques­tion­nement que dans d’autres de mes livres : la femme est amoureuse d’un homme, mais le lieu dans lequel cela devrait se pass­er n’est pas accept­able pour elle. Elle doit essay­er de recon­stru­ire quelque chose d’interne pour qu’elle puisse accepter de rester dans ce lieu-là. La dif­férence de lieu va peut-être blo­quer toute la rela­tion nais­sante.

Pourquoi Brux­elles n’était-elle pas nom­mée dans vos pre­miers livres, alors qu’on y retrou­vait déjà des élé­ments de la ville ?
Effec­tive­ment, je ne dis­ais pas claire­ment au début que mes his­toires se pas­saient à Brux­elles. Dans L’eau froide, je restais dans le flou. Il y avait le nom des rues, mais elles ne se situ­aient pas géo­graphique­ment là où elles sont. Peut-être que j’avais un peu honte d’habiter Brux­elles. Dans le monde lit­téraire, on a l’impression que tout se passe à Paris. Je pen­sais aus­si que les lecteurs n’allaient pas s’y retrou­ver. Je me con­traig­nais. Puis, j’ai com­mencé à lire la lit­téra­ture scan­di­nave où les auteurs ne se privent pas de faire se dérouler l’action dans des endroits com­plète­ment incon­nus. J’ai pen­sé que s’ils pou­vaient le faire, pourquoi pas moi avec Brux­elles.

Comme vous l’avez évo­qué il y a quelques instants, vous racon­tez beau­coup, qua­si exclu­sive­ment, le début des his­toires.
Effec­tive­ment, ce qui m’intéresse, ce sont les débuts. Là où tout est encore frag­ile, où le plus de choses peu­vent se pro­duire… J’aime racon­ter le rap­port à la séduc­tion, au désir, à la décou­verte. Les choses sont plus effer­ves­centes dans le début d’histoire, ou dans sa fin, que dans le moment inter­mé­di­aire où les choses qui s’y passent sont con­nex­es à la rela­tion. La rela­tion n’est plus le cen­tre de tout. Le rap­port amoureux est fasci­nant, il peut provo­quer d’immenses dégâts. Peu de choses dans la vie peu­vent être plus boulever­santes que cela, des gens sont capa­bles de tout remet­tre en jeu pour cela, pour un rap­port amoureux. C’est ver­tig­ineux, tou­jours, quel que soit notre âge, nos déci­sions, notre sens moral.  Comme je n’ai pas encore bien com­pris com­ment cela fonc­tion­nait, je ne peux pas m’empêcher d’avoir envie d’en écrire. Plus j’avance en âge, plus j’ai des idées là-dessus, une com­pas­sion pour l’état amoureux, une indul­gence, un éton­nement qui ne s’éteint pas.

Il n’y a pas de juge­ment moral dans vos livres…
Qui suis-je pour pou­voir juger…

Michel Zumkir


Livres cités

L’eau froide efface les rêves, Régine Deforges, 1989, rééd. Ancrage, 2000 et Fenixx, 2016
Beau-fils, Seuil, 2003, rééd. Espace Nord, 2017
On ne va pas se quit­ter comme ça ?, Le Seuil, 2010
Avec plaisir, François, Le Seuil, 2013
Par­tir avant la fin, Le Seuil, 2018
Quand les gens dor­ment, Onlit, 2022


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°214 (2023)