Claire Huynen : le roman comme modelage

Claire Huynen

Claire Huy­nen

Claire Huy­nen a pub­lié sept romans en vingt-sept ans. Cha­cun d’eux appa­rait comme une ren­con­tre avec un per­son­nage, un monde, une voix. Des ren­con­tres, au sens fort et noble du terme.

Comme celle, pour cet entre­tien, avec l’écrivaine dans son chaleureux apparte­ment du qua­torz­ième arrondisse­ment de Paris, un rez-de-chaussée sur cour. Ce jour-là, en fin d’après-midi, la fenêtre du salon grande ouverte, elle m’attendait sur le canapé, les mots déjà prêts à sur­gir. La con­ver­sa­tion s’est pro­longée jusqu’à l’aube, entre con­fi­dences lit­téraires, éclats de rire et gorgées de vin.

Toutes les notices biographiques en qua­trième de cou­ver­ture de vos romans com­men­cent par : “Claire Huy­nen est belge et vit à Paris.” Pourquoi cette for­mule ?
C’est un choix délibéré. Elle tient en peu de mots, mais dit l’essentiel. Elle me résume. Mon instal­la­tion à Paris ne fut pas vrai­ment un pro­jet, mais plutôt une con­séquence. Mes deux par­ents étaient belges, j’ai gran­di en Bel­gique. À treize ans, j’ai décidé de vivre avec mon père, plutôt qu’avec ma mère. Or, mon père s’était instal­lé en France. En vérité, j’ai choisi mon père bien avant de choisir la France. Nous sommes d’abord passés par Sois­sons, puis par Chartres. Très vite, j’ai été autonome, puisque j’ai vécu seule dès l’âge de quinze ans. Peu après, j’ai démé­nagé à Paris pour mes études. Mais la Bel­gique ne m’a jamais quit­tée. Elle est en moi, enrac­inée. J’appartiens à ce pays. C’est une his­toire de cli­mat, d’atmosphère. Dès mes quinze ans, j’ai beau­coup voy­agé entre les deux pays. Je retour­nais notam­ment à Liège, au Cirque Divers — lieu emblé­ma­tique d’une effer­ves­cence belge, joyeuse­ment absurde, portée par une lib­erté artis­tique que je ne retrou­vais pas à Paris. Il y rég­nait une atmo­sphère unique, une folie douce, un esprit décalé que je recon­nais­sais comme mien. La Bel­gique, je la vois comme une ile. Avec cette prob­lé­ma­tique pro­pre aux iliens, ce désir impérieux de par­tir… et, en même temps, une irré­press­ible nos­tal­gie, un attache­ment vis­céral. On rêve d’ailleurs, mais on reste habité par la terre qu’on a quit­tée. Je n’ai pas for­mulé cela tout de suite — je l’ai com­pris avec le temps.

huynen les femmes de louxor

Mal­gré cet attache­ment, la Bel­gique n’est pas vrai­ment présente dans vos livres.
Elle y est pour­tant, en fil­igrane. Dis­crète, mais fidèle. Dans presque cha­cun de mes romans, je glisse un bel­gi­cisme — un mot du pays, comme un clin d’œil. Cela provoque tou­jours un petit débat avec la mai­son d’édition. Dans Les femmes de Loux­or, j’emploie le mot brol. Mon éditrice, intriguée, m’a demandé ce que cela sig­nifi­ait, pressen­tant bien qu’il s’agissait d’un terme belge. Quant à la cor­rec­trice, elle l’a tout bon­nement rem­placé par bol… (rires). Et pour les chiffres, j’écris sep­tante ou nonante. J’aime jouer avec cela. Autre chose : je veille tou­jours — à l’exception des deux romans se déroulant en Égypte — à ne pas nom­mer explicite­ment la ville où se déroule l’action. Sou­vent, pour moi, il s’agit de Paris. Mais je tiens à ce que le lieu reste ouvert, qu’il puisse tout aus­si bien être Brux­elles, Liège, une ville de province française ou d’ailleurs en Europe. Ce flou est volon­taire. Il laisse au lecteur une lib­erté de pro­jec­tion, une lat­i­tude géo­graphique.

De quel milieu cul­turel venez-vous, et com­ment a‑t-il influ­encé votre manière d’entrer en lit­téra­ture ?
Mon père était avo­cat, ma mère a occupé dif­férentes fonc­tions à la RTBF. Elle est quelqu’un de très car­ré, tan­dis que mon père incar­nait la folie, la lib­erté. Je me suis tou­jours sen­tie beau­coup plus proche de lui, dans mon imag­i­naire comme dans mon vécu. Avec ma mère, nos univers intérieurs sont très dif­férents. Tous deux étaient cepen­dant des per­son­nes cul­tivées, lit­téraires.
Pour com­pren­dre com­ment l’écriture est entrée dans ma vie, il faut remon­ter à mon par­cours uni­ver­si­taire. J’avais choisi le droit — et je l’aimais pas­sion­né­ment. À treize ans, après un stage dans un cab­i­net d’avocats à Chartres, je suis tombée amoureuse du méti­er. Ce stage fut un enchante­ment : loin des corvées de pho­to­copies, j’assistais aux ren­dez-vous, on me traitait avec égards, peut-être à cause de mon père. Je n’avais aucun doute : je serais avo­cate. À seize ans, j’ai quit­té le lycée pour suiv­re une capac­ité en droit — l’équivalent du bac­calau­réat, mais en cours du soir. L’idée était de me con­stituer un socle solide, tout en tra­vail­lant la journée. Ensuite, j’ai pour­suivi mes études, avec la même ardeur. Mais peu à peu, l’envie de plaider s’est estom­pée ; je voulais m’orienter davan­tage vers la recherche.
Au moment du DEA — l’équivalent du Mas­ter 2 — je tra­vail­lais à plein temps, comme je l’ai tou­jours fait durant mes études. J’avais pris un mois de con­gé pour écrire mon mémoire. Tout était prêt, pen­sé, struc­turé depuis des mois. Et pour­tant, le pre­mier jour, face à la page blanche, une évi­dence m’a tra­ver­sée : je n’en avais pas envie. Après huit années de droit, une las­si­tude pro­fonde m’avait gag­née. Je me suis raison­née, en vain. Alors, je me suis dit : ma cocotte, fais autre chose, mais fais-le sérieuse­ment. Ce mois ne sera pas un mois de vacances. L’idée a jail­li : écrire un roman. Et le ter­min­er dans le délai impar­ti. Ce fut mon seul objec­tif.
Je suis allée fouiller dans ma bib­lio­thèque. J’ai pris un roman pub­lié aux édi­tions de Minu­it — je ne me sou­viens plus lequel — et j’ai comp­té le nom­bre de signes pour me fix­er un cap quo­ti­di­en. Je m’étais don­né trente jours. Il me fal­lait un début, un milieu, une fin. Une nuit entière à chercher une idée, jusqu’à ce que vienne une pre­mière phrase. Ensuite, j’ai décidé de ne pas me couch­er tant que je n’aurais pas atteint le quo­ta de signes jour­nalier prévu. Je suis dev­enue experte en diver­sions — cette grande alliée de l’écrivain. Mon apparte­ment n’avait jamais été aus­si pro­pre (rires). Trente jours plus tard, Marie et le vin était ter­miné. J’avais relevé le défi. J’ai rangé le man­u­scrit dans un tiroir, et je suis retournée à mon quo­ti­di­en.
Ce n’est que quelques mois plus tard que j’ai osé le faire lire à des amis. Ils m’ont dit qu’ils l’avaient trou­vé for­mi­da­ble… Bon, ce sont des amis (rires). Je l’ai encore lais­sé repos­er. Puis, six mois après, je l’ai relu, légère­ment retouché, et je l’ai envoyé à quelques maisons d’édition. Non pas pour être pub­liée — je n’y croy­ais pas — mais pour avoir un regard extérieur, un juge­ment pro­fes­sion­nel. À ma grande sur­prise, il a été accep­té par les édi­tions du Cherche Midi, qui sont restées mon édi­teur pen­dant plusieurs années. J’avais très peur qu’on m’impose des mod­i­fi­ca­tions — je ne m’en sen­tais pas capa­ble. Et puis, un jour, Pierre Drach­line m’a appelée. Il m’a dit des choses très belles, dont je n’ai retenu qu’une seule phrase. Une phrase sim­ple, qui m’a soulagée comme un baume : Il n’y a rien à enlever, rien à ajouter.

huynen marie et le vin

Est-ce que cette expéri­ence inau­gu­rale d’écriture a ouvert la voie à votre manière de tra­vailler vos romans ?
Je con­tin­ue à repro­duire les con­traintes de ce pre­mier roman. Il me faut tou­jours le début, la fin et le milieu. À chaque fois, je m’enferme et j’écris très rapi­de­ment, sur une péri­ode très courte, quo­ti­di­en­nement, sans rien faire d’autre, pour ne pas cass­er le rythme. Comme la mise au tra­vail est com­pliquée, créer le mou­ve­ment facilite les choses. Ensuite, je suis emportée, entrainée par l’écriture. Je ne relis jamais tant que j’écris, pour ne pas être freinée par un regard cri­tique.
Je me suis très vite ren­du compte que ma voix se trou­vait dans une écri­t­ure sim­ple. Dès que je par­tais dans de grandes envolées, je réal­i­sais que ce n’était pas ma manière d’écrire. Cela m’a été con­fir­mé par Pierre Drach­line : quand je lui ai envoyé les pre­mières pages de mon deux­ième roman, il m’a mise en garde con­tre la pré­ciosité. Je l’ai pris comme le con­seil d’un maitre.

Vos romans abor­dent des thé­ma­tiques très var­iées. Com­ment sur­gis­sent-elles, et com­ment con­stru­isez-vous ces univers, sachant que vous ne sem­blez pas écrire de façon auto­bi­ographique, même si votre vécu peut par­fois vous inspir­er ?
Je crois que, longtemps, je me suis sen­tie illégitime dans l’écriture — un sen­ti­ment tenace, quoique moins pesant avec les années. Et dans le même reg­istre, j’ai tou­jours pen­sé man­quer d’imagination. Si j’aime les écri­t­ures épurées, celles qu’on qual­i­fie de blanch­es, je rêverais d’être Balzac, Dos­toïevs­ki… mais je n’ai pas cette imag­i­na­tion-là. En réal­ité, mes his­toires sont très sim­ples. On me dit sou­vent le con­traire — je l’entends, cela me fait sourire (rires). Il faut dire que je viens d’un monde où l’imaginaire cir­cu­lait vivace­ment. Du côté de mon père, les légen­des famil­iales étaient trans­mis­es comme des vérités. Très tôt, j’ai été con­fron­tée à cette fron­tière floue entre le réel et le mythe, et j’ai tou­jours eu une incli­na­tion à la vérité. On racon­tait, par exem­ple, qu’une arrière-grand-tante avait dressé un arbre généalogique remon­tant jusqu’au pre­mier mil­lé­naire. Elle y retraçait l’origine de notre nom, Huy­nen, affir­mant qu’il prove­nait d’un seigneur Huyn, établi aux alen­tours de l’an mil dans une con­trée qui ne s’appelait pas encore la Bel­gique — sans doute du côté des Fourons. Le -en serait un suf­fixe fla­mand mar­quant l’appartenance. Les Huy­nen seraient ain­si les enfants illégitimes de ce seigneur, ou les enfants de ses domes­tiques… Ce réc­it, peut-être né de nos traits famil­i­aux — les pom­mettes hautes, les yeux légère­ment bridés — n’a jamais pu être véri­fié. On dis­ait que l’arbre généalogique repo­sait dans un cof­fre — un cof­fre bien réel — mais nul n’en a jamais retrou­vé la clé (rires). C’est sans doute pour cela que mes pro­pres his­toires me parais­sent tou­jours en deçà de celles que l’on m’a racon­tées. Je me crois sans imag­i­na­tion, parce que j’ai gran­di dans un monde où l’imaginaire débor­dait toute mesure. Un jour peut-être, j’écrirai à par­tir de ces légen­des.
Mais pour revenir à votre ques­tion, ce que je peux dire, c’est que l’élan d’un roman, chez moi, com­mence tou­jours par une matière. C’est presque un mot de sculp­teur : une matière à pétrir, à tra­vailler. À chaque livre cor­re­spond une matière dom­i­nante : il y a eu le vin (Marie et le vin), le désir (Une ren­con­tre), la vieil­lesse (Série grise), le tourisme de masse (Néfer­ti­ti en biki­ni), l’amitié (À ma place), la foi (Ceci est mon corps), le tourisme amoureux (Les femmes de Loux­or). Je ne peux pas dire com­ment cette matière s’impose. Elle sur­git, sou­vent après d’autres idées, que je laisse pass­er, que je refuse de not­er — je tiens à cette part d’oubli. Et puis il y en a une qui insiste. Elle se fait plus dense, elle reste. Le moment où je décide de me met­tre à écrire, lui, obéit à un mou­ve­ment plus dif­fus. Il y a des signes. Je ressens de l’ennui. Une forme de mélan­col­ie me gagne, une humeur morne — presque dépres­sive — que j’ai appris à recon­naitre. Elle précède l’acte d’écrire. Aujourd’hui, je l’accueille avec joie, car elle annonce le bas­cule­ment. Je pense sou­vent à cette phrase d’António Lobo Antunes — je cite de mémoire : « Je ne peux réelle­ment me met­tre à écrire qu’au moment pré­cis où je m’en sens inca­pable. » Et je com­prends par­faite­ment ce qu’il veut dire.

Vous êtes-vous déjà con­fron­tée à la fameuse ques­tion : « Pourquoi écrivez-vous ? »
Oui, bien sûr. Au moment de la paru­tion de mon pre­mier roman, je m’étais pré­parée à cette inter­ro­ga­tion. J’avais même pris soin d’y réfléchir, prête à y répon­dre… Et puis per­son­ne ne me l’a posée (rires). Cela dit, la ques­tion est restée. Au fond, je ne sais tou­jours pas très bien pourquoi j’écris, ni pour qui. Mais j’ai trou­vé une for­mule qui fonc­tionne bien en entre­tien — et qui, avec le temps, me sem­ble porter un cer­tain sens : j’écris pour me ren­dre intéres­sante. Cela peut sem­bler léger, presque dés­in­volte, mais ce n’est pas que cela. Il y a aus­si, der­rière, une quête plus intime, plus pro­fonde.

huynen a ma place

Votre écri­t­ure sem­ble avoir changé depuis À ma place. Elle s’est den­si­fiée, comme chargée de davan­tage d’émotion. Est-ce une impres­sion ? 
C’est une impres­sion que je partage. Pour répon­dre, je vais vous par­ler de Simenon, dont je suis éper­du­ment amoureuse de l’œuvre. Ce qui me fascine chez lui, c’est que je ne com­prends pas com­ment ça fonc­tionne. Dès les pre­mières lignes, on est hap­pé. Il installe une atmo­sphère, un cli­mat, sans rien démon­tr­er. Il dis­ait qu’il n’utilisait que des mots en trois dimen­sions, des mots sim­ples mais chargés de réal­ité, des mots justes, incar­nés. Il a aus­si une façon bien à lui de pass­er du passé au présent, puis au futur, sans qu’on ne s’en rende compte. On racon­te — peu importe que cela soit vrai ou non — qu’avant de pub­li­er sous son nom, il avait écrit une cen­taine de romans sous pseu­do­nymes, pour « gâch­er du plâtre ». Et qu’un jour, Colette lui aurait dit : « C’est trop lit­téraire. » Je retiens cela : cette exi­gence de vérité, de dépouille­ment.
Aujourd’hui, j’ai peut-être trou­vé une forme de justesse dans mon écri­t­ure. J’ose effac­er. Je sais retir­er. Ce que je n’arrivais pas à faire avant, de peur de per­dre quelque chose. Désor­mais, je me fais con­fi­ance au peu. Et c’est peut-être dans cette sim­plic­ité trou­vée, dans ces phras­es plus nettes, plus resser­rées, que l’émotion trou­ve sa place. Je crois qu’elle y cir­cule mieux. Dans mes pre­miers livres, j’aimais les mots rares, les tour­nures sin­gulières. Aujourd’hui, je les vois comme des orne­ments inutiles, qui inter­rompent le rythme. Un mot trop voy­ant fait tache — il dis­trait, il détourne.

Vous évo­quiez plus tôt un sen­ti­ment d’illégitimité. Pou­vez-vous en dire plus ?
C’est une sen­sa­tion que j’ai longtemps portée, même si, désor­mais, je la vis avec une cer­taine sérénité. Le mot écrivain, je ne me l’autorisais pas. Lorsqu’on m’y asso­ci­ait, j’avais le réflexe de regarder autour de moi, con­va­in­cue qu’on s’adressait à quelqu’un d’autre. Borges a une phrase que je trou­ve mag­nifique : « Je ne suis pas fier de ce que j’ai écrit, mais je suis fier de ce que j’ai lu. » Avant de me con­sid­ér­er comme écrivain, je me suis tou­jours pen­sée comme lec­trice. Mes grandes fig­ures d’écrivains vien­nent du 19e siè­cle français, russe, anglais : Stend­hal, Flaubert, Balzac, Dos­toïevs­ki, Austen… Plus tard, j’ai ren­con­tré le 20e siè­cle. Simenon, bien sûr. Même si j’aime les bons racon­teurs d’histoire, c’est le lit­téraire qui me boule­verse le plus, le style, l’écriture. Je pense à la trilo­gie antique d’Henry Bauchau. La décou­verte d’Antigone a été un choc. Dès les pre­mières phras­es, j’ai sen­ti — presque physique­ment — une main se pos­er sur mon épaule. Une voix me dis­ait : « Lis plus lente­ment. » Ce pou­voir de ralen­tisse­ment, Proust l’a aus­si. Pen­dant longtemps, j’ai cru que La recherche ne m’était pas des­tinée. Et puis je l’ai lue. Ce qui m’a ras­surée, c’est que ce n’était pas si dif­fi­cile. Et surtout : que c’était drôle. Un été, je me suis lais­sé emporter, et j’ai tout lu d’une traite. Proust te demande de ralen­tir, de t’absorber. Je relis par­fois cer­taines phras­es, sim­ple­ment pour m’en imprégn­er, comme on respire un par­fum. Et même si, au fond, je con­tin­ue de croire que cette œuvre n’est pas faite pour moi, À la recherche du temps per­du est peut-être le livre qui m’a le plus boulever­sée. Je n’ai qu’un désir aujourd’hui : le relire. Mais avant cela, j’aimerais l’oublier un peu… pour pou­voir le redé­cou­vrir comme la pre­mière fois, même si je sais que ce ne sera plus jamais tout à fait pareil.

Que lisez-vous lorsque vous êtes en péri­ode d’écriture ? 
Comme il m’est impos­si­ble de m’endormir sans lire — sauf quand je suis saoule (rires) — il est impor­tant de bien choisir ce que je lis pen­dant que j’écris. Je m’impose des écri­t­ures blanch­es, des écri­t­ures qui ne vien­nent pas per­turber mon pro­pre rythme ni le déformer, aus­si belles soient-elles. Je suis une vraie éponge. Je me sou­viens, par exem­ple, de la péri­ode où je lisais la cor­re­spon­dance amoureuse de François Mit­ter­rand : j’en suis venue à écrire mes mails comme lui… D’où la néces­sité de me préserv­er, de choisir des textes qui me lais­sent intacte.

huynen nefertiti en bikini

Dans vos romans, au-delà de la matière qui les fonde, il y a tou­jours un per­son­nage cen­tral, par­fois à la pre­mière per­son­ne, par­fois à la troisième. Com­ment décidez-vous de la voix nar­ra­tive ?
Je ne le décide pas. Cela s’impose. Je ne crois pas que la per­son­ne gram­mat­i­cale mod­i­fie fon­da­men­tale­ment ma rela­tion au per­son­nage. J’en ai eu la preuve en écrivant Néfer­ti­ti en biki­ni. Je n’arrivais pas à tranch­er : fal­lait-il adopter la pre­mière ou la troisième per­son­ne ? Alors j’ai com­mencé par altern­er les deux, et j’ai atten­du de voir laque­lle fini­rait par domin­er. Une fois que c’était clair, j’ai tout repris à la troisième.
Dans Ceci est mon corps, il y avait un moment où je glis­sais briève­ment à la pre­mière per­son­ne, comme pour accéder à une inten­sité sup­plé­men­taire dans la per­cep­tion d’Hélène, mon héroïne. Mon éditrice, Cather­ine Guille­baud, m’a dit qu’elle ne chang­erait rien au texte… sauf cela. Pour elle, cette incur­sion n’était pas néces­saire. Je l’ai écoutée. Et avec le recul, je me rends compte qu’elle avait rai­son. L’émotion n’a rien per­du en restant dans la troisième per­son­ne.

La soli­tude sem­ble tra­vers­er tous vos romans, même lorsqu’elle n’en est pas le thème. Vos per­son­nages parais­sent tous en quête d’une place, d’un ancrage.
Je pour­rais tout d’abord vous répon­dre de manière très factuelle : longtemps, j’ai été per­suadée de ne pas savoir écrire de dia­logues. L’exercice me sem­blait étranger, presque rétif — comme si l’interaction entre les per­son­nages m’échappait. La soli­tude dans laque­lle je plongeais mes pro­tag­o­nistes me per­me­t­tait, d’une cer­taine façon, d’éviter cet écueil : pas de dia­logues, donc pas de mal­adress­es. Cela expli­querait peut-être pourquoi je n’avais pas du tout con­science de la récur­rence de cette soli­tude, jusqu’à ce qu’un cri­tique me le fasse remar­quer. Et pour­tant, dès la toute pre­mière phrase de Marie et le vin, le mot soli­tude était là : « C’est en se réveil­lant à cinq heures du matin que Marie déci­da que doré­na­vant sa vie serait exclu­sive­ment con­sacrée au vin et à la soli­tude. » C’est révéla­teur. Pour­tant, je suis une per­son­ne très sociale. J’aime les autres. Mais j’aime aus­si pro­fondé­ment la soli­tude. Pourquoi est-elle si présente dans mes livres ? Je ne sais pas. Et ce n’est pas grave de ne pas savoir (rires). D’une cer­taine manière, cela rejoint la ques­tion de la légitim­ité, ou plutôt l’idée de trou­ver sa place, thème qui s’est vrai­ment imposé avec À ma place. Cela peut se lire à plusieurs niveaux. Il s’agit d’être au bon endroit, au bon moment. Même dans les choses les plus sim­ples : quand on m’invite à un din­er, par exem­ple, je me mets dans un état de disponi­bil­ité, de présence totale. J’accorde beau­coup d’importance à cette pleine présence à l’instant.

Pierre Drachline

Pierre Drach­line

Vous avez longtemps tra­vail­lé avec Pierre Drach­line, au Cherche Midi. Com­ment avez-vous ressen­ti sa mort ?
La mort de Pierre Drach­line m’a lais­sée orphe­line. Il n’était pas seule­ment mon édi­teur : c’était mon édi­teur. Je l’ai ren­con­tré quand Marie et le vin a été accep­té par le Cherche Midi. À par­tir de là, une véri­ta­ble rela­tion s’est nouée. On se voy­ait, il me par­lait, je l’écoutais. Par exem­ple, je savais que Néfer­ti­ti en biki­ni n’était pas un grand livre. Mais il a choisi de le pub­li­er. Cela comp­tait. Cela voulait dire : Je te fais con­fi­ance. Je crois au suiv­ant. C’est ce que peut faire un édi­teur : ren­dre pos­si­ble le livre d’après. Après sa dis­pari­tion, j’ai envoyé mon man­u­scrit au PDG du Cherche Midi, Pierre Hér­a­clès. Il m’a appelée, très cour­toise­ment, pour me dire que l’équipe mar­ket­ing n’y voy­ait pas de poten­tiel com­mer­cial. C’est un autre monde. Heureuse­ment, cela ne m’a pas empêchée d’écrire. Mais si Ceci est mon corps n’avait pas trou­vé de mai­son, je ne sais pas si j’aurais pour­suivi.
Aujourd’hui, je pub­lie chez Arléa. Et la ren­con­tre avec Cather­ine Guille­baud, l’éditrice de la col­lec­tion « 1er Mille » est, elle aus­si, une très belle ren­con­tre. Elle a ravivé ce lien néces­saire : celui qui rend le tra­vail d’écriture pos­si­ble, légitime, soutenu.

Michel Zumkir

Bib­li­ogra­phie
Marie et le vin, Le Cherche Midi, 1998.
Une ren­con­tre, Le Cherche Midi, 2000.
Série grise, Le Cherche Midi, 2011.
Néfer­ti­ti en biki­ni, Le Cherche Midi, 2015.
À ma place, Le Cherche Midi, 2016.
Ceci est mon corps, Arléa, 2024.
Les femmes de Loux­or, Arléa, 2025.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°224 (2025)