Sainte Hélène, non comédienne et martyre

Un coup de cœur du Car­net

Claire HUYNEN, Ceci est mon corps, Arléa, 2024, 150 p., 18 €, ISBN : 9782363083586

huynen ceci est mon corpsUn silence méta­physique mais aus­si sen­soriel baigne les pages de Ceci est mon corps. Il est raris­sime qu’à la lec­ture, on entende un texte respir­er, nous envelop­per de son souf­fle, soulever les pages. C’est à cette expéri­ence que nous con­vie Claire Huy­nen dans cet éblouis­sant roman d’une beauté tournée vers l’intime. Qu’est-ce qu’une voca­tion ? Com­ment s’empare-t-elle d’un être ? Com­ment, dans l’exercice de l’existence, Dieu sur­git-il pour trac­er un chemin, apporter une lumière, une rai­son de vivre ?

Alors que rien ne la prédes­ti­nait à une vie de moni­ale, une jeune femme Hélène se rend dans une abbaye béné­dic­tine où, dans la clô­ture d’un gynécée, elle s’adonne à une vie de prière, à l’art de l’enluminure, faisant peu à peu corps avec un lieu qui l’accueille. « Elle était là où elle devait être ». Être dans un lieu qui s’avance comme le pro­longe­ment de soi, être accueil­lie dans la mai­son du Seigneur répond au lent chem­ine­ment enduré par Hélène afin d’habiter un corps con­forme à son âme de femme. Né Hervé, Hélène éprou­ve très jeune la méprise, la dis­corde entre enveloppe char­nelle mas­cu­line et sen­ti­ment d’être une femme. Claire Huy­nen dépeint la con­comi­tance entre la foi qui la sub­merge et la réassig­na­tion dans un corps à l’unisson de ce qu’elle se sent être. C’est lors de la véri­ta­ble nais­sance d’Hélène que Dieu sur­git afin de la sanc­ti­fi­er, de la recon­naître.

Dans un cli­mat tout en clair-obscur, le roman décline une inter­pré­ta­tion de la for­mule « Ceci est mon corps » pronon­cée par le Christ lors de la Cène, inter­roge une dou­ble expéri­ence intérieure, celle de devoir chang­er de corps, mod­i­fi­er l’anatomie reçue à la nais­sance, celle de la voix de Dieu qui s’ouvre comme une réponse à l’abîme, un espace infi­ni dona­teur d’un sens de l’existence.   

Sans que l’on puisse par­ler de détour ou d’un aban­don « intéressé » au tran­scen­dant, la voca­tion définie comme chemin vers Dieu se con­fond avec un chemin vers soi.

Son âme de femme avait été hébergée dans un corps d’homme qui ne lui avait jamais été naturel, con­tre lequel tout en elle se rebel­lait (…) Très jeune, elle s’était ren­seignée, elle avait su qu’elle pou­vait révis­er son corps, le réas­sign­er à son âme (…) Elle était soutenue, com­prise, entourée, elle a entre­pris le chemin lent qui la menait à elle.

Dans cette abbaye béné­dic­tine coupée du monde, la révéla­tion qu’Hélène délivre de sa vie d’avant pro­duit la stu­peur par­mi les moni­ales, boule­verse les con­sciences, les labeurs pais­i­bles de la com­mu­nauté. Les qua­torze religieuses doivent décider si leur ordre est à même d’accepter Hélène en son sein, si la com­pas­sion du Christ, la foi d’Hélène l’emportent sur les con­tro­ver­s­es théologiques sus­citées par la tran­si­d­en­tité.

Dans une atmo­sphère où l’affirmation de soi se noue à la cul­pa­bil­ité, à l’expiation, voire à un chemin de croix, Claire Huy­nen déploie avec un tal­ent d’enlumineresse les dis­pu­ta­tios entre moni­ales, sous la direc­tion de l’abbesse, sœur Béné­dicte et nous achem­ine vers le « oui » unanime pronon­cé par cette assem­blée qui accepte qu’Hélène devi­enne novice. Mais, c’est sans compter l’intervention de l’autorité de l’Église, d’un abbé général qui rend un ver­dict d’hérésie. Celle qui a été accep­tée par les moni­ales se voit chas­sée, expul­sée comme bre­bis galeuse. Après avoir vécu vingt-sept ans dans un corps qui n’était pas le sien, elle a con­quis son corps pro­pre. Le sec­ond corps, le corps ecclésial, la rejet­tera. Sainte Hélène, non comé­di­enne mais mar­tyre.     

Véronique Bergen

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