Mes éditeurs et moi : Colette Nys-Mazure 

«Chaque livre a son histoire»

Colette Nys-Mazure

Colette Nys-Mazure — Pho­to : Fr. Lison-Leroy

Plus de soix­ante livres depuis 1975. Plus de vingt édi­teurs. Con­sacr­er une rubrique «Mes édi­teurs et moi» à Colette Nys-Mazure rel­e­vait du défi. Elle nous a reçu chez elle, près de Tour­nai, entre deux voy­ages durant lesquels elle com­mu­nique sa pas­sion de la lec­ture et de l’écriture.

D’emblée, Colette Nys-Mazure tient à saluer la mémoire d’un pas­sion­né, enseignant, poète lui-même. «Mes pre­miers textes édités, ce fut un véri­ta­ble cadeau de Robert-Lucien Geer­aert, le prési­dent d’Unimuse, mai­son d’édition et asso­ci­a­tion tour­naisi­enne de poètes. Il avait ter­miné une année en boni et décidé de pub­li­er les pre­miers textes de plusieurs jeunes poètes de l’association, dont Marc Quaghe­beur et Michel Voi­turi­er.» Six jeunes poètes sort en 1975. «Comme nous étions plusieurs, on a eu des cri­tiques. Un réc­i­tal a été organ­isé. Cela m’a encour­agée à envoy­er un man­u­scrit au prix Frois­sart.» Ce con­cours lit­téraire offrait au lau­réat l’édition de son recueil. La vie à foi­son paraît donc aux édi­tions Frois­sart. C’est le début d’une longue aven­ture édi­to­ri­ale en poésie dans dif­férentes maisons : Unimuse, Rougerie, L’Arbre à Paroles, La Bar­tavelle, Tétras-Lyre, Le Dé bleu, Luce Wilquin, Esper­luète, La Renais­sance du Livre, Les Pier­res, Desclée de Brouw­er.

Pour les jeunes poètes, par­ticiper à un con­cours hon­nête, anonyme et gra­tu­it, est un bon moyen d’être édité. «Mais il faut se méfi­er des arnaques. Elles exis­tent, par exem­ple lorsque l’on demande aux con­cur­rents de pay­er. L’édition de poésie, c’est très par­ti­c­uli­er. Heureuse­ment, il existe des réper­toires, comme Le Cal­cre, qui don­nent pour chaque mai­son ses qual­ités et ses défauts. Cela fait des années que je ne l’ai plus con­sulté car, à par­tir du moment où tu reçois un prix, qu’un de tes livres con­naît un beau suc­cès, il y a un effet boule de neige, ce sont les édi­teurs qui vien­nent à toi.»

Ces fous de poésie

Autre édi­teur qui a comp­té à ses débuts et chez lequel elle a pub­lié cinq recueils : Rougerie, mai­son créée en 1948 par René Rougerie. «Il a beau­coup comp­té pour moi, c’est un pur des purs, qui ne pub­lie que de la poésie, de père en fils. Dans le temps, le père allait ven­dre ses recueils aux libraires à vélo. Il ne les lais­sait jamais en dépôt ! Un libraire qui achète cinq recueils va automa­tique­ment les met­tre en valeur pour ne pas les garder.» Ils ont pub­lié Boris Vian, Vic­tor Segalen, Max Jacob, Pierre Reverdy du temps où ils étaient peu con­nus. René Rougerie imprimera longtemps lui-même ses livres,  sur une presse à bras à l’ancienne, puis sur une presse typographique.

nys-mazure le for interieur

Autre édi­teur impor­tant : le Dé Bleu. «Quand j’ai obtenu le prix Max-Pol Fouchet pour Le for intérieur, il y avait un accord pour que le man­u­scrit soit pub­lié dans cette mai­son d’édition. C’est ain­si que j’ai ren­con­tré Louis Dubost qui a aus­si édité Seuil de Loire, un ensem­ble poé­tique issu de la rési­dence de poète 2002 à Rochefort-sur-Loire dont il a été l’éditeur de nom­breuses années. Et ce Bour­guignon instal­lé en Vendée est devenu un ami.»

La poésie est peut-être le seul genre à con­naître des aven­tures édi­to­ri­ales aus­si éton­nantes, menées par des per­son­nal­ités indépen­dantes et pas­sion­nées. Plus près de nous, Marc Imberechts, des édi­tions Tétras Lyre, a égale­ment pub­lié plusieurs recueils de Colette Nys-Mazure. Lui aus­si a sa pro­pre imprimerie. Lui aus­si s’est lancé dans l’édition par pas­sion, comme Geer­aert et Dubost qui étaient enseignants. Lui aus­si est poète.

Célébrations de l’édition

Nous sommes en 1997, une date qui annonce un tour­nant dans le par­cours édi­to­r­i­al de l’écrivaine qui a déjà plus de dix recueils de poésie à son act­if et un essai que Jacques Car­i­on lui avait com­mandé sur Suzanne Lilar, pour la col­lec­tion qu’il dirigeait chez Labor, “Un livre, une œuvre”. «Marc Lebouch­er, l’éditeur de Desclée De Brouw­er, que j’avais con­nu du temps où il était jour­nal­iste au mag­a­zine Panora­ma, m’a invitée à déje­uner à Paris. Il me don­nait carte blanche pour pub­li­er ce que je voulais chez eux. Spon­tané­ment, je lui ai répon­du que j’avais envie de dire du bien du quo­ti­di­en. J’en avais marre que les gens crachent dans la soupe, dis­ent tou­jours du mal de la vie.» Ce sera Célébra­tion du quo­ti­di­en, un texte hybride entre l’essai, la poésie, la nou­velle, le réc­it, ven­du à plusieurs dizaines de mil­liers d’exemplaires, traduit dans dif­férentes langues, réédité plusieurs fois. «J’ai décou­vert ce qu’était un édi­teur qui avait des moyens. Il m’a envoyé dans les salons du livre, dans les librairies. Un édi­teur aus­si avec lequel j’ai retra­vail­lé le man­u­scrit de Célébra­tion du quo­ti­di­en tout un après-midi pour sup­primer cer­tains chapitres et en alléger d’autres. En général, l’auteur pressent qu’il y a des par­ties plus faibles et, quand l’éditeur les pointe du doigt, il a la con­fir­ma­tion de ce qu’il avait pressen­ti. Chez Bayard, j’ai ren­con­tré aus­si une excel­lente éditrice, Claude Plet­tner, auteure elle-même, avec laque­lle j’ai pub­lié L’enfant neuf. Sur ses con­seils, j’ai sup­primé la troisième par­tie de ce texte et créé une passerelle entre les deux pre­mières par­ties.»

nys-mazure l enfant neuf

Un autre édi­teur va sol­liciter Colette Nys-Mazure et lui ouvrir de nou­velles per­spec­tives. «Un jour, Éliane Gondinet-Wall­stein, une des éditri­ces d’Albin Michel, his­to­ri­enne de l’art, m’a téléphoné pour m’annoncer qu’ils lançaient une nou­velle col­lec­tion de beaux-livres à petits prix, avec des repro­duc­tions de tableaux, et qu’ils avaient pen­sé à moi pour le pre­mier titre.» Colette Nys-Mazure leur pro­pose le texte de Célébra­tion de la mère, Regards sur Marie. Le grand patron, Jean Mout­ta­pa, le lit, le trou­ve mag­nifique, mais trop poé­tique. «Il est venu chez moi, à Froyennes, pour me deman­der que le texte soit moins ellip­tique, après m’avoir expliqué quel était le pub­lic ciblé. J’ai trou­vé qu’il avait rai­son et j’ai accep­té ses propo­si­tions de trans­for­ma­tion. Il s’agissait surtout de créer des liens entre les phras­es. C’est un édi­teur avec qui on tra­vaille le texte. On n’écrit pas seule­ment pour soi, on écrit aus­si dans la rela­tion.» Célébra­tion de la mère sor­ti­ra en 2000, en même temps que Célébra­tion de la pau­vreté, de Xavier Emmanuel­li, l’un des fon­da­teurs de Médecins Sans Fron­tières. Comme chez Desclée De Brouw­er, Colette Nys décou­vre un édi­teur qui s’appuie sur une infra­struc­ture impor­tante. «Ils t’envoient dans plusieurs librairies en France, tu es suivi par une attaché de presse, ils paient les déplace­ments, etc. C’est beau­coup plus rare avec des édi­teurs belges qui ont moins de moyens, même s’ils s’efforcent de t’apporter un réel sou­tien.» En 2006, Albin Michel lui com­mande un recueil de nou­velles, ce qui est assez rare. Ce sera Tu n’es pas seul. «Je leur ai dit aus­si mon envie de pub­li­er sur la poésie et j’ai écrit La chair du poème, un essai qui explique com­ment la poésie s’imbrique dans la vie quo­ti­di­enne, sur les sit­u­a­tions de détresse, de plaisir.» 

Un genre n’est pas l’autre

«Il y a des dif­férences rad­i­cales entre l’édition de poésie, de roman, de nou­velles, de théâtre et d’essai. Il faut savoir qu’en poésie, on ne gagne  pas un franc. On reçoit quelques exem­plaires gra­tu­its. Quand je vais dans les class­es, les élèves croient que les écrivains gag­nent beau­coup d’argent, alors que la grande majorité est oblig­ée d’exercer un autre méti­er. Il n’est pas rare que des édi­teurs ne paient pas les droits d’auteur, même quand on signe un con­trat. Il faut par­fois batailler pour les obtenir.»

Le théâtre est aus­si spé­ci­fique. «En Bel­gique, on a la chance d’avoir Émile Lans­man. Il a pub­lié Tous locataires ain­si que Dix min­utes pour écrire Autre genre par­ti­c­uli­er dans le monde de l’édition, la nou­velle : «J’ai eu la chance d’en pub­li­er en Espace Nord, chez Albin Michel  et qua­tre recueils chez Desclée de Brouw­er. L’édition de nou­velle est plus dif­fi­cile que l’édition de roman, car le lecteur fran­coph­o­ne reste pru­dent face à  la nou­velle, même s’il y a des pro­grès grâce au tra­vail de cer­tains comme Michel Lam­bert qui a créé le prix Renais­sance de la nou­velle ou la revue française Brève, qui se con­sacre à l’actualité du texte court. Sauf si l’auteur est con­nu, les édi­teurs hési­tent à pub­li­er de la nou­velle.»

Des textes nais­sent aus­si d’expériences col­lec­tives aux­quelles Colette Nys-Mazure s’associe volon­tiers. Il y a deux ans, elle pub­lie L’envers et l’endroit, pub­lié au Céno­mane et com­posé pour moitié de ses textes, pour moitié de ceux d’analphabètes qui ont par­ticipé à un ate­lier d’écriture qu’elle a ani­mé à Angers. «Ce sont des démarch­es intéres­santes sur le plan humain, sur le plan de l’écriture. Je tra­vaille actuelle­ment avec un groupe en alphabéti­sa­tion, dans le cadre d’un parte­nar­i­at entre les édi­tions Weyrich et l’association Lire & Écrire. Il s’agit d’écrire un roman, pour leur col­lec­tion Tra­ver­sée, lis­i­ble par des gens qui ne maîtrisent pas bien le français. Je retra­vaille mon man­u­scrit en fonc­tion des remar­ques de ce pub­lic. C’est de nou­veau une belle aven­ture édi­to­ri­ale.»

L’édition, pas qu’un long fleuve tranquille

Colette Nys-Mazure a eu bien des bon­heurs d’édition, mais pas seule­ment. «J’ai con­nu plusieurs avatars, des fail­lites suc­ces­sives, de sorte que je n’avais plus accès à mes livres, que j’étais oblig­ée de me ren­dre à la Bourse aux livres à Tour­nai si je voulais en racheter. Il faut être solide. La vie des livres est telle­ment frag­ile et aléa­toire.»

Exem­ple avec Feux dans la nuit. Michel De Paepe, directeur de la Renais­sance du livre, créée à Tour­nai, tra­vaille à l’époque à deux pas de chez Colette Nys. Un jour, il l’invite à déje­uner et lui annonce qu’il a l’intention de rééditer toute sa poésie. «J’étais sidérée. Il y avait 750 pages! Il m’a quand même demandé de sup­primer un poème sur trois!» Feux dans la nuit sort dans une belle édi­tion, avec une pré­face de Sylvie Ger­main et une lec­ture d’Éric Brog­ni­et. «Ensuite, il m’a demandé à quoi je tra­vail­lais : je lui ai soumis les nou­velles de Sans y touch­er qu’il a pub­liées. À nou­veau, il a voulu savoir ce que je pré­parais : je lui ai mon­tré des repro­duc­tions de tableaux com­men­tés par mes textes, c’est devenu Célébra­tion de la lec­ture. Tout ça en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Puis il a fait fail­lite.»

Muriel Mol­hant, qui tra­vail­lait à La Renais­sance du livre, est engagée chez Labor, où elle réédite l’anthologie Feux dans la nuit dans la col­lec­tion Espace Nord. Ensuite, c’est Labor qui fait fail­lite et Les Impres­sions Nou­velles qui ont repris récem­ment la ges­tion d’Espace Nord réédite à nou­veau l’anthologie, aug­men­tée de deux ou trois recueils pub­liés par après.

Entretemps, Muriel Mol­hant est par­tie chez Mijade où Colette Nys-Mazure vient de pub­li­er son pre­mier roman pour la jeunesse, Les ques­tions de Lucas.

Et puis, il y a les livres réal­isés avec des plas­ti­ciens, qui sont autant de ren­con­tres pas­sion­nantes. Des livres essen­tiels aux yeux de Colette Nys-Mazure comme ceux réal­isés avec Anne Leloup des édi­tions Esper­luète. «Pour Enfance  por­ta­tive, l’éditrice m’a pro­posé Anne-Cather­ine Van San­ten à qui elle a envoyé mes textes. Quand Françoise Lison et moi avons écrit Je n’ai jamais dit à per­son­ne, je con­nais­sais une jeune illus­tra­trice cata­lane qui kotait avec une de mes filles et qui avait déjà rem­porté deux prix dans sa région. Pour Encore un quart d’heure, Anne Leloup nous a pro­posé une jeune femme qui sor­tait de l’école des arts déco­rat­ifs avec la men­tion +++. Tan­tôt, c’est l’illustrateur qui inter­vient sur les textes, tan­tôt c’est l’inverse, tan­tôt c’est dans les deux sens, comme pour Palettes avec Alain Winance. Chaque livre a son his­toire, y com­pris chez un même édi­teur.»

L’an dernier, elle ren­con­tre Dominique Tourte, un his­to­rien de l’art, dont la col­lec­tion Ekphra­sis dans la nou­velle  mai­son d’édition Inven­it, a pour orig­i­nal­ité de com­bin­er un musée, une œuvre, un écrivain.  «L’éditeur sug­gère, épaule, organ­ise des man­i­fes­ta­tions. Quand Le reniement de saint Pierre est sor­ti à Douai, il a organ­isé dans le musée de La Char­treuse une lec­ture avec deux musi­ciens, l’un au clavecin, l’autre à la flute, devant le tableau, suivi d’un vin d’honneur dans le cloître. Cela fait par­tie du tra­vail d’un édi­teur, mais il faut que l’auteur porte aus­si son livre, aille vers le lecteur.»

Michel Tor­rekens


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°174 (2012)