Auteur belgo-congolais, In Koli Jean Bofane a trouvé sa place avec brio dans les lettres francophones avec ses trois premiers romans, tous couronnés par des prix, dont celui de Cinq continents de la Francophonie, attribué à Congo Inc, le testament de Bismark. La parution de Nation cannibale (Denoël, 2025) offre l’occasion de revenir sur son parcours et sur les évolutions qui marquent son œuvre.
Votre premier roman est paru en 2008 alors que vous aviez 54 ans. Qu’est-ce qui a été à l’origine de cette décision d’écrire ?
Quand j’ai commencé à rédiger Mathématiques congolaises, je n’avais aucune expérience de l’écriture, hormis deux livres pour enfants, et, contrairement à bien d’autres auteurs, aucun manuscrit dans un fond de tiroir. C’est le génocide rwandais qui a été l’événement déclencheur. J’avais déjà quitté l’Afrique et passé le cap des 50 ans quand il a éclaté et j’ai mis 4 ans à finaliser le manuscrit. Pour l’Afrique, un crime de cette ampleur, c’était du jamais vu. Cela m’a beaucoup choqué, je regardais la télévision comme tout le monde et quand on invitait des analystes, c’était toujours des africanistes européens, jamais des Africains, qui nous disaient qui nous sommes à notre place. Cela m’a décidé à écrire, car il y avait un vide à combler et des erreurs à corriger sur notre histoire. Par exemple, je veux mettre en évidence le fait qu’il y a des bases communes aux parlers africains, que l’on présente souvent comme étrangers les uns aux autres.
Au fur et à mesure que votre œuvre romanesque grandit, vous élargissez la perspective spatiale, comme s’il y avait une ouverture progressive.
Oui, j’ai ce que j’appelle le paradigme du non-centre. L’Occident règne dans beaucoup de domaines, certains espaces dans le Sud sont périphériques par rapport à ce qui se passe en Occident, par rapport à de grands acteurs tels que l’ONU par exemple. En fait, je me décentre, je réfléchis le monde à travers le Congo, je vois à partir de mon pays d’origine ce que l’on peut dire sur le monde. J’élargis donc la perspective vers d’autres espaces, je cherche ailleurs des similitudes et des clés. Récemment, pour Nation cannibale, je suis parti en Haïti, un pays qui s’est libéré du colonialisme à la fin du 18e siècle. La majorité des peuples qui ont formé la population de Haïti proviennent d’Afrique, ils y ont été amenés par les esclavagistes. Parmi tous ces peuples, il y a des Africains venus du royaume du Congo, qui couvrait jadis 3 millions de km2 de l’Angola (où était sa capitale) jusqu’au sud du Cameroun. La première fois que je me suis rendu en Haïti, j’ai vu des similitudes entre les Haïtiens et les Congolais, des ressemblances physiques mais aussi spirituelles. J’ai effectué des recherches et les documents, je les ai trouvés en Haïti, pas en Belgique ou en France. Cela m’a pris du temps, notamment en raison de la situation sur place, qui est catastrophique. Comme au Congo, on est dans une guerre de basse intensité. J’ai voulu savoir ce qui animait les esclaves originaires du Congo qui étaient sur place avant la libération et qui y ont contribué et identifier ce qui pourrait aider les Congolais à se libérer aussi.
Vous mettez en évidence, dans Nation cannibale, le force des liens qui unissent Congolais et Haïtiens. Qu’en est-il ?
Les enfants congolais de ma génération ont tous eu au moins un professeur haïtien. Quand les Belges sont partis, il y avait en tout une dizaine d’universitaires congolais, à l’inverse des techniciens qui étaient plusieurs centaines. Ce sont notamment les Haïtiens, qui avaient des universités importantes, qui sont venus renforcer le système éducatif congolais et former des enseignants. Enfant, j’habitais un petit bled dans l’Ouest du Congo, à Gemena, et j’ai eu un professeur de gymnastique haïtien qui était le premier professeur noir que je voyais. Alors que dans notre imaginaire, il n’y avait que le Blanc qui détenait la connaissance, sa présence nous donnait une autre vision de notre futur. Certains parmi le millier d’Haïtiens qui sont venus sont restés, ou ont conservé des liens très forts avec le Congo, comme le cinéaste Raoul Peck qui a réalisé le film Lumumba. Le premier président d’Haïti était congolais. De plus, les deux pays ont en commun la grande richesse des ressources naturelles et leur pillage. Il y avait donc beaucoup de raisons d’entrer en lien avec les Haïtiens d’aujourd’hui. J’ai voulu écrire un roman à partir de cette proximité et rendre hommage à ceux qui ont été les acteurs de ces épisodes peu connus de notre histoire commune.
Dans Nation cannibale, vous parlez de balkanisation du Congo et la parution de ce roman coïncide avec la prise par les rebelles des villes de Goma, puis de Bukavu !
J’ai commencé à écrire ce roman il y a quatre ans et je suis parti de l’idée que le territoire allait être divisé avec la création d’un nouvel État. Je n’y croyais pas moi-même et je me suis dit que les Congolais allaient me haïr. En faisant cela, je brisais un tabou, mais je constate que la fiction est devenue la réalité.
Vous partagez avec d’autres écrivains le privilège d’avoir un ancrage personnel fort dans deux civilisations à la fois distantes et différentes. Cela influence-t-il votre vision des choses ?
Bien sûr, je regarde le Congo de loin avec une forme de détachement qui me permet d’éprouver le moins de sidération possible. Quand on est au cœur du désastre, il y a une forme de sidération qui rend la parole et la réflexion difficiles. Avoir un pied de chaque côté fait aussi que je n’écris pas uniquement pour les Congolais mais pour tout le monde.
Quel est le rayonnement de vos livres en Afrique et singulièrement au Congo ?
Au Congo, l’accès au livre est difficile car c’est un produit très cher. Sait-on qu’à Kinshasa, pour se procurer un ouvrage de 20 euros, il faut débourser entre 50 et 70 euros alors que le pouvoir d’achat de la population est au plus bas. Le plus souvent, ce sont des amis qui prennent une dizaine d’exemplaires et qui les revendent eux-mêmes pour les faire connaître davantage. J’y suis peu lu, mais les gens me connaissent au travers des interviews, du bouche-à-oreille. Lors d’une rencontre récente organisée à Kinshasa par Wallonie-Bruxelles, la salle était pleine. Il y a un engouement évident chez les jeunes Congolais que la situation de leur pays désespère et qui en ont marre de la langue de bois, que je ne pratique pas. J’ai été il y a peu en Colombie et au Mexique car Mathématiques congolaises a été traduit en espagnol. Des points de notre histoire sont communs, dont celui de l’esclavage et de la colonisation, des dictatures, de la corruption des élites, ce qui fait que je les touche aussi quand je parle du Congo.
À Kinshasa, vous étiez publicitaire. Ce métier a dû influencer votre travail d’écrivain. Par exemple dans l’importance que vous donnez à la magie des chiffres, aux coups de bluff des dirigeants, à leur sens de la mise en scène ?
On peut dire que la publicité relève de la manipulation de masse. J’ai choisi de me mettre de l’autre côté, j’ai traversé le miroir. Quand j’ai écrit Mathématiques congolaises, la guerre en Irak se préparait. Le conditionnement des opinions pour justifier cette guerre, avec l’affirmation de l’existence d’armes de destruction massive, m’a fait éclater de rire. Une des scènes de mon premier roman, celle de l’arrestation du Français, relève du même mécanisme de manipulation politique. Les mathématiques, qui sont au centre de du roman, forment un langage universel qui permettait donc de toucher tout le monde. Je crois à la démocratie, mais elle est fragile. L’histoire est pleine de dictateurs qui prennent le pouvoir, à commencer par Hitler, avec le soutien des électeurs via la manipulation. Je veux appeler à la vigilance et je le fais encore dans Nation cannibale.
Vous semblez prendre plaisir à faire se côtoyer des personnages de fiction et d’autres qui appartiennent à la réalité, voire qui vous sont proches. N’est-ce pas un exercice délicat ?
Dans Nation cannibale, j’ai voulu rendre hommage à des artistes africains, congolais et haïtiens. Par exemple, je parle de Freddy Tsimba et de son travail d’artiste dans un contexte difficile comme le Congo actuel. Il réalise des sculptures avec des douilles qu’il ramasse sur les scènes de combat. Dans mon roman, je raconte qu’il est arrêté avec sa collecte de douilles et conduit devant un responsable militaire. Sommé de s’expliquer et menacé d’être exécuté sur-le-champ, il se garde de dire qu’il est artiste et se présente comme chaudronnier. Il dit qu’il utilise ces douilles pour fabriquer des casseroles en cuivre et il est contraint de le prouver, ce qu’il fait. Il négocie ensuite sa libération contre deux cents casseroles … Cet épisode appartient à la pure réalité, il m’a été raconté tel quel par Freddy qui a validé mon texte. Voilà une situation que les artistes occidentaux qui pavoisent dans des réceptions mondaines ne peuvent pas imaginer ! Je sais que j’ai pris des risques avec mon dernier roman, je ne sais pas si je pourrai retourner au Congo, le président en fonction risque de se reconnaitre dans celui de mon roman. Les dirigeants actuels sont là pour se remplir les poches, pas pour servir leur peuple, je le dis à mes risques et périls. Il n’y a plus que les artistes pour dénoncer et prendre des risques. Les écrivains congolais et haïtiens dont je parle sont souvent des amis. Je parle aussi d’un combat au bâton de Lyonel Trouillot, romancier et poète haïtien, et j’ai assisté personnellement à cette joute.
Vos quatre romans ne sont-ils pas portés par le thème du cannibalisme au sens dérivé (s’approprier le travail, les ressources d’autrui) que l’on peut déceler dans l’esclavagisme, le colonialisme, le pillage des richesses la mainmise des trafiquants, des sociétés multinationales ?
Tout à fait, et il se décline aussi dans le pouvoir que des hommes exercent sur des femmes qu’ils voient comme des proies. Dans La belle de Casa, Ichraq est assassinée, et dans Nation cannibale, le personnage de Faust consomme insatiablement le corps des femmes et il a une campagne MeToo aux trousses. Les responsables politiques véreux mangent en quelque sorte leurs propres citoyens. Dans la même logique, le Congo se résume aux ressources que les puissances s’approprient. La guerre qui a lieu pour le moment est un conflit pour l’exploitation des ressources et les hommes et les femmes qui meurent sont mangés pour cet enjeu par leurs semblables. C’est aussi le sens du titre que j’ai donné à mon deuxième roman, Congo Inc, Le testament de Bismark, qui souligne qu’avant d’être un pays, le Congo est un des plus grandes réserves mondiales de matières premières. Le titre de Nation cannibale s’est imposé à moi, comme celui de Congo Inc, en écho au fait que Bismark déclarait que « le Congo est destiné à être l’exécutant principal de l’œuvre que nous comptons accomplir ».
La situation est plus complexe aujourd’hui, non ?
Depuis, ce sont les sociétés multinationales qui ont pris possession des ressources et donc de richesses de la région. Après l’assassinat de Lumumba, son corps a été plongé dans les cuves d’acide que l’on utilise pour le cuivre dans les installations minières du Haut-Katanga. Il faut expliquer toute la complexité du colonialisme et de ses variantes modernes ! J’ai lu Ulysse Lumumba de Laurent Demoulin, qui m’a été donné par un ami et l’auteur y explique son désarroi d’enfant le jour où il a découvert les conditions de la mort de Lumumba, ce qui a bousculé sa vision de la présence belge au Congo. Quand j’étais enfant, je rêvais de Lumumba toutes les deux semaines, c’était un cauchemar où il brûlait dans les flammes. Nous sommes dans le même bateau de l’horreur, Belges et Congolais. Personne n’est sorti intact de cette histoire. Quand on parle de colonialisme, certains invoquent le contexte de l’époque, mais il y avait alors aussi des hommes et des femmes pour refuser l’inacceptable. Il y a des Blancs qui sont morts pour ça comme ce fut le cas dans le combat des Noirs pour leurs droits civiques aux USA ou en Afrique du Sud. Qui se souvient des soldats polonais qui ont refusé d’aller en Haïti pour se battre contre les esclaves et qui ont rejoint leurs rangs au moment de l’indépendance ? Il y a toujours eu des humanistes dans toutes les situations et l’Histoire s’en soucie peu. Je m’intéresse actuellement à la conférence de Berlin, car on a oublié qu’il y avait simultanément plusieurs conférences et, alors que l’on préparait le dépeçage de l’Afrique, des activistes défendaient d’autres options et ont voulu alerter les pays africains sur ce qui se tramait.
Il y a une belle dose d’humour dans vos quatre romans, un humour de situation, lié à des personnages hors du commun, à la mise à nu du pouvoir. Le rire est-il une façon de tenir le coup quand la réalité devient insupportable ? Un réflexe de survie ?
Je pense que la violence exercée sur autrui, sous toutes ses formes, relève de l’absurde. J’ai connu l’indépendance, des moments difficiles au Congo, j’ai été évacué, comme mes enfants l’ont été ensuite, par avion militaire et je suis arrivé à Melsbroek, pas à Zaventem. Ma mère avait épousé un Blanc et les soldats congolais ont voulu nous tuer, ils étaient devant nous avec des machettes et j’avais 5 ans. C’est le cran de ma mère, qui s’est interposée, qui nous a sauvés. Une belle leçon de vie ! En cas de danger suprême, il faut parler, jamais rester silencieux. C’est ce qui m’a mené à l’écriture. Par la suite, quand on en parlait à la maison, nous en riions. Après la peur et le danger, c’est le rire qui éclate. Je suis un survivant et je ris de la mort qui est un élément important de mes romans. Je ne l’invoque pas sous une forme terrifiante et dans Nation cannibale, elle prend la forme d’un belle Congolaise avec un corps de fou, pour mieux la regarder en face et rire avec elle.
N’est-ce pas un point commun entre le Congo et la Belgique, ce sens de l’absurde, du rire qui est bien présent dans la littérature belge francophone ?
Les artistes belges ne se prennent peu au sérieux, ce qui est rarement le cas des Français. Comme le monde n’est pas sérieux, il ne faut donc pas le prendre au sérieux et les Congolais l’ont compris depuis longtemps, ils sont connus pour leur jovialité et leur humour. Donald Trump pourrait passer pour un grand humoriste dans ses déclarations, comme le dictateur mis en scène par Chaplin. En Belgique, je peux me permettre aussi le ton de l’humour dans des choses très sérieuses. L’humour fait partie de notre code commun, nous ne nous prenons pas pour le nombril du monde.
Aucun de vos quatre romans ne met le pied en Belgique alors que vous y vivez depuis plus de 30 ans. Est-ce un choix ?
J’étais dans l’urgence, celle de la situation au Congo que j’ai mise au centre du monde et je réfléchis à partir de là. Mais le monde a changé depuis les dernières années, l’Europe est plus fragile. Je constate que des choses qui se sont passées au Congo et dont j’ai parlé dans mes livres arrivent aujourd’hui en Europe. À mes yeux, il n’y a qu’un seul monde, les frontières sont des constructions politiques. Les propos que le FMI a tenus sur le Congo, il les a ensuite répétés pour la Grèce. Ce que je sais du Congo me permet de deviner ce qui peut se passer en Europe où l’on a longtemps été protégé, par exemple de la guerre, ce qui n’est plus vrai aujourd’hui et nous impacte tous. L’intensité varie, mais ce qui se passe en Afrique se produit ici aussi et moi je l’ai senti venir. En parler dans mes livres était une façon de donner l’alarme. En Afrique, on dit qu’il faut ouvrir le ventre du boa, et pour la Belgique, on y trouve la colonisation et les problèmes communautaires. Tant qu’on n’aura pas fait le travail de savoir ce qui s’est passé, les problèmes resteront entiers. En prévention des conflits, on dit qu’il y a un préalable pour faire la paix, c’est la reconnaissance de la souffrance de l’autre.
Nation cannibale donne une forte importance à la poésie, moins présente dans vos trois premiers romans. D’où provient ce changement ?
En effet. Récemment, je suis arrivé après plusieurs essais à entrer en communication téléphonique avec un ami à Haïti. Il me racontait qu’un de ses proches avait été bloqué à un barrage par ces jeunes assassins qui contrôlent le pays pour le moment. Ils voulaient s’en prendre à lui et ils l’ont arrêté. Il a récité devant eux un poème et ils l’ont relâché ! Il ne nous reste que la poésie et l’art en général pour nous sortir de notre condition. Je n’ai jamais écrit un seul poème de ma vie, mais je suis terriblement sensible à la poésie, à un point tel que je n’ose pas en écrire car cela me bouleverse trop, cela me submerge. C’est une écriture trop forte que je laisse aux autres mais que je prends un plaisir fou à lire. La dernière partie de Nation cannibale a été pour moi un moment merveilleux, car j’y donne une place importante aux poètes qui essaient de circonscrire la nuit. Moi-même, je me libère du poids du Congo par la littérature. Quand je m’éveille le matin, j’ai le Congo en tête, pendant la journée et quand je vais dormir aussi, surtout actuellement avec l’intensification des conflits. Écrire m’aide à vivre et à surmonter la douleur face à ce qui se passe aussi à Haïti. Je reçois maintenant des messages d’Haïti où l’on entend parler de mon dernier roman et où on est touché par mes propos. Le livre n’y est pas arrivé, les Haïtiens n’ont pas encore pu le lire, mais il rayonne déjà et tout le monde en parle selon ce que me disent les amis artistes que j’évoque dans le roman.
Le roman est-il pour vous le meilleur support pour entrer en contact avec le monde ?
J’aurais pu trouver d’autres voies pour dire la réalité et agir, comme la politique ou le journalisme par exemple, mais je n’ai pas trouvé mieux que le roman pour m’exprimer. Le roman est un art dont la portée est universelle, il touche tout le monde. Si mes livres ont trouvé leurs lecteurs, dès Mathématiques congolaises, c’est parce que tout le monde peut s’identifier à Celio, même s’il est congolais. On peut dire la réalité avec des chiffres ou des statistiques, mais c’est l’art qui touche les humains en profondeur plus que de dire qu’il y a eu dix mille morts au Congo ou six millions pendant la Shoah. Un jour, je me retrouve à Chiasso, une petite ville de la Suisse italophone, il y avait quatre cents personnes dans la salle et une dame m’a demandé pourquoi je faisais tout cela. Sur l’instant, j’ai été interloqué. Et J’ai pensé au vieux (en Afrique cet adjectif est une marque de respect) Primo Levi qui avait vécu les camps nazis et qui y avait survécu. Il s’est suicidé par la suite, car il était dans la sidération. Quand il demandait pourquoi aux soldats allemands, ils lui répondaient « Il n’y a pas de pourquoi » et c’est cela qui l’a rendu fou. J’ai répondu à cette dame que moi, j’étais toujours en train de chercher le pourquoi de Primo Levi. J’ai été tellement touché par cette question que je me sentais mal et que j’ai dû quitter la scène. Je continue à écrire, c’est ma façon de chercher la réponse à cette question. Mes livres ne donnent pas de solution à la situation au Congo, à la condition de la femme que je décris dans La belle de Casa, mais j’espère offrir matière à réfléchir ensemble. Quand j’écris, je suis ailleurs, un peu dans un état second et quand je me relis, je dois parfois parcourir dix lignes pour savoir que c’est moi qui l’ai écrit. Je n’appréhende vraiment le livre que j’ai écrit qu’une fois qu’il est paru, au contact des lecteurs qui m’apprennent des choses sur mon travail.
Avez-vous des projets de nouveaux romans en cours ?
Je suis sur un projet de roman policier qui inaugurera une série autour d’un inspecteur congolais qui habite Paris et qui mène des enquêtes comme privé pour des personnes vulnérables, par exemple des sans-papiers, qui s’adressent à lui pour sortir de leurs problèmes. Ce sera l’occasion pour moi de mener des intrigues en Europe et notamment en Belgique. Cela me permettra donc de parler enfin de cet espace où je vis et de la société dont je fais partie.
Thierry Detienne
Bibliographie
Pourquoi le lion n’est plus le roi des animaux, Paris, Gallimard jeunesse, 1996.
Bibi et les canards, dessins Gabriel Lefebvre, Charleroi, Editions du carrousel, 2000.
Mathématiques congolaises, Arles, Actes Sud, 2008 : prix Jean Muno, prix littéraire de la SCAM, Grand prix littéraire de l’Afrique noire.
Congo Inc, le testament de Bismarck, Arles, Actes Sud, 2014 : Grand prix du roman métis, prix de l’Algue d’or, prix des Bibliothèques de la Ville de Bruxelles, prix des cinq continents de la francophonie, prix Transfuge.
La belle de Casa, Arles, Actes Sud, 2018 : prix Makomi.
Nation cannibale, Paris, Denoël, 2025.
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°223 (2025)



