In Koli Jean Bofane : le Congo, porte ouverte sur le monde

In Koli Jean Bofane

In Koli Jean Bofane

Auteur bel­go-con­go­lais, In Koli Jean Bofane a trou­vé sa place avec brio dans les let­tres fran­coph­o­nes avec ses trois pre­miers romans, tous couron­nés par des prix, dont celui de Cinq con­ti­nents de la Fran­coph­o­nie, attribué à Con­go Inc, le tes­ta­ment de Bis­mark. La paru­tion de Nation can­ni­bale (Denoël, 2025) offre l’occasion de revenir sur son par­cours et sur les évo­lu­tions qui mar­quent son œuvre. 

Votre pre­mier roman est paru en 2008 alors que vous aviez 54 ans. Qu’est-ce qui a été à l’origine de cette déci­sion d’écrire ?
Quand j’ai com­mencé à rédi­ger Math­é­ma­tiques con­go­lais­es, je n’avais aucune expéri­ence de l’écriture, hormis deux livres pour enfants, et, con­traire­ment à bien d’autres auteurs, aucun man­u­scrit dans un fond de tiroir. C’est le géno­cide rwandais qui a été l’événement déclencheur. J’avais déjà quit­té l’Afrique et passé le cap des 50 ans quand il a éclaté et j’ai mis 4 ans à finalis­er le man­u­scrit. Pour l’Afrique, un crime de cette ampleur, c’était du jamais vu. Cela m’a beau­coup choqué, je regar­dais la télévi­sion comme tout le monde et quand on invi­tait des ana­lystes, c’était tou­jours des african­istes européens, jamais des Africains, qui nous dis­aient qui nous sommes à notre place. Cela m’a décidé à écrire, car il y avait un vide à combler et des erreurs à cor­riger sur notre his­toire. Par exem­ple, je veux met­tre en évi­dence le fait qu’il y a des bases com­munes aux par­lers africains, que l’on présente sou­vent comme étrangers les uns aux autres.

bofane mathematiques congolaises

Au fur et à mesure que votre œuvre romanesque grandit, vous élar­gis­sez la per­spec­tive spa­tiale, comme s’il y avait une ouver­ture pro­gres­sive.
Oui, j’ai ce que j’appelle le par­a­digme du non-cen­tre. L’Occident règne dans beau­coup de domaines, cer­tains espaces dans le Sud sont périphériques par rap­port à ce qui se passe en Occi­dent, par rap­port à de grands acteurs tels que l’ONU par exem­ple. En fait, je me décen­tre, je réfléchis le monde à tra­vers le Con­go, je vois à par­tir de mon pays d’origine ce que l’on peut dire sur le monde. J’élargis donc la per­spec­tive vers d’autres espaces, je cherche ailleurs des simil­i­tudes et des clés. Récem­ment, pour Nation can­ni­bale, je suis par­ti en Haïti, un pays qui s’est libéré du colo­nial­isme à la fin du 18e siè­cle. La majorité des peu­ples qui ont for­mé la pop­u­la­tion de Haïti provi­en­nent d’Afrique, ils y ont été amenés par les esclavagistes. Par­mi tous ces peu­ples, il y a des Africains venus du roy­aume du Con­go, qui cou­vrait jadis 3 mil­lions de km2 de l’Angola (où était sa cap­i­tale) jusqu’au sud du Camer­oun. La pre­mière fois que je me suis ren­du en Haïti, j’ai vu des simil­i­tudes entre les Haï­tiens et les Con­go­lais, des ressem­blances physiques mais aus­si spir­ituelles. J’ai effec­tué des recherch­es et les doc­u­ments, je les ai trou­vés en Haïti, pas en Bel­gique ou en France. Cela m’a pris du temps, notam­ment en rai­son de la sit­u­a­tion sur place, qui est cat­a­strophique. Comme au Con­go, on est dans une guerre de basse inten­sité. J’ai voulu savoir ce qui ani­mait les esclaves orig­i­naires du Con­go qui étaient sur place avant la libéra­tion et qui y ont con­tribué et iden­ti­fi­er ce qui pour­rait aider les Con­go­lais à se libér­er aus­si.

bofane nation cannibaleVous met­tez en évi­dence, dans Nation can­ni­bale, le force des liens qui unis­sent Con­go­lais et Haï­tiens. Qu’en est-il ?
Les enfants con­go­lais de ma généra­tion ont tous eu au moins un pro­fesseur haï­tien. Quand les Belges sont par­tis, il y avait en tout une dizaine d’universitaires con­go­lais, à l’inverse des tech­ni­ciens qui étaient plusieurs cen­taines. Ce sont notam­ment les Haï­tiens, qui avaient des uni­ver­sités impor­tantes, qui sont venus ren­forcer le sys­tème édu­catif con­go­lais et for­mer des enseignants. Enfant, j’habitais un petit bled dans l’Ouest du Con­go, à Geme­na, et j’ai eu un pro­fesseur de gym­nas­tique haï­tien qui était le pre­mier pro­fesseur noir que je voy­ais. Alors que dans notre imag­i­naire, il n’y avait que le Blanc qui déte­nait la con­nais­sance, sa présence nous don­nait une autre vision de notre futur. Cer­tains par­mi le mil­li­er d’Haïtiens qui sont venus sont restés, ou ont con­servé des liens très forts avec le Con­go, comme le cinéaste Raoul Peck qui a réal­isé le film Lumum­ba. Le pre­mier prési­dent d’Haïti était con­go­lais. De plus, les deux pays ont en com­mun la grande richesse des ressources naturelles et leur pil­lage.  Il y avait donc beau­coup de raisons d’entrer en lien avec les Haï­tiens d’aujourd’hui. J’ai voulu écrire un roman à par­tir de cette prox­im­ité et ren­dre hom­mage à ceux qui ont été les acteurs de ces épisodes peu con­nus de notre his­toire com­mune.

Dans Nation can­ni­bale, vous par­lez de balka­ni­sa­tion du Con­go et la paru­tion de ce roman coïn­cide avec la prise par les rebelles des villes de Goma, puis de Bukavu !
J’ai com­mencé à écrire ce roman il y a qua­tre ans et je suis par­ti de l’idée que le ter­ri­toire allait être divisé avec la créa­tion d’un nou­v­el État. Je n’y croy­ais pas moi-même et je me suis dit que les Con­go­lais allaient me haïr. En faisant cela, je bri­sais un tabou, mais je con­state que la fic­tion est dev­enue la réal­ité.

Vous partagez avec d’autres écrivains le priv­ilège d’avoir un ancrage per­son­nel fort dans deux civil­i­sa­tions à la fois dis­tantes et dif­férentes. Cela influ­ence-t-il votre vision des choses ?
Bien sûr, je regarde le Con­go de loin avec une forme de détache­ment qui me per­met d’éprouver le moins de sidéra­tion pos­si­ble. Quand on est au cœur du désas­tre, il y a une forme de sidéra­tion qui rend la parole et la réflex­ion dif­fi­ciles. Avoir un pied de chaque côté fait aus­si que je n’écris pas unique­ment pour les Con­go­lais mais pour tout le monde.

Quel est le ray­on­nement de vos livres en Afrique et sin­gulière­ment au Con­go ?
Au Con­go, l’accès au livre est dif­fi­cile car c’est un pro­duit très cher. Sait-on qu’à Kin­shasa, pour se pro­cur­er un ouvrage de 20 euros, il faut débours­er entre 50 et 70 euros alors que le pou­voir d’achat de la pop­u­la­tion est au plus bas. Le plus sou­vent, ce sont des amis qui pren­nent une dizaine d’exemplaires et qui les reven­dent eux-mêmes pour les faire con­naître davan­tage. J’y suis peu lu, mais les gens me con­nais­sent au tra­vers des inter­views, du bouche-à-oreille. Lors d’une ren­con­tre récente organ­isée à Kin­shasa par Wal­lonie-Brux­elles, la salle était pleine. Il y a un engoue­ment évi­dent chez les jeunes Con­go­lais que la sit­u­a­tion de leur pays dés­espère et qui en ont marre de la langue de bois, que je ne pra­tique pas. J’ai été il y a peu en Colom­bie et au Mex­ique car Math­é­ma­tiques con­go­lais­es a été traduit en espag­nol. Des points de notre his­toire sont com­muns, dont celui de l’esclavage et de la coloni­sa­tion, des dic­tatures, de la cor­rup­tion des élites, ce qui fait que je les touche aus­si quand je par­le du Con­go.

À Kin­shasa, vous étiez pub­lic­i­taire. Ce méti­er a dû influ­encer votre tra­vail d’écrivain. Par exem­ple dans l’importance que vous don­nez à la magie des chiffres, aux coups de bluff des dirigeants, à leur sens de la mise en scène ?
On peut dire que la pub­lic­ité relève de la manip­u­la­tion de masse. J’ai choisi de me met­tre de l’autre côté, j’ai tra­ver­sé le miroir. Quand j’ai écrit Math­é­ma­tiques con­go­lais­es, la guerre en Irak se pré­parait. Le con­di­tion­nement des opin­ions pour jus­ti­fi­er cette guerre, avec l’affirmation de l’existence d’armes de destruc­tion mas­sive, m’a fait éclater de rire. Une des scènes de mon pre­mier roman, celle de l’arrestation du Français, relève du même mécan­isme de manip­u­la­tion poli­tique. Les math­é­ma­tiques, qui sont au cen­tre de du roman, for­ment un lan­gage uni­versel qui per­me­t­tait donc de touch­er tout le monde. Je crois à la démoc­ra­tie, mais elle est frag­ile. L’histoire est pleine de dic­ta­teurs qui pren­nent le pou­voir, à com­mencer par Hitler, avec le sou­tien des électeurs via la manip­u­la­tion. Je veux appel­er à la vig­i­lance et je le fais encore dans Nation can­ni­bale.

Vous sem­blez pren­dre plaisir à faire se côtoy­er des per­son­nages de fic­tion et d’autres qui appar­ti­en­nent à la réal­ité, voire qui vous sont proches. N’est-ce pas un exer­ci­ce déli­cat ?
Dans Nation can­ni­bale, j’ai voulu ren­dre hom­mage à des artistes africains, con­go­lais et haï­tiens. Par exem­ple, je par­le de Fred­dy Tsim­ba et de son tra­vail d’artiste dans un con­texte dif­fi­cile comme le Con­go actuel. Il réalise des sculp­tures avec des douilles qu’il ramasse sur les scènes de com­bat. Dans mon roman, je racon­te qu’il est arrêté avec sa col­lecte de douilles et con­duit devant un respon­s­able mil­i­taire. Som­mé de s’expliquer et men­acé d’être exé­cuté sur-le-champ, il se garde de dire qu’il est artiste et se présente comme chau­dron­nier. Il dit qu’il utilise ces douilles pour fab­ri­quer des casseroles en cuiv­re et il est con­traint de le prou­ver, ce qu’il fait. Il négo­cie ensuite sa libéra­tion con­tre deux cents casseroles … Cet épisode appar­tient à la pure réal­ité, il m’a été racon­té tel quel par Fred­dy qui a validé mon texte. Voilà une sit­u­a­tion que les artistes occi­den­taux qui pavoisent dans des récep­tions mondaines ne peu­vent pas imag­in­er ! Je sais que j’ai pris des risques avec mon dernier roman, je ne sais pas si je pour­rai retourn­er au Con­go, le prési­dent en fonc­tion risque de se recon­naitre dans celui de mon roman. Les dirigeants actuels sont là pour se rem­plir les poches, pas pour servir leur peu­ple, je le dis à mes risques et périls. Il n’y a plus que les artistes pour dénon­cer et pren­dre des risques. Les écrivains con­go­lais et haï­tiens dont je par­le sont sou­vent des amis. Je par­le aus­si d’un com­bat au bâton de Lyonel Trouil­lot, romanci­er et poète haï­tien, et j’ai assisté per­son­nelle­ment à cette joute.

bofane la belle de casa

Vos qua­tre romans ne sont-ils pas portés par le thème du can­ni­bal­isme au sens dérivé (s’approprier le tra­vail, les ressources d’autrui) que l’on peut décel­er dans l’esclavagisme, le colo­nial­isme, le pil­lage des richess­es la main­mise des trafi­quants, des sociétés multi­na­tionales ?
Tout à fait, et il se décline aus­si dans le pou­voir que des hommes exer­cent sur des femmes qu’ils voient comme des proies. Dans La belle de Casa, Ichraq est assas­s­inée, et dans Nation can­ni­bale, le per­son­nage de Faust con­somme insa­tiable­ment le corps des femmes et il a une cam­pagne MeToo aux trouss­es. Les respon­s­ables poli­tiques véreux man­gent en quelque sorte leurs pro­pres citoyens. Dans la même logique, le Con­go se résume aux ressources que les puis­sances s’approprient. La guerre qui a lieu pour le moment est un con­flit pour l’exploitation des ressources et les hommes et les femmes qui meurent sont mangés pour cet enjeu par leurs sem­blables. C’est aus­si le sens du titre que j’ai don­né à mon deux­ième roman, Con­go Inc, Le tes­ta­ment de Bis­mark, qui souligne qu’avant d’être un pays, le Con­go est un des plus grandes réserves mon­di­ales de matières pre­mières.  Le titre de Nation can­ni­bale s’est imposé à moi, comme celui de Con­go Inc, en écho au fait que Bis­mark déclarait que « le Con­go est des­tiné à être l’exécutant prin­ci­pal de l’œuvre que nous comp­tons accom­plir ».

Laurent Demoulin

Lau­rent Demoulin

La sit­u­a­tion est plus com­plexe aujourd’hui, non ?
Depuis, ce sont les sociétés multi­na­tionales qui ont pris pos­ses­sion des ressources et donc de richess­es de la région. Après l’assassinat de Lumum­ba, son corps a été plongé dans les cuves d’acide que l’on utilise pour le cuiv­re dans les instal­la­tions minières du Haut-Katan­ga. Il faut expli­quer toute la com­plex­ité du colo­nial­isme et de ses vari­antes mod­ernes ! J’ai lu Ulysse Lumum­ba de Lau­rent Demoulin, qui m’a été don­né par un ami et l’auteur y explique son désar­roi d’enfant le jour où il a décou­vert les con­di­tions de la mort de Lumum­ba, ce qui a bous­culé sa vision de la présence belge au Con­go. Quand j’étais enfant, je rêvais de Lumum­ba toutes les deux semaines, c’était un cauchemar où il brûlait dans les flammes. Nous sommes dans le même bateau de l’horreur, Belges et Con­go­lais. Per­son­ne n’est sor­ti intact de cette his­toire. Quand on par­le de colo­nial­isme, cer­tains invo­quent le con­texte de l’époque, mais il y avait alors aus­si des hommes et des femmes pour refuser l’inacceptable. Il y a des Blancs qui sont morts pour ça comme ce fut le cas dans le com­bat des Noirs pour leurs droits civiques aux USA ou en Afrique du Sud. Qui se sou­vient des sol­dats polon­ais qui ont refusé d’aller en Haïti pour se bat­tre con­tre les esclaves et qui ont rejoint leurs rangs au moment de l’indépendance ? Il y a tou­jours eu des human­istes dans toutes les sit­u­a­tions et l’Histoire s’en soucie peu. Je m’intéresse actuelle­ment à la con­férence de Berlin, car on a oublié qu’il y avait simul­tané­ment plusieurs con­férences et, alors que l’on pré­parait le dépeçage de l’Afrique, des activistes défendaient d’autres options et ont voulu alert­er les pays africains sur ce qui se tra­mait.

Il y a une belle dose d’humour dans vos qua­tre romans, un humour de sit­u­a­tion, lié à des per­son­nages hors du com­mun, à la mise à nu du pou­voir. Le rire est-il une façon de tenir le coup quand la réal­ité devient insup­port­able ? Un réflexe de survie ?
Je pense que la vio­lence exer­cée sur autrui, sous toutes ses formes, relève de l’absurde. J’ai con­nu l’indépendance, des moments dif­fi­ciles au Con­go, j’ai été évac­ué, comme mes enfants l’ont été ensuite, par avion mil­i­taire et je suis arrivé à Mels­broek, pas à Zaven­tem. Ma mère avait épousé un Blanc et les sol­dats con­go­lais ont voulu nous tuer, ils étaient devant nous avec des machettes et j’avais 5 ans. C’est le cran de ma mère, qui s’est inter­posée, qui nous a sauvés. Une belle leçon de vie ! En cas de dan­ger suprême, il faut par­ler, jamais rester silen­cieux. C’est ce qui m’a mené à l’écriture. Par la suite, quand on en par­lait à la mai­son, nous en riions. Après la peur et le dan­ger, c’est le rire qui éclate. Je suis un sur­vivant et je ris de la mort qui est un élé­ment impor­tant de mes romans. Je ne l’invoque pas sous une forme ter­ri­fi­ante et dans Nation can­ni­bale, elle prend la forme d’un belle Con­go­laise avec un corps de fou, pour mieux la regarder en face et rire avec elle.

N’est-ce pas un point com­mun entre le Con­go et la Bel­gique, ce sens de l’absurde, du rire qui est bien présent dans la lit­téra­ture belge fran­coph­o­ne ?
Les artistes belges ne se pren­nent peu au sérieux, ce qui est rarement le cas des Français. Comme le monde n’est pas sérieux, il ne faut donc pas le pren­dre au sérieux et les Con­go­lais l’ont com­pris depuis longtemps, ils sont con­nus pour leur jovi­al­ité et leur humour. Don­ald Trump pour­rait pass­er pour un grand humoriste dans ses déc­la­ra­tions, comme le dic­ta­teur mis en scène par Chap­lin. En Bel­gique, je peux me per­me­t­tre aus­si le ton de l’humour dans des choses très sérieuses. L’humour fait par­tie de notre code com­mun, nous ne nous prenons pas pour le nom­bril du monde.

Aucun de vos qua­tre romans ne met le pied en Bel­gique alors que vous y vivez depuis plus de 30 ans. Est-ce un choix ?
J’étais dans l’urgence, celle de la sit­u­a­tion au Con­go que j’ai mise au cen­tre du monde et je réfléchis à par­tir de là. Mais le monde a changé depuis les dernières années, l’Europe est plus frag­ile. Je con­state que des choses qui se sont passées au Con­go et dont j’ai par­lé dans mes livres arrivent aujourd’hui en Europe. À mes yeux, il n’y a qu’un seul monde, les fron­tières sont des con­struc­tions poli­tiques. Les pro­pos que le FMI a tenus sur le Con­go, il les a ensuite répétés pour la Grèce. Ce que je sais du Con­go me per­met de devin­er ce qui peut se pass­er en Europe où l’on a longtemps été pro­tégé, par exem­ple de la guerre, ce qui n’est plus vrai aujourd’hui et nous impacte tous. L’intensité varie, mais ce qui se passe en Afrique se pro­duit ici aus­si et moi je l’ai sen­ti venir. En par­ler dans mes livres était une façon de don­ner l’alarme. En Afrique, on dit qu’il faut ouvrir le ven­tre du boa, et pour la Bel­gique, on y trou­ve la coloni­sa­tion et les prob­lèmes com­mu­nau­taires. Tant qu’on n’aura pas fait le tra­vail de savoir ce qui s’est passé, les prob­lèmes res­teront entiers. En préven­tion des con­flits, on dit qu’il y a un préal­able pour faire la paix, c’est la recon­nais­sance de la souf­france de l’autre.

Nation can­ni­bale donne une forte impor­tance à la poésie, moins présente dans vos trois pre­miers romans. D’où provient ce change­ment ?
En effet. Récem­ment, je suis arrivé après plusieurs essais à entr­er en com­mu­ni­ca­tion télé­phonique avec un ami à Haïti. Il me racon­tait qu’un de ses proches avait été blo­qué à un bar­rage par ces jeunes assas­sins qui con­trô­lent le pays pour le moment. Ils voulaient s’en pren­dre à lui et ils l’ont arrêté. Il a réc­ité devant eux un poème et ils l’ont relâché ! Il ne nous reste que la poésie et l’art en général pour nous sor­tir de notre con­di­tion. Je n’ai jamais écrit un seul poème de ma vie, mais je suis ter­ri­ble­ment sen­si­ble à la poésie, à un point tel que je n’ose pas en écrire car cela me boule­verse trop, cela me sub­merge. C’est une écri­t­ure trop forte que je laisse aux autres mais que je prends un plaisir fou à lire. La dernière par­tie de Nation can­ni­bale a été pour moi un moment mer­veilleux, car j’y donne une place impor­tante aux poètes qui essaient de cir­con­scrire la nuit. Moi-même, je me libère du poids du Con­go par la lit­téra­ture. Quand je m’éveille le matin, j’ai le Con­go en tête, pen­dant la journée et quand je vais dormir aus­si, surtout actuelle­ment avec l’intensification des con­flits. Écrire m’aide à vivre et à sur­mon­ter la douleur face à ce qui se passe aus­si à Haïti. Je reçois main­tenant des mes­sages d’Haïti où l’on entend par­ler de mon dernier roman et où on est touché par mes pro­pos. Le livre n’y est pas arrivé, les Haï­tiens n’ont pas encore pu le lire, mais il ray­onne déjà et tout le monde en par­le selon ce que me dis­ent les amis artistes que j’évoque dans le roman.

Le roman est-il pour vous le meilleur sup­port pour entr­er en con­tact avec le monde ?
J’aurais pu trou­ver d’autres voies pour dire la réal­ité et agir, comme la poli­tique ou le jour­nal­isme par exem­ple, mais je n’ai pas trou­vé mieux que le roman pour m’exprimer. Le roman est un art dont la portée est uni­verselle, il touche tout le monde. Si mes livres ont trou­vé leurs lecteurs, dès Math­é­ma­tiques con­go­lais­es, c’est parce que tout le monde peut s’identifier à Celio, même s’il est con­go­lais. On peut dire la réal­ité avec des chiffres ou des sta­tis­tiques, mais c’est l’art qui touche les humains en pro­fondeur plus que de dire qu’il y a eu dix mille morts au Con­go ou six mil­lions pen­dant la Shoah. Un jour, je me retrou­ve à Chi­as­so, une petite ville de la Suisse italo­phone, il y avait qua­tre cents per­son­nes dans la salle et une dame m’a demandé pourquoi je fai­sais tout cela. Sur l’instant, j’ai été inter­loqué. Et J’ai pen­sé au vieux (en Afrique cet adjec­tif est une mar­que de respect) Pri­mo Levi qui avait vécu les camps nazis et qui y avait survécu. Il s’est sui­cidé par la suite, car il était dans la sidéra­tion. Quand il demandait pourquoi aux sol­dats alle­mands, ils lui répondaient « Il n’y a pas de pourquoi » et c’est cela qui l’a ren­du fou. J’ai répon­du à cette dame que moi, j’étais tou­jours en train de chercher le pourquoi de Pri­mo Levi. J’ai été telle­ment touché par cette ques­tion que je me sen­tais mal et que j’ai dû quit­ter la scène. Je con­tin­ue à écrire, c’est ma façon de chercher la réponse à cette ques­tion. Mes livres ne don­nent pas de solu­tion à la sit­u­a­tion au Con­go, à la con­di­tion de la femme que je décris dans La belle de Casa, mais j’espère offrir matière à réfléchir ensem­ble. Quand j’écris, je suis ailleurs, un peu dans un état sec­ond et quand je me relis, je dois par­fois par­courir dix lignes pour savoir que c’est moi qui l’ai écrit. Je n’appréhende vrai­ment le livre que j’ai écrit qu’une fois qu’il est paru, au con­tact des lecteurs qui m’apprennent des choses sur mon tra­vail.

Avez-vous des pro­jets de nou­veaux romans en cours ?
Je suis sur un pro­jet de roman polici­er qui inau­gur­era une série autour d’un inspecteur con­go­lais qui habite Paris et qui mène des enquêtes comme privé pour des per­son­nes vul­nérables, par exem­ple des sans-papiers, qui s’adressent à lui pour sor­tir de leurs prob­lèmes. Ce sera l’occasion pour moi de men­er des intrigues en Europe et notam­ment en Bel­gique. Cela me per­me­t­tra donc de par­ler enfin de cet espace où je vis et de la société dont je fais par­tie.

Thier­ry Deti­enne

Bibliographie

Pourquoi le lion n’est plus le roi des ani­maux, Paris, Gal­li­mard jeunesse, 1996.
Bibi et les canards, dessins Gabriel Lefeb­vre, Charleroi, Edi­tions du car­rousel, 2000.
Math­é­ma­tiques con­go­lais­es, Arles, Actes Sud, 2008 : prix Jean Muno, prix lit­téraire de la SCAM, Grand prix lit­téraire de l’Afrique noire.
Con­go Inc, le tes­ta­ment de Bis­mar­ck, Arles, Actes Sud, 2014 : Grand prix du roman métis, prix de l’Algue d’or, prix des Bib­lio­thèques de la Ville de Brux­elles, prix des cinq con­ti­nents de la fran­coph­o­nie, prix Transfuge.
La belle de Casa, Arles, Actes Sud, 2018 : prix Mako­mi.
Nation can­ni­bale, Paris, Denoël, 2025.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°223 (2025)