L’aphorisme, la récréation de l’écrivain ?

Avant de se lancer dans la présen­ta­tion d’un panora­ma des auteurs belges d’aphorismes, sans doute ne serait-il pas inutile de pré­cis­er le con­cept. L’aphorisme, c’est une phrase qui se car­ac­térise par sa brièveté, son con­tenu et sa capac­ité à provo­quer une émo­tion, quelle qu’elle soit. Jouant sur dif­férents procédés, elle déclenche le sourire, l’indignation, la joie, la curiosité, la réflex­ion… Elle peut être abstruse, impéné­tra­ble, com­préhen­si­ble par son seul auteur, elle peut laiss­er per­plexe. Ou d’une grande lim­pid­ité.

Les fron­tières sont dif­fi­ciles à dessin­er avec la maxime (ou la sen­tence), plus moral­isatrice, le proverbe, qui est l’expression d’une forme de sagesse pop­u­laire ou le dic­ton, sou­vent sen­ten­cieux, voire tau­tologique.

Le genre apho­ris­tique est pra­tiqué par des auteurs venus d’horizons divers, mais rares, voire excep­tion­nels sont celles ou ceux qui ne choi­sis­sent que cette seule manière d’écrire. L’aphorisme est pra­tiqué par des romanciers, des nou­vel­listes, des auteurs dra­ma­tiques, des sci­en­tifiques, mais générale­ment, les créa­teurs recon­nus comme des maîtres du genre sont les poètes.

L’aphorisme débor­de aus­si du cadre de la lit­téra­ture, il peut devenir punch­line dans le monde de l’humour, slo­gan pub­lic­i­taire dans le domaine du mar­ket­ing voire œuvre d’art dans son exploita­tion, dans les arts de la rue, par exem­ple.

Les précurseurs : les surréalistes

André Stas, dont nous repar­lerons, dis­ait que le meilleur d’entre tous dans sa capac­ité à dis­tiller des apho­rismes de grande qual­ité, c’était Mar­cel Havrenne (1912 ‑1957). Sa volon­té de dis­cré­tion, partagée avec Paul Nougé qui com­bat­tait la recon­nais­sance publique (« Pour mérit­er pleine­ment son nom, le poète l’oublie ou l’efface volon­taire­ment : aux autres de s’en sou­venir »[1]) aura comme con­séquence un nom­bre de pub­li­ca­tions restreint, pour une vie assez brève, mais enfin comblé par le tra­vail de Gérard Pur­nelle qui a pub­lié en 2024 au Tail­lis Pré ses Œuvres com­plètes[2]. De ses préoc­cu­pa­tions pour les mots, — « Je ne demande aux mots que d’être mes com­plices d’un moment (…) » — et pour le lan­gage, ressor­tent des apho­rismes d’une grande sen­si­bil­ité : « Lire les autres pour soi, mais se relire en pen­sant aux autres » ; et d’autres tein­tés d’humour, bien dans la veine du sur­réal­isme : « Pren­dre date pour l’abolition du cal­en­dri­er ».

Louis Scutenaire

Louis Scute­naire

De son côté, Louis Scute­naire com­mence tôt la rédac­tion de ses abon­dantes Inscrip­tions (il n’aimait pas le terme apho­risme) dans lesquelles il couche ses réflex­ions tan­tôt inspirées du monde qui l’entoure, tan­tôt puisées dans ses lec­tures, ses colères, ses états d’âme, son enfance, ses con­sid­éra­tions poli­tiques… Sorte de jour­nal intime, c’est le hasard et René Char avec qui il entrete­nait des rap­ports cor­diaux qui l’amènent à pub­li­er le pre­mier tome de ses Inscrip­tions chez Gal­li­mard en 1945. Admiré par Frédéric Dard qui exhorte à le lire[3], mais intran­sigeant face à la volon­té de cen­sure de l’éditeur dans le deux­ième tome, les suiv­ants paraîtront dans un regret­table anony­mat. Il reste encore aujourd’hui un esprit scute­nairien qui ani­me les rebelles, les insoumis, les con­tes­tataires qui retrou­vent dans ses brèves le souf­fle du com­bat, de la lutte, même si les mau­vais­es langues affir­ment qu’il était plutôt un révo­lu­tion­naire de salon, voire de fau­teuil. Si on par­le de déli­catesse chez Havrenne, il n’en sera pas de même avec Scute­naire qui ne met pas de gants pour écrire et flingue à tout va, avec une rage décoif­fante. C’est sans aucun doute sa mar­que de fab­rique et son charme : « Bra­quer une banque est moins crim­inel qu’en fonder une ».

Achille Chavée

Achille Chavée

Achille Chavée, lui aus­si a porté haut l’étendard de la révolte. Con­nu pour son engage­ment à la Guerre d’Espagne con­tre le fran­quisme, l’avocat – poète lou­viérois, ce peau-rouge qui refu­sait de marcher en file indi­enne dont la légende racon­te qu’il écrivait ses apho­rismes sur des car­tons de bière aus­si vite jetés dans les poubelles, laisse une œuvre essen­tielle­ment poé­tique. De son vivant, aucun recueil d’aphorismes ne parut, ceux-ci venant se per­dre entre quelques poèmes dans les ouvrages essen­tielle­ment édités par le Dai­ly-Bul. Une lacune comblée par les édi­tions Cac­tus Inébran­lable qui, en 2019, à l’occasion des 50 ans du décès du poète, ont pro­posé une antholo­gie con­sacrée à l’œuvre apho­ris­tique de Chavée[4].

Puisque nous les con­sid­érons comme des précurseurs dans le paysage apho­ris­tique belge, il con­viendrait d’évoquer d’autres sur­réal­istes du 20e siè­cle, dont cer­tains se sont adon­nés à l’écriture de formes brèves mais dont les préoc­cu­pa­tions étaient sans doute essen­tielle­ment en dehors de l’aphorisme, celui-ci se réduisant par­fois à un jeu, un amuse­ment, un exer­ci­ce de style. Citons Joseph Noiret, Théodore Koenig, rejoints plus tard par Mar­cel et Gabriel Pic­quer­ay, François Jacqmin et Pierre Put­te­mans qui dev­in­rent, avec Mar­cel Havrenne, la bande des sept types en or qui fon­da la revue déjan­tée, icon­o­claste, ludique et bril­lante dont le slo­gan était : « Phan­tomas, c’est le Popocate­petl[5] six fois par an ». Sig­nalons encore que de nom­breuses revues réser­vent une place impor­tante aux apho­ristes : Les Lèvres nues, Temps Mêlés, ont été des précurseurs et elles ont mon­tré le chemin à suiv­re à beau­coup d’autres : Le Batia moûrt soû, Le Span­talole, Court tou­jours, La Bru­cel­lôse, etc. 

« Les aphorismes sont les enfantillages de la pensée »

andré stas

André Stas

Cette phrase d’André Stas résume l’esprit de celui qui fut le dernier sur­vivant de cette généra­tion d’artistes libres s’inspirant du sur­réal­isme, du dadaïsme, de la ‘pat­a­physique et de l’esprit des fous lit­téraires. Stas les a tous con­nus, voire croisés. Plus recon­nu pour ses tal­ents de col­lag­iste que pour ses textes, il écriv­it des apho­rismes toute sa vie et con­sacra d’ailleurs son mémoire de fin d’études de philolo­gie romane (1972) à Achille Chavée, qui était déjà décédé depuis trois ans[6]. Les textes brefs de celui que ses amis appelaient Dédé ne sont pas sans rap­pel­er les Inscrip­tions de Scute­naire. Il y était ques­tion de tout : d’un bon mot enten­du dans la rue, d’une blague de sa mère, de con­sid­éra­tions sur l’art ou le cyclisme (une de ses pas­sions). Xavier Canonne dira de lui : « André Stas : petit homme qui rit pour ne point pleur­er… petit homme qui aime aimer et à qui nous ne ren­dons pas encore ce qu’il nous a don­né. » Sacré cœur d’artichaut que cet artiste dis­paru en avril 2023, quelques semaines après avoir tenu en main l’anthologie que lui con­sacra Cac­tus Inébran­lable édi­tions, réper­to­ri­ant l’ensemble de sa pro­duc­tion apho­ris­tique de 1993 à 2023[7]. Quelques échan­til­lons : « Ce que vous appelez mon état d’ivresse, je le nomme ma pléni­tude » ; « Cer­tains soirs, j’arrose mes pen­sées » ; « Mieux vaut briller par son absence que d’arriver éteint ».

L’après Stas

Parce qu’il demeu­rait atten­tif aux autres, parce que der­rière sa façon d’être, de penser, d’agir, de créer, d’écrire, il y avait matière à inspi­ra­tion, on peut dire qu’il y eut, dans le sil­lage d’André Stas, une vague d’auteurs qui prirent des lib­ertés avec la langue, avec la bien-pen­sance et avec le droit à une for­mule qui ne ter­gi­verse pas, ce qui serait le comble pour un apho­risme. Bref, Stas était cru, il aimait le salace, le très incor­rect, une voie s’était ouverte. Un auteur emblé­ma­tique de ce mou­ve­ment de libéra­tion non pas des arbres fruitiers[8], mais plutôt de la pudeur est Éric Dejaeger. Mul­ti-pub­lié, cet auteur entier est à l’origine de quelques ini­tia­tives mar­quantes dans l’histoire de l’aphorisme en Bel­gique, notam­ment avec la pub­li­ca­tion d’une pla­que­tte inti­t­ulée Aphourismes à lier[9], en 1995 dont il est l’éditeur. Rassem­blés par Jean-Louis Mas­sot[10], une trentaine d’auteurs et d’autrices y pro­pose leur con­tri­bu­tion apho­ris­tique par­mi lesquels Per­lette Adler, Patrick Devaux et le gram­mairien Jean-François Didi­er.

Dif­fi­cile d’évoquer André Stas, sans par­ler de son ami et com­plice Michel Anta­ki. Sous le pseu­do­nyme d’El noy­au, il pub­lie un seul unique recueil d’aphorismes en 2014, chez Yel­low Now[11]. Cru­elle pré­mo­ni­tion pour ce provo­ca­teur de génie, cet ani­ma­teur de la vie cul­turelle lié­geoise, fon­da­teur du Cirque Divers à la fin des années sep­tante qui s’éteint en 2019, atteint de la mal­adie d’Alzheimer et qui avait écrit : « Com­bi­en met-on de rêves dans un trou de mémoire ? ».

Les poètes, dites-vous !

Oui, comme le dit Alain Dan­tinne[12] — qu’il ne faut surtout pas oubli­er dans ce panora­ma — « L’aphorisme est le petit cail­lou dans la chaus­sure de la poésie » —, il arrive au poète que quelque chose l’empêche de marcher. Cet obsta­cle qui l’entrave dans l’écriture de son poème, c’est peut-être lié au fait que l’esprit va plus vite que la main, que ce qu’il voudrait écrire en cent mots, il pour­rait le rédi­ger en dix ! Alors, le poème devient apho­risme, les mots s’effacent devant le silence, la pro­fu­sion devient super­fé­ta­toire et la phrase suf­fit.

Nous l’avons dit, beau­coup d’aphoristes écrivent plus habituelle­ment de la poésie. Pen­sons à Karel Logist : « Il nous manque la clé pour ouvrir le silence »[13], Tim­o­téo Ser­goï dont les slo­gans parais­sent sur des affich­es ou lors de ses per­for­mances : « L’urgent ne fait pas le bon­heur »[14] ; Yves Arauxo, ex-bouquin­iste, féru de sur­réal­ismes, soutenu par Jean-Pierre Otte, qui, de manière (trop) dis­crète, écrit des apho­rismes lumineux : « Si je n’avais pas crié, on ne m’aurait pas vu naître » ou « Quoi qu’on en dise, la beauté intérieure se porte sur le vis­age »[15].

tristan alleman

Tris­tan Alle­man

Citons aus­si le mali­cieux Tris­tan Alle­man qui entre deux poèmes, deux nou­velles, s’adonne à l’aphorisme comme il s’offrirait une récréa­tion (une re-créa­tion ?) : dans son recueil anaphorique Con­tredire l’effacement[16], il tient un procédé et l’exploite jusqu’à la corde : « Comme tu fais mon lit, je te couche, dit l’amant, Il était une fois, dit le comp­teur ».

Francesco Pit­tau, auteur et illus­tra­teur de livre pour la jeunesse, poète, romanci­er, final­iste du Prix Rossel en 2015 s’adonne aus­si à l’écriture d’aphorismes qu’il assène avec humour et déter­mi­na­tion : « Le vrai poète se tait », « La vraie grande poésie c’est un bon coup de pied au cul de ta gueule ! »[17].

Un autre poète : Michel Van den Bogaerde, les préfère affa­bles, les apho­rismes, même s’il les alterne avec de fébriles ful­mi­na­tions, comme l’indique le titre de son ouvrage[18].

Des personnalités atypiques

lesire opuscule navrantDans cet univers par­ti­c­uli­er des auteurs d’aphorismes exis­tent des per­son­nal­ités éton­nantes au par­cours pour le moins peu con­ven­tion­nel. Blaise Lesire, par exem­ple, vit en ermite au fond des bois, quelque part en Con­droz. Ce joyeux pes­simiste, comme il se définit, aime les arbres, les chèvres et quelques amies qui par­fois lui tien­nent com­pag­nie. Grand lecteur, ama­teur de musique, il écrit des apho­rismes mag­nifiques et dés­abusés, des textes brefs sur ce monde dont la fin est inéluctable. Quelques édi­teurs s’intéressent à son tra­vail, mais les pro­jets n’aboutissent jamais. De guerre lasse, Blaise Lesire se rabat sur l’autoédition et l’ouvrage attire l’attention de quelques lecteurs dont l’éditeur Cac­tus Inébran­lable qui décide de don­ner une véri­ta­ble exis­tence à Opus­cule navrant. Tout cela serait somme toute banal, mais l’histoire n’en reste pas là. Depuis sa cabane, l’auteur a réal­isé la prouesse d’attirer l’attention des médias français, puisqu’après le Figaro mag­a­zine, c’est sur les ondes de RTL que Blaise Lesire sera inter­viewé par un Lau­rent Ruquier ent­hou­si­aste[19] ! Ce n’est pas tous les jours qu’un auteur d’aphorismes, belge de sur­croît, proche du nihilisme et adepte d’une forme d’auto-dénigrement, s’exprime sur un média qui se tar­gue de compter plus de deux mil­lions d’auditeurs. Preuve du gai cynisme de Lesire : « Si c’était à refaire, je me tromperais dif­férem­ment ». Autre domaine d’intérêt, voir qua­si­ment son idéal de vie : l’oisiveté : « La belle époque est celle de l’inaction et du vagabondage de l’esprit ».

Autre per­son­nage, dans notre galerie d’ermites, Pas­cal Weber. Auteur de deux recueils d’aphorismes[20], il vit lui aus­si au cœur de la nature, loin du monde, des turpi­tudes de la foule et de la pol­lu­tion dans un état de sim­plic­ité volon­taire qui force l’admiration. Alors qu’il soigne ses ani­maux, il com­pose des brèves qu’il éla­bore en y ajoutant des con­traintes éton­nantes. Boulim­ique de lec­tures, il pos­sède une con­nais­sance ency­clopédique sur la ‘pat­a­physique, l’OuLiPo et les lit­téra­tures expéri­men­tales. L’esprit de cet auteur est syn­thétisé dans cette phrase que bien des écrivains se devraient de méditer : « À écrire sans péril, tu es pub­lié sans gloire ».

Il déam­bule dans les rues de La Lou­vière d’un pas rapi­de, vêtu de sa longue veste en cuir, le sac en ban­doulière plein de ses livres qu’il aime à four­guer aux gens qu’il croise dans la rue ou dans les bistrots… Patrick Henin-Miris est lui aus­si un per­son­nage, une per­son­nal­ité. Homme de théâtre, de cul­ture, de lit­téra­ture, il écrit fréné­tique­ment des con­tes brefs ou des apho­rismes qui en dis­ent long sur ses désil­lu­sions par­fois tein­tées d’espoir : « L’avenir est som­bre alors qu’il suf­fi­rait de net­toy­er les fenêtres » ; « Je suis par­ti avec du temps plein les poches et j’ai tout per­du ». Celui que son édi­teur con­sid­ère comme un des plus bril­lants apho­ristes de sa généra­tion en com­mu­nauté française compte plusieurs recueils à son act­if[21].

delhalle belgique terre d aphorismesEnfin, s’il en est un qui s’y con­naît en matière d’aphorismes, c’est bien Michel Del­halle ! Bib­lio­thé­caire à la retraite, con­férenci­er, l’homme est un col­lec­tion­neur com­pul­sif de tout ce qui se fait en la matière au point qu’il pub­lia en 2018 une antholo­gie qui fait référence en la matière[22] où il réper­to­rie plus de 300 autri­ces et auteurs (belges) d’aphorismes. Con­scient de ne pas avoir fait le tour de la ques­tion, il récidive en 2024 et pro­posera à la ren­trée de sep­tem­bre un deux­ième tome riche de 250 nou­velles références. Auteur lui-même, il compte quelques recueils à son act­if dans lesquels il peut dif­fi­cile­ment cacher sa fil­i­a­tion avec Achille Chavée : « Le dernier des Mohi­cans n’était pas le pre­mier venu » ; « Je suis le cahi­er des charges de votre coupable entre­prise ». Il est égale­ment l’auteur d’un bel hom­mage à son ami Max Laire (1924 – 2002)[23] à qui l’on doit : « Même un anal­phabète peut coller une affiche ». 

Où sont les femmes ?

En cette époque où la par­ité est de mise, on ne peut que recon­naître que l’aphorisme n’attire guère les autri­ces, à moins que celles-ci ne jugent pas per­ti­nent de les pro­pos­er à l’édition. Si la ques­tion inter­pelle les édi­teurs, si cette scan­daleuse dom­i­na­tion mas­cu­line pose prob­lème, force est de con­stater que nous ne trou­vons aucune expli­ca­tion à ce phénomène. Chez Cac­tus Inébran­lable (120 recueils d’aphorismes pub­liés à ce jour), sur les 80 auteurs, on dénom­bre qua­tre femmes dont trois Belges : Styvie Bour­geois[24], Adri­enne Dizier[25] et Béa­trice Lib­ert[26]. 

S’il n’en restait qu’un ou deux ?

Puisqu’il est per­mis de faire preuve d’une sub­jec­tiv­ité rel­a­tive, osons affirmer ici deux préférences par­mi les auteurs belges d’aphorismes.

Jean Dypréau (1917 – 1986) n’est sûre­ment pas le plus con­nu et encore moins le plus pub­lié. Auteur d’une œuvre essen­tielle­ment basée sur le court, on l’appelait le poète du souf­fle court, il a tout au long de sa vie noté dans des car­nets ses obser­va­tions, ses réflex­ions, ses pen­sées qui ne furent pub­liées que bien longtemps après son décès en 1986[27]. Quelques pépites : « Se met­tre à l’abri, mais der­rière des bar­ri­cades » ; « Il était le père adop­tif de sa cul­ture » ; « Ceux qui ont per­du la tête ne craig­nent pas la guil­lo­tine ».

colaux je hais les poetes« Un cock­tail Molo­tov de com­po­si­tions lap­idaires », c’est ain­si que les édi­tions Mael­ström présen­tent Je hais les poètes (vivants) de Denys-Louis Colaux (1959 – 2020) en 2003. La plume y est cinglante et tranche dans les con­ven­tions avec délec­ta­tion, avec aus­si l’humour noir et sans con­ces­sion de l’auteur : « Le poète, c’est quelqu’un qui donne tou­jours l’impression de faire de l’auto-stop dans la ban­lieue de la lit­téra­ture » ; « La vie est une sorte de coït bien trop sou­vent inter­rompu » ; « Cer­tains jours, je suis con­va­in­cu qu’il y a du génie dans le poireau ». 

La question de l’aphorisme intéresse l’aphoriste

querton les phrases du silence

L’auteur de cet arti­cle, lui-même pro­duc­teur d’aphorismes mais qui a pris le pli de met­tre ceux des autres en lumière plutôt que les siens, est aus­si un col­lec­tion­neur obses­sion­nel, notam­ment d’aphorismes qui évo­quent l’aphorisme. En 2024 a paru un ouvrage[28] qui réper­to­rie plus de 1200 phras­es qui évo­quent la ques­tion. Si l’idée de départ était de con­tribuer à met­tre en lumière le con­cept, force est de recon­naître, et c’est piquant, que le résul­tat est totale­ment inverse. On sort éclairé, mais on ne parvien­dra pas pour autant à se met­tre d’accord sur une déf­i­ni­tion pré­cise du con­cept. Ce n’est peut-être pas plus mal.

jean-louis massot L'AAFLA

Notons aus­si l’étonnant ouvrage de Jean-Louis Mas­sot L’Appareil à Fab­ri­quer Les Apho­rismes[29] et l’initiative de Dominique Maes[30] qui a fab­riqué une véri­ta­ble machine qui en fab­rique et dont la démon­stra­tion est ponctuelle­ment observ­able. 

Un dernier, pour la route ?

cotton ainsi ralait zara fouchtra

Parce qu’on ne peut en nég­liger aucun, parce que leur tal­ent leur a valu d’être pub­liés, voire recon­nus, men­tion­nons enfin quelques auteurs qui ont leur place dans cette galerie. Théodore Koenig[31] : « Le temps n’existe pas mais il insiste » ; Tom Gutt : « Use tes phras­es sur tes lèvres » ; Jean-Pierre Ver­heggen, André Balt­haz­ar[32] « Ne par­lez pas de corde dans la mai­son d’un vio­lon » ; Ghis­lain Cot­ton[33] : « Il dis­ait que le virtuel tue le mer­veilleux ». Et par­mi les vivants :  Éric Allard, Jean-Luc Dal­cq, Pas­cal Samain, Marc Tilman, Jacky Legge, Gaë­tan Sortet, François Lau­rent alias L’ami ter­rien, Gaë­tan Faucer, Joaquim Cau­quer­au­mont, Mas­si­mo Bor­toli­ni, Vin­cent Poth, mir­li, Jean-Loup Nol­lomont, l’antinataliste Théophile de Giraud, le jar­dinier-poète-slameur Michaël Lam­bert, le pat­a­physi­cien Lichic, Paul Guiot, Gokyo[34] et Ivan God­froid, l’auteur d’une somme de 5000 apho­rismes[35] dont nous ne pro­poserons qu’un seul échan­til­lon : « Pourquoi se taire quand on n’a plus rien à dire ? »

Jean-Philippe Quer­ton


[1] Paul NOUGÉ, Au palais des images les spec­tres sont rois, Allia, 2017.
[2] Mar­cel HAVRENNE, Œuvres com­plètes, Le Tail­lis Pré, coll. « Ha ! », 2024.
[3] « Qui a enten­du par­ler de Scute­naire dans la sotte République des Let­tres à respon­s­abil­ité lim­itée ? Il n’est pas mécon­nu : il est ignoré » (Frédéric Dard).
[4] Silence, Chavée, tu m’ennuies, 1031 apho­rismes, Cac­tus Inébran­lable édi­tions, 2019.
[5] Nom d’un vol­can mex­i­cain.
[6] André STAS, Pour une approche de l’acception d’aphorisme au XXe siè­cle, et spé­ciale­ment chez Achille Chavée, Mémoire pour l’obtention du grade de licen­cié en philolo­gie romane, Uni­ver­sité de Liège – année académique 1971 – 1972.
[7] André STAS, Je pen­sai donc je fus, Apho­rismes com­plets, Cac­tus Inébran­lable édi­tions, 2023.
[8] Référence à Julos Beau­carne.
[9] Jean-Louis MASSOT, Aphourismes à lier (petite antholo­gie avant la fin du mil­lé­naire), Pont-à-Celles, édi­tions Tir­ton­plan, 1995.
[10] Poète, auteur, apho­riste, fon­da­teur des édi­tions du Car­net du Dessert de Lune en 1995.
[11] Michel ANTAKI, Les éjac­u­la­tions pré­co­ces d’El Noy­au, Pré­face de Carme­lo Virone, Yel­low Now, 2014.
[12] Lire son remar­quable ouvrage Petit catéchisme à l’usage des désen­chan­tés, Fini­tude, 2009.
[13] Faut-il dire la vérité aux éléphants ?, Cac­tus Inébran­lable édi­tions, 2022.
[14] Nuit. Bruit. Fruit, Cac­tus Inébran­lable édi­tions, 2021.
[15] Un idiot devant l’étang, Cac­tus Inébran­lable édi­tions, 2023.
[16] Cac­tus Inébran­lable édi­tions, 2024.
[17] Les ham­sters de l’agacement, Cac­tus Inébran­lable édi­tions, 2016.
[18] Apho­rismes affa­bles & Ful­mi­na­tions fébriles, Cac­tus Inébran­lable édi­tions, 2024.
[19] Remar­quons que, out­re l’article de Daniel Simon dif­fusée dans sa let­tre quo­ti­di­enne par Le Car­net et les Instants, l’ouvrage n’a sus­cité aucun intérêt de la part des médias belges.
[20] Zizanie dans le métronome, Cac­tus Inébran­lable édi­tions, 2020 et La trahi­son des limaces, Cac­tus Inébran­lable édi­tions, 2022.
[21] Le dernier : Avalanche de silences, Cac­tus Inébran­lable édi­tions, 2022.
[22] Bel­gique, terre d’aphorismes, Cac­tus Inébran­lable édi­tions, 2018.
[23] Michel DELHALLE, Max Laire, le bricoleur de mots, Cac­tus Inébran­lable édi­tions, 2020.
[24] Con­ver­sa­tions avec un pénis, Cac­tus Inébran­lable édi­tions, 2017.
[25]  Le petit goût sucré du pire, Cac­tus Inébran­lable édi­tions, 2023.
[26] La nuit porte jar­retelles Cac­tus Inébran­lable édi­tions, 2020.
[27] La lueur des mots, Le Tail­lis Pré, col­lec­tion Ah !, 2008.
[28] Jean-Philippe QUERTON, Les phras­es du silence, Cac­tus Inébran­lable édi­tions, 2024.
[29] Cac­tus Inébran­lable édi­tions, 2020.
[30] Ini­ti­a­teur de La Grande droguerie poé­tique.
[31] L’aphorismose, Let­tera amorose, 1973, rééd. La Dif­férence, 1995.
[32] Les petits pavés, recueil d’aphorismes, Dai­ly-Bul, 2015.
[33] Ain­si râlait Zara Fouch­tra (Ramasse-miettes), Mur­mure des Soirs, 2016.
[34] Pseu­do­nyme de Julien-Ray­mond Dol qui vient de pub­li­er son pre­mier recueil Flo­cons épars à l’âge de 85 ans !
[35] Réflex­ions sans miroir, Cac­tus Inébran­lable édi­tions, 2022.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°220 (2024)