Tout et son contraire aphoristique, ou pas

Jean-Philippe QUERTON, Les phras­es du silence. Apho­rismes sur l’aphorisme et quelques autres formes brèves, Cac­tus inébran­lable, 2023, 232 p., 20 €, ISBN : 978–2‑07299–619‑1

querton les phrases du silencePar­mi les gen­res lit­téraires ayant l’habitude de se retourn­er et de pirou­et­ter sur eux-mêmes, de s’auto-commenter, se définir jusqu’à la non-déf­i­ni­tion, de se dé-posi­tion­ner et re-posi­tion­ner dans le roy­aume de la lit­téra­ture, l’aphorisme est un des rois. Roi ? Malan­drin ? Les apho­ristes, s’ils val­orisent leur genre, le por­tent davan­tage au pina­cle des voy­ous, des dis­si­dents, des mal élevés, des cousins péteurs plutôt qu’au pan­théon lit­téraire. J’écris cela un peu dizzy après le tour­bil­lon que provo­quent Les phras­es du silence. Apho­rismes sur l’aphorisme et quelques autres formes brèves.

En effet, ce recueil réu­nit plus 1 500 apho­rismes (je ne les ai pas dénom­brés car je ne voudrais pas être com­paré au « mec qui affirme avoir lu 200 000 apho­rismes [et qui] a dû se faire plus chi­er à les compter qu’à les lire » [Jean-Philippe Quer­ton]) qui ajoutent ou retirent tous une petite pierre à l’édifice de ce qu’est, doit être, n’est pas un apho­risme. Le résul­tat est répéti­tif et addic­tif comme un morceau min­i­mal­iste de Philip Glass. Ces apho­rismes (et quelques autres textes) ont été col­lec­tés, rassem­blés par Jean-Philippe Quer­ton apho­riste lui-même, ama­teur de formes cour­tes, fon­da­teur des édi­tions Cac­tus Inébran­lable avec Styvie Bour­geois. Il les a puisés par­mi ceux qu’il a écrits, dans les recueils d’auteurs qu’il a pub­liés (André Stas, Pas­cal Weber…), d’écrivains phares (Louis Scute­naire, Achille Chavée, Georges Per­ros…) con­tem­po­rains (Syl­vain Tes­son, Éric Chevil­lard…), espag­nols (une fas­ci­na­tion de Jean-Philippe Quer­ton). Cer­tains ont été trou­vés sur la toile et les réseaux soci­aux mais peu, très très peu ont été écrits par des femmes (Sylvia Buhó, Béa­trice Lib­ert…). Le léger tour­nis bien agréable est généré non seule­ment par l’accumulation mais aus­si, surtout par le classe­ment alphabé­tique respec­té à la let­tre qui rassem­ble les apho­rismes se ressem­blant par les mots mais pou­vant dif­fér­er, s’opposer par le pro­pos, lais­sant percevoir les vari­a­tions et les con­tra­dic­tions.

Au bout de l’anthologie, il en ressort que ce genre de l’aphorisme que cer­tains dis­ent philosophique, moral­iste, lit­téraire (la majorité), que ce genre de la forme brève, de la sur­prise per­ma­nente, de la fausse mod­estie et de l’échec tri­om­phant, que ce genre féru de for­mule n’est pas du genre à se laiss­er enfer­mer dans une for­mule, dans une déf­i­ni­tion aus­si bril­lante soit-elle. « Celui qui veut définir l’aphorisme y échoue tou­jours, telle est la force de l’aphorisme » (Ramon Eder). Voilà qui est dit, une fois mais pas pour toutes.

Michel Zumkir