Le Nouveau Roman, inexistant ou presque en Belgique ? L’idée est tenace. De Dominique Rolin à Jean-Philippe Toussaint en passant par Marie-Louise Haumont, une lignée d’auteurs et autrices ont pourtant bel et bien contribué à cette grande aventure.
De nombreux historiens considèrent L’ère du soupçon de Nathalie Sarraute (Gallimard, 1956) comme l’acte de naissance du Nouveau Roman. Ce texte dénonce les contraintes tacites mais fortes qu’impose aux écrivains le modèle narratif traditionnel, telles que le personnage vraisemblable, le narrateur omniscient, l’intrigue linéaire, et surtout le récit comme représentation de quelque chose qui lui préexisterait, autrement dit l’illusion référentielle. En 1963 parait sur ces thèmes un recueil d’articles d’Alain Robbe-Grillet, Pour un nouveau roman, quelquefois considéré comme un manifeste. Suivra en juillet 1971, à Cerisy-la-Salle, un important colloque associant Michel Butor, Claude Ollier, Robert Pinget, Jean Ricardou, Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute et Claude Simon. Sans détailler davantage, on note que ce courant littéraire novateur a pris son essor dans les années 1950–1960, grâce principalement aux Éditions de Minuit dirigées par Jérôme Lindon qu’assistent le Bruxellois Georges Lambrichs de 1946 à 1955, puis Robbe-Grillet à partir de 1954. Or on n’y trouve quasiment que des auteurs de l’Hexagone ; le seul étranger que cite Ricardou dans sa synthèse de référence[1] – de manière imperceptible – est la Belge Dominique Rolin (1913–2012) pour Le corps (1969) et Les éclairs (1971). Faut-il en conclure comme Marc Quaghebeur en 1980[2] que le Nouveau Roman n’aurait exercé sur nos écrivains qu’une influence négligeable ? On va le voir, il s’en faut de beaucoup, même s’il est vrai qu’en l’occurrence une grande discrétion médiatique fut de mise.
Loin de se limiter aux œuvres de fiction, le Nouveau Roman comporte une quantité importante de textes théoriques et critiques : comptes rendus journalistiques, actes de colloques, essais, articles, polémiques dans la presse, etc. Une telle effervescence “paratextuelle” n’a quasi pas lieu en Belgique, pays resté littérairement provincial et d’ailleurs peu coutumier de grands débats d’idées ou de guerres idéologiques. L’infléchissement de la voie romanesque va donc s’y produire de manière feutrée, rarement explicite, jamais doctrinale ou proclamative. Historiquement, il est amorcé par un récit à coloration régionaliste paru au Seuil en 1958 – l’année de Moderato cantabile – : Les sangliers, signé Hubert Juin (1926–1987), auteur de trente-deux ans né à Athus, de sensibilité marxiste. Suivent chez Calmann-Lévy La cimenterie (1962) et Chaperon rouge (1963), puis Le repas chez Marguerite (1966) et Les trois cousines (1968). Regroupés plus tard sous le titre Les hameaux[3], ces cinq brefs romans d’un style concis, presque austère, tranchent nettement avec le néo-classicisme alors dominant des Suzanne Lilar, Félicien Marceau, Alexis Curvers ou Charles Bertin.
En effet, dans les livres de Juin, le récit progresse de façon non linéaire, sans cesse entrecoupé de séquences rétrospectives ou anticipatives, le fil des évènements émaillé de pertes et de résurgences. « Il s’agira d’un ensemble d’ouvrages les uns aux autres fortement liés mais qui pourront se lire dans le désordre et non suivant un itinéraire d’avance tracé. »[4] Usant parfois des parenthèses, les nombreuses incises donnent l’effet d’une pensée entrecoupée, mal maitrisée, d’une mémoire incertaine, d’une élocution laborieuse – tant chez le narrateur que chez les personnages, par le biais d’un « nous » ou d’un « on » incertain et répété. Elles font du courant verbal un flux accidenté pareil à la Messancy, cette rivière anarchique qui traverse les hameaux et le roman : le texte narratif a sa temporalité propre, rebelle aux règles de la “mimèsis” traditionnelle. D’autre part, les personnages ne font l’objet d’aucun habillage psychologique. Individualisés seulement par leur comportement, tel racontar, tel détail vestimentaire, telle parole avare, ils ont un statut moins romanesque que dramaturgique. Enfin, l’absence d’ornements langagiers et de notations émotives le démontre, l’auteur évite de séduire le lecteur, c’est-à-dire de le piéger : la sobriété stylistique est là pour garantir une relation d’égal à égal(e), où jamais le langage en tant que tel n’est invisibilisé.
À notre connaissance, ni Juin ni les commentateurs des Hameaux n’ont évoqué sa proximité avec le Nouveau Roman[5]. Si dans l’après-guerre il séjourne à plusieurs reprises à Paris, y rencontre de nombreux auteurs, collabore à L’Humanité et à La Nouvelle Critique, ses nombreuses préfaces ou chroniques ne portent pas trace d’un quelconque lien avec les éditions de Minuit ou les « nouveaux romanciers ». Pourtant, les traits qui caractérisent l’écriture des Hameaux ne laissent guère de doute : Juin a très probablement lu Sarraute et des articles sur le sujet, où il a pu trouver un écho stimulant de sa propre allergie à l’esthétique “bourgeoise”. Aussi ne s’étonne-t-on pas qu’en 1960 il présente dans Les Lettres françaises[6] Le lit, dernier livre de Dominique Rolin – lequel, à la surprise de maint lecteur, dénote chez l’autrice un net changement de cap. Car, avec une dizaine de titres à son actif, elle n’est pas une inconnue. Bruxelloise installée à Paris en 1947, elle a décroché le prix Femina 1952 pour son roman Le souffle, s’est liée en 1958 avec le jeune Philippe Sollers qui bientôt va se lancer dans l’aventure de Tel Quel : les fougueuses convictions de celui-ci ont visiblement contribué à infléchir la démarche romanesque de Rolin.
Le lit n’est pas dépourvu d’intrigue ou de personnages mais, remarque Jacques-Gérard Linze[7], le style s’y fait plus dépouillé, plus descriptif, « pour opérer la transcription brute d’une série de faits de conscience », atteindre une « précision quasi photographique. » Cependant, c’est dans Le for intérieur (Denoël, 1962) que se manifeste vraiment la réorientation de Rolin : succession de scènes brèves – allées-venues de l’héroïne en rue, observations au café, dans la voiture ou dans le lit de son amant – qui suscitent des réflexions à éclipses, mêlées de remémorations et d’anticipations virtuelles, de sorte que sans cesse le roman superpose le présent et le passé, l’ici et l’ailleurs, le décor objectif et l’élaboration subjective, l’enfance et l’“adultité”, le récit proprement dit et sa mise en abyme. Toutes ces notations, conclut le spécialiste Frans De Haes, « n’obéissent, comme dans d’autres œuvres issues du “Nouveau Roman”, qu’à une logique propre d’association. […]. De semblables raccordements associatifs foisonnent dans le livre, certains se répétant de loin en loin […] via l’élégant glacis des phrases »[8]. Cependant, Rolin ne veut pas imiter Robbe-Grillet, avec lequel elle prend ses distances dès 1963, et moins encore s’enfermer dans un type d’écriture répétitif ou mécanique ; dès son roman suivant, La maison, la forêt (Denoël, 1965), elle entame une longue série de livres qui obéiront à une logique davantage autobiographique.
Jacques-Gérard Linze (1925–1997) fut l’un des premiers à commenter le virage néo-romanesque de Rolin, à qui il a consacré plusieurs articles élogieux, tandis que réciproquement elle salue en 1965 la parution de La conquête de Prague[9]. C’est l’année où sortent de presse Quelqu’un (Pinget), La prise de Constantinople (Ricardou), La maison de rendez-vous (Robbe-Grillet). S’il présente des traits classiques dans la construction des personnages et le déroulement de l’intrigue, le livre de Linze porte l’empreinte manifeste du Nouveau Roman : privilège donné à la topographie et au registre visuel, fragmentation systématique du temps comme de l’espace, narration discontinue et réversible, multiplication des dualismes et des doubles de toutes sortes, qu’il s’agisse d’objets, de lieux ou de personnes. De la gémellité Daubert-Marini à l’introuvable tombe de Franz Kafka en passant par la mort d’Irène, c’est le modèle monolithique de l’identité personnelle qui se trouve profondément mis en question, de même que la réalité des évènements vécus par le héros. Or, ces choix d’écriture ne sont pas une passade si l’on en juge par les trois romans suivants, également chez Gallimard : Le fruit de cendre (1966), L’étang-cœur (1967), La fabulation (1968), arc-boutés sur une esthétique de l’indécidable : qui est qui ? que s’est-il vraiment passé ? quels sont le fait antérieur et le fait ultérieur ? Autant de questions qui jamais ne trouveront de réponse certaine.
Après Juin, Rolin et Linze, c’est un inconnu de trente ans qui publie au Seuil en 1969 son premier roman : Pierre Mertens (1939–2025). Comme plus tard Le niveau de la mer et La fête des anciens, L’Inde ou l’Amérique est tiré d’une énorme “autobiographie” d’allure proustienne, entamée à la fin du lycée et restée inédite : Paysage avec la chute d’Icare. Quoique sans aucune attirance pour les coteries littéraires, quelles qu’elles soient, le jeune auteur n’ignore pas la parisienne ébullition néo-romanesque : dans un entretien ultérieur avec Danielle Bajomée[10], il mentionnera Sarraute et L’ère du soupçon, sans oublier Marguerite Duras qu’il évoquera très souvent[11]. À une question de Paul Emond sur l’influence en Belgique du Nouveau Roman, il approuve de « faire subir à la structure romanesque cette espèce de cure d’amaigrissement que le nouveau roman, de façon providentielle, lui a fait connaitre et d’utiliser le matériau mis à jour pour le façonner d’une manière tout à fait personnelle et dégagée des influences. » Il est vrai, nous ne sommes pas dans un programme à la Ricardou, « non pas avoir l’idée d’une histoire, puis la disposer, mais avoir l’idée d’un dispositif, puis en déduire une histoire. »[12]
Loin des clichés à la Dickens, et dans un style qui ne craint pas le décousu, L’Inde ou l’Amérique évoque l’enfance de Julien, d’abord garçonnet tyrannique et adulé au sein de la vaste demeure familiale, puis exilé dans un orphelinat lointain suite à la guerre et à l’exode. Paradoxal puisque ses parents se trouvent dans un « camp de réfugiés » voisin, cet écartement spatial se redouble le jour où Julien doit quitter la classe d’en-bas pour intégrer le « pigeonnier » où sont relégués des écoliers dits « malades ». Mais la schize la plus structurelle est celle qui sépare le vécu mental de l’enfant d’une part, la réalité objective d’autre part, en ce compris les discours des adultes. Julien est constamment fabulateur, menteur, mystificateur, voire faussaire. Loin de s’opposer en un clivage simple et résoluble, le faux et le vrai se segmentent, se multiplient, se renvoient l’un à l’autre hors de toute logique cartésienne. Ainsi l’image-clé du tigre : personnage principal d’un conte que lui lit sa mère, puis animal croisé dans un jardin zoologique, enfin thème échevelé d’une élocution scolaire. Ce que cerne L’Inde ou l’Amérique n’est autre que le devenir-écrivain, partant des contrevérités proférées par les adultes et de l’autofiction de l’enfant jusqu’à l’invention affabulante, en passant par les falsifications consubstantielles à la pratique verbale.
L’histoire de Julien met donc en abyme la genèse même de la création romanesque, que soutient la “duplicité” fondamentale de l’écriture. Mertens en raconte deux épisodes ultérieurs dans le recueil de nouvelles Le niveau de la mer (L’Âge d’Homme, 1970) et le roman La fête des anciens (Seuil, 1971), « tentative paradoxale pour rassembler des morceaux qu’on met en pièces, rejoindre une linéarité à laquelle on se dérobe. »[13] On y retrouve plusieurs des traits qui caractérisaient le “livre 1”[14], notamment l’insistance sur les motifs de l’accusation, de la culpabilité, de l’aveu, avec les phénomènes de leurre et de confusion qui les accompagnent. Le narrateur ne cherche à rejoindre ni le Réel ni le Vrai mais quelque chose de l’ordre du Sens. Cependant l’écriture, pourrait-on dire, s’est assagie, et l’analogie initiale avec le Nouveau Roman s’est atténuée. Plus encore que ceux de Juin, Rolin et Linze, les livres de Mertens sont proches non de ce que préconisent les “nouveaux romanciers” mais de ce qu’ils rejètent. « Pas porté, donc, à savourer les enfances romancées. On ne romance pas le romanesque à l’état pur. Ni, davantage, celles relatées du point de vue glacé de l’ethnologue : il ne s’agit pas d’un objet exotique. »[15]
Il n’en va pas de même pour Marie-Louise Haumont (1919–2012), dont Gallimard publie Le trajet en 1976, et qui obtient aussitôt – telle Dominique Rolin – le prix Femina. Bien plus proche du modèle ricardolien, ce roman repose sur un découpage net, à la fois dans le champ topologique et dans le champ chronologique. D’une part, l’espace est polarisé par deux lieux principaux, la maison de banlieue et le bureau à Paris, avec divers endroits intermédiaires qui jalonnent le voyage quotidien en car – dispositif qui n’est pas sans rappeler la dualité Paris-Rome dans La modification de M. Butor. D’autre part, l’action se déroule en quatre journées, du dimanche 15 septembre au mercredi 18, quoique la datation de certains faits ne soit pas indubitable tandis que s’y mêlent quelques anticipations et rétrospections. Avec de tels traits, Le trajet ressemble fort à un scénario de film, scandé par la répétition quotidienne qui permet de doser habilement l’habituel et l’inhabituel. Cette élaboration “cinématographique” est renforcée par l’accumulation de notations visuelles qui occupent dans le récit une place prépondérante, particulièrement lors des attentes à l’abribus et durant les allers-retours, tant à l’intérieur du car qu’au-delà des vitres. Or, on sait que le mari de Marie-Louise Haumont était photographe et qu’ils ont travaillé tous deux pour la télévision… C’est le moment de rappeler qu’à plusieurs reprises le Nouveau Roman fut surnommé par des critiques littéraires « L’École du Regard », vu la profusion des détails et des passages descriptifs dans les livres concernés.
Pour Marie-Louise Haumont, il s’agit d’une expérience unique : ni son livre précédent (Comme ou la journée de Madame Pline) ni le suivant (L’éponge) n’empruntent aux techniques néo-romanesques. Or, Le trajet reste sans doute son roman le plus réussi, car le plus fermement structuré, sans jamais glisser dans des formules mécaniques ou formalistes, ce en quoi elle apparait proche de Dominique Rolin et de Jacques-Gérard Linze. La réputation d’aridité ou de cérébralisme parfois faite au Nouveau Roman est simpliste : ce courant a surtout apporté à l’écriture romanesque – moins en Belgique qu’en France, il est vrai – une puissante impulsion novatrice.
On l’aura noté, aucun(e) de nos quatre auteurs n’a été édité chez Minuit, pour des raisons mal connues ; peut-être, tout simplement, n’y ont-ils (elles) pas envoyé leurs manuscrits. Or on l’a dit, Jérôme Lindon a joué dans l’essor du Nouveau Roman un rôle majeur, en publiant Robbe-Grillet, Butor, Simon, Pinget, Ollier, Ricardou, auxquels on peut adjoindre Duras – même si plusieurs livres de Sarraute, d’Ollier et de Duras – comme de Linze et Haumont – ont paru chez Gallimard. Certes, L’employé de l’Anversois Jacques Sternberg (1923–2006) parait en 1958 aux éditions de Minuit, avec le sous-titre Roman, mais il s’agit d’une œuvre satirique, à la drôlerie grinçante, qui obtiendra fin 1961 le Grand Prix de l’Humour noir ; proche de La nuit remue[16] d’Henri Michaux, elle n’a donc pas sa place dans le présent article. Surtout, il faut éviter de confondre Nouveau Roman et « esprit Minuit » malgré leurs liens étroits. Les éditions de Minuit nées clandestinement en 1941, Jérôme Lindon reprend leur direction en 1948 et publie en 1951 Molloy, roman de Samuel Beckett qui deviendra bientôt l’auteur-phare de la maison. C’est à partir de 1954 seulement, année où Robbe-Grillet remplace Lambrichs au comité de lecture, que les “nouveaux romanciers” prennent dans le catalogue une place grandissante, et ceci jusqu’au début des années 1970. Entretemps sont édités des témoignages sur la guerre d’Algérie et la torture, des essais, de la poésie, les revues « Arguments » et « Critique », les collections « Le sens commun » ou « Propositions ».
À partir des années 1980 font leur apparition sous le label “Minuit” des écrivains qui ne relèvent plus formellement du Nouveau Roman, mais prolongent l’esprit anticonformiste et littérairement exigeant insufflé par Lindon : Jean Echenoz, Marie N’Diaye, Jean Rouaud, etc. Une nouvelle génération d’auteurs belges y prend aussitôt une place importante. Chronologiquement, le premier est Benoît Peeters qui, né à Paris en 1956, vit son enfance et son adolescence à Bruxelles où son père est fonctionnaire européen. Élève au Lycée français de Bruxelles, il découvre précocement La modification, Moderato cantabile, Les gommes, puis se retrouve en 1973 à Paris, où il écrit un pastiche du Voyeur[17], tandis que la jeune revue Minuit publie un de ses textes. Il rencontre Robbe-Grillet, Lindon, Simon, assiste au colloque de Cerisy en 1975, soumet aux éditions de Minuit le manuscrit d’un petit « roman » intitulé Omnibus. Sous ce titre se cache une version malicieuse et totalement imaginaire des dernières années de Claude Simon – qui mourra en réalité en 2005 –, décrit comme un faussaire et un raté malgré le prix Nobel[18]… « Je sentais que je venais après, que j’appartenais à une autre génération que celle du Nouveau Roman et de Tel Quel », raconte Peeters[19]. « Omnibus est comme une réécriture follement accélérée du Nouveau Roman, tel que Jean Ricardou l’avait minutieusement décrit, c’est un texte libre et crypté à la fois rempli d’anagrammes et d’acrostiches, d’allusions et de citations cachées. »[20]
Benoît Peeters se réinstalle en Belgique en 1978, sans perdre le contact avec le groupe de Minuit, d’autant moins que Robbe-Grillet dirige de 1980 à 1988 le Centre de sociologie de la littérature à l’U.L.B. Il s’investit dans la bande dessinée, écrit un deuxième roman dans l’esprit de J.L. Borgès, La bibliothèque de Villers – mais le sévère Lindon refuse le manuscrit, qui paraitra en 1980 chez Laffont. L’incident n’empêche pas la naissance d’un nouveau projet. Sensible à la prépondérance “néo-romanesque” du champ scopique, Peeters entreprend de réactiver le genre populaire du roman-photo, en inversant sa mécanique traditionnelle où l’image joue un simple rôle illustratif ; avec la photographe Marie-Françoise Plissart, il échafaude sous le titre Fugues un récit de type policier, bientôt accepté chez Minuit qui le publie en 1983. Suivront chez le même éditeur deux autres “nouveaux romans-photos” : Droit de regards[21] et Le mauvais œil, plus proches encore des leçons du Nouveau Roman. Benoît Peeters abandonne ensuite l’écriture romanesque pour le scénario de bande dessinée, où il excèle bientôt avec le dessinateur François Schuiten. Cependant, il ne reniera ni n’oubliera jamais sa période “Minuit”, comme en témoignent deux livres récents : Robbe-Grillet, l’aventure du Nouveau Roman (Flammarion, 2022) ; A. Robbe-Grillet et B. Peeters : Réinventer le roman. Entretiens inédits (ibid.). « Je suis effectivement frappé par le fait qu’on ne lit pas suffisamment Robbe-Grillet aujourd’hui, alors que je suis convaincu qu’il est un auteur majeur de la littérature contemporaine de langue française. »[22]
C’est en 1977, peu de temps donc après Omnibus, que le nom d’Eugène Savitzkaya (né en 1955) apparait dans le catalogue Minuit. Jusque-là, l’auteur était connu plutôt comme poète, non sans avoir dévoré, dès l’âge de dix-huit ans, les livres de Beckett et plus encore ceux de Pinget. Il envoie à la revue Minuit un texte inclassable et d’une grande violence, Un Attila. Vomiques, qui est publié en 1974 et sera suivi de nombreux autres. Parallèlement à son ancrage liégeois, Savitzkaya multiplie les liens avec la maison parisienne, encouragé par Jérôme Lindon qui cherche un second souffle après l’aventure néo-romanesque, et auquel sa revue trimestrielle sert alors de vivier. C’est ainsi que parait Mentir, dont le sous-titre Roman joue un peu la provocation. Car il ne s’agit pas d’un récit continu, d’une “histoire” avec un début et une fin, mais plutôt d’une juxtaposition d’anecdotes, d’impressions, d’hypothèses, surgissant au fur et à mesure que le narrateur remue ses souvenirs ou feuillète un album de photos – activité qui nous ramène une fois de plus à l’impérialisme du regard. Toutes ces bribes tournent autour d’un seul personnage, la mère du “menteur”, dont elles ne donnent qu’une image déceptive : « silhouette qui se défait au fur et à mesure qu’elle se construit […], elle est aperçue comme une inconnue, une étrangère qui vaque à de vaines occupations et évolue dans un univers où tout serait frappé comme d’interdit », écrit Pierre Mertens[23]. À cela s’ajoutent quelques allusions à Duras, telles les locutions « dit-elle », « disait-elle », les réminiscences de La femme du Gange ou d’India Song : « elle veut aller à Calcutta, ou bien simplement au bord du Gange. »[24]
Mentir est le premier d’une longue série de livres signés Savitzkaya et publiés chez Minuit jusqu’à aujourd’hui : Un jeune homme trop gros (1978), La traversée de l’Afrique (1979), La disparition de maman (1982), Les morts sentent bon (1984), Sang de chien (1989), etc. Visiblement, l’auteur incarne à point nommé cet « esprit Lindon » qui a su rebondir au milieu des années 1970 sans toutefois désavouer la période précédente. Répondant vers 1986 aux questions d’un étudiant en Lettres, il déclare : « je me sens loin de tout ça […]. J’ai en horreur le Nouveau Roman, mis à part Pinget. Ce que je déteste par-dessus tout, c’est la description à la Robbe-Grillet. »[25] Sans doute cette « horreur » ne doit-elle pas être prise au pied de la lettre. Analysant les livres précités, José Dominguès de Almeida souligne notamment l’« enlisement descriptif » du récit tel que l’évoquait Ricardou, ou encore l’« éclatement » de la langue littéraire que pratiquait toute une fraction des néo-romanciers, « notamment pour ce qui est de l’allongement démesuré des phrases.» Ce type d’écriture, conclut-il, « aspire à une approche […] du réel qui suggère parfois, et cela à l’instar du Nouveau Roman, l’émergence d’un nouveau réalisme. »[26] Ce qui oppose les deux écrivains, c’est que chez Robbe-Grillet les passages descriptifs s’attardent longuement sur un seul et même objet, par exemple une bicyclette, suggérant une sorte de fascination froide[27] ; chez Savitzkaya, par contre, il s’agit de notations fragmentaires, imprévisibles, confortant de ce fait le caractère systématiquement discontinu du récit.
Savitzkaya, à cet égard – nonobstant son talent d’écrivain –, est un exemple pertinent de la génération “Minuit post-75” : il se reconnait peu dans ses prédécesseurs néo-romanciers, lesquels pourtant avaient défriché le terrain où son œuvre a pu éclore… Il ne restera pas longtemps seul dans cet état d’esprit. Fin 1984, J. Lindon confie à B. Peeters : « j’ai reçu un manuscrit extraordinaire, un jeune écrivain, Jean-Philippe Toussaint, un Belge, vous allez voir ça… » Ce manuscrit s’intitule La salle de bain. Il est publié dès l’année suivante et connait un succès fulgurant. À cette époque, l’auteur (né en 1957) n’a du Nouveau Roman qu’une connaissance très lacunaire, mais il admire Beckett : « c’est la lecture la plus importante que j’ai faite dans ma vie. Mon seul modèle […]. C’était la première fois que je me trouvais en présence d’un écrivain auquel j’ai senti inconsciemment que je devais me mesurer. »[28] Il entreprend bientôt de rattraper son retard de lecture. « Avec le temps, j’ai fini par m’inscrire moi-même consciemment dans cette histoire éditoriale et à me placer dans la continuité du Nouveau Roman. Au début des années 2000, j’ai même animé un séminaire sur Robbe-Grillet à l’université de Tokyo. »[29] Rappelons que, enseignant la littérature aux États-Unis de 1972 à 1997, l’intéressé avait lui-même consacré un cours entier à L’appareil photo… Quant à Lindon, l’idée lui vient de former avec Echenoz, Toussaint et quelques autres un nouveau mouvement littéraire sous l’enseigne « le roman impassible », afin de créer un effet de groupe ; la presse préférera les appellations « le nouveau Nouveau Roman » ou « le roman minimaliste », mais finalement aucune ne s’imposera.
Monsieur (1986), L’appareil-photo (1989), La réticence (1991), La télévision (1997) et bien d’autres : comme Savitzkaya, Toussaint est sans conteste devenu un auteur maison. Plus éphémères sont deux autrices également belges : Nicole Malinconi (née en 1946) et Caroline Lamarche (née en 1955). De la première parait en 1985, dans la collection « Documents », Hôpital silence, chronique sans complaisance d’une maternité où est pratiqué l’avortement. Deux éléments ont convaincu Lindon. D’une part, lui qui avait publié dès 1956 un essai sur la question encore tabou de la contraception[30] est touché par ce témoignage qui est en même temps une dénonciation de l’“usine” médicale. D’autre part, l’écriture sans aucun pathos a quelque chose de durassien, une sorte de fatalisme à la fois mélancolique et laconique. « Mon lien à Marguerite Duras, c’est une filiation, elle est inscrite, elle a teinté mes premiers écrits. »[31] La grande romancière consacre d’ailleurs à ce premier livre d’une inconnue un article élogieux qui, en 1996, sera reproduit en préface d’une réédition chez « Espace Nord ». Elle juge que, si le texte ne relève pas de la fiction, il ne relève pas davantage du simple journalisme, lequel « ne montre que ce qui est apparent » ; au contraire la littérature, même si elle s’alimente à la réalité, « ou bien elle refait le monde ou bien elle n’existe pas ».
Il en va différemment pour une autre débutante, Caroline Lamarche. En 1996 parait Le jour du chien, où successivement six narrateurs(trices) socialement très contrasté(e)s réagissent devant un même incident : la course éperdue d’un chien abandonné sur l’autoroute. « Si leur vie sonne faux, leur voix, elle, sonne juste dans ces monologues construits comme autant de petites nouvelles, parfois drôles, souvent pathétiques, toujours surprenantes. »[32] Deux ans plus tard, Lindon réédite La nuit l’après-midi[33], histoire érotique aux couleurs sadomasochistes. Sans doute aucun, c’est d’abord le phrasé à la fois simple et souple de Lamarche qui a séduit l’éditeur : « pas un gramme de graisse dans cette écriture serrée, vibrante, couleur d’urgence », écrit Francis Matthys[34]. Quant au Nouveau Roman, qu’elle ignorait quasi totalement, elle n’a pas conscience de quelque influence qu’il aurait pu avoir sur son travail. Si elle a adressé son manuscrit chez Minuit, c’est qu’il s’agit d’une maison éminente, engagée, publiant des auteurs qu’elle apprécie comme Savitzkaya, Echenoz, Malinconi ou N’Diaye, et où elle ne sera pas noyée dans un catalogue pléthorique. Par contre, ses textes ultérieurs ne seront pas acceptés, car « trop éclectiques » – Irène Lindon a entretemps succédé à son père, mort en avril 2001. Néanmoins, grâce à Thomas Simonnet, Le jour du chien, version revue et corrigée, sera réédité dans la collection « Double ».
Notre rapide panorama ne prétend aucunement à l’exhaustivité. On en prendra pour preuve une communication que Jacques-Gérard Linze fit en juin 1988 à l’Académie royale de Langue et de Littérature françaises sous le titre Les retombées du Nouveau Roman[35]. Parcourant notre littérature d’après-guerre, il cite des œuvres telles que Les fines attaches (Georges Lambrichs, 1947), Le jour fabuleux (Françoise Collin, 1960), Oxygène ou les chemins de Mortmandie (André-Marcel Adamek, 1970), L’odeur du père (Marie Denis, 1972), L’un l’autre (Jean-Baptiste Baronian, 1972), Un roman (Jacques Sojcher, 1978). Suivent aussi les noms de Jean-Pierre Verheggen, Francis Dannemark, Jacques Schneider, Paul Emond, Antoine Compagnon, Pierre Sladden, Eddy Devolder, Hélène Prigogine, jusqu’à Georges Thinès et Jean Muno… Cette longue énumération suggère que, vues par Linze, les « retombées » du Nouveau Roman furent d’une nature et d’une intensité très variables ; au moins faudrait-il, pour s’en assurer, examiner un par un les livres qu’il a regroupés sous sa formule généreuse.
Daniel Laroche
[1] Le nouveau roman, Seuil, coll. « Microcosme », 1973, p. 11.
[2] Dans Lettres françaises de Belgique : mutations, coll. “Archives du futur”, 1980 : « chez nous, le nouveau roman, au sens strict, fut quasiment inexistant. Sa problématique a toutefois effleuré ou travaillé certains de ceux qui ont la préoccupation de la forme romanesque ».
[3] Hubert JUIN, Les hameaux, Marabout, 1978.
[4] Chaperon rouge, Avertissement de l’auteur.
[5] Une exception minuscule : dans son essai sur Juin (Seghers, coll. “Poètes d’aujourd’hui”, 1978, p. 110), Guy Denis écrit que l’auteur des Hameaux « marie le roman paysan au nouveau roman ».
[6] N° 825, 19 mai 1960, p. 3.
[7] Dans La Revue générale belge, 1970.
[8] Les pas de la voyageuse. Dominique Rolin, Archives du Futur, 2008, p. 78–79 et 93.
[9] Dominique ROLIN, Le tombeau de Kafka, dans Le Nouvel Observateur, n° 48, 13 octobre 1965. Voir aussi Jacques-Gérard LINZE, Une vieille amitié, dans Le bonheur en projet (Archives du Futur, 1993), p. 81–84.
[10] Pierre Mertens l’Arpenteur. Archives du Futur, 1989, p. 63–65.
[11] Cf. ses chroniques dans Le Soir et à la RTBF, son cours de littérature comparée à l’U.L.B., son essai L’agent double (Complexe, 1989).
[12] Le Nouveau Roman, op. cit., p. 39.
[13] Daniel OSTER, préface à La fête des anciens, rééd. Jacques Antoine, coll. « Passé Présent », 1983, p. 7.
[14] Les trois œuvres ont été rééditées en un volume au Seuil en 2009 : Paysage avec la chute d’Icare.
[15] Pierre MERTENS, préface à Paysage avec la chute d’Icare.
[16] Ce que démontre la “Lecture” de Jacques Carion dans L’employé, rééd. Labor, coll. « Espace Nord », 1989.
[17] Resté inédit.
[18] Claude Simon l’obtiendra effectivement dix ans plus tard…
[19] Cf. Lindon le résistant : quelques souvenirs. Entretien de Benoît Peeters avec Laurent Demoulin, dans Diacritik, 27 novembre 2016.
[20] Benoît PEETERS, “Une année avec Claude Simon”, Cahiers Claude Simon, n°2, 2006.
[21] Longuement postfacé par Jacques Derrida. Réédité aux Impressions Nouvelles en 2010 et à nouveau en 2025.
[22] Entretien de Benoît Peeters avec Anne Simonin.
[23] Le Soir, 6 avril 1977.
[24] Mentir, p. 51.
[25] Franck PEZZA, Le gâteau de Papouasie. Analyse thématique et anthropologique de l’œuvre romanesque d’Eugène Savitzkaya, Mémoire de licence, Université de Liège, 1987 (inéd.).
[26]L’écriture jubilatoire chez Eugène Savitzkaya. Lecture des premiers « romans », dans Textyles, n° 44, 2013.
[27] Dans Le voyeur.
[28] Dans le bus 63, dans L’urgence et la patience, Minuit, 2012.
[29] C’est vous l’écrivain, Éd. Le Robert, coll. « Secrets d’écriture », 2022.
[30] Jacques DEROGY, Des enfants malgré nous.
[31] Nicole MALINCONI, dans Écriture du réel, UCL-Lansman, 2006.
[32] Michèle FITOUSSI, dans Elle.
[33] Initialement paru chez Spengler en 1995.
[34] À propos du Jour du chien, dans La Libre Belgique.
[35] Disponible sur le site internet de l’Académie : https://www.arllfb.be/ebibliotheque/communications/linze110688.pdf
Dix livres à (re)découvrir
- Marie-Louise HAUMONT, Le trajet, Paris, Gallimard, 1976, rééd. Bruxelles, Espace Nord, 2022.
- Hubert JUIN, Le repas chez Marguerite, Paris, Calmann-Lévy, 1966, rééd. Bruxelles, Labor, coll. « Espace Nord », 2001.
- Caroline LAMARCHE, Le jour du chien, Paris, Minuit, 1996, rééd. coll. « Double », 2025.
- Jacques-Gérard LINZE, La fabulation, Paris, Gallimard, 1968, rééd. Bruxelles, Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, 2022.
- Nicole MALINCONI, Hôpital silence, Paris, Minuit, 1985, rééd. Bruxelles, Espace Nord, 2017.
- Pierre MERTENS, L’Inde ou l’Amérique, Paris, Seuil, 1969, rééd. dans Paysage avec la chute d’Icare, 2009.
- Benoît PEETERS, Omnibus, Paris, Minuit, 1976, rééd. Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2001.
- Dominique ROLIN, Le for intérieur, Paris, Denoël, 1962.
- Eugène SAVITZKAYA, Mentir, Paris, Minuit, 1992.
- Jean-Philippe TOUSSAINT, La salle de bain, Paris, Minuit, 1985, rééd. coll. « Double », 2005.
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°225 (2025)





