De grandes espérances aux illusions perdues

Jean-Pierre DOPAGNE, L’école est finie, Carnières, Lans­man, 2014, 38 p., 9 €

dopagneL’école forme des mil­liers de citoyens. En imposant moult règles et décrets, ne sac­ri­fie-t-elle pas la lib­erté, la créa­tiv­ité ? Ne pro­duit-elle pas finale­ment que des pen­sées prêt-à-porter, des robots ?

Car­o­line a vingt-deux ans. Elle nous racon­te son par­cours sco­laire, de la mater­nelle à l’université. Un par­cours qui lui a lais­sé un cer­tain goût amer, qui lui a imposé un C à ses rayons de couleur, des bar­reaux à ses feuilles blanch­es. Selon elle, l’école est une cage dans laque­lle on enferme des oisil­lons sans cervelle qui, après avoir appliqué des lignes bien droites, en ressor­tent tout aus­si bêtes, sans débor­de­ments aucuns, sans imag­i­na­tion. Car­o­line n’a jamais été une élève exem­plaire. Elle fut même par­fois médiocre. Et pour­tant, elle s’est vu attribuer toute sa vie des très bien. Elle n’a pas le niveau, mais son audace et son goût pour le français et son fameux accord du par­ticipe passé la poussent à s’inscrire à l’université. Nous accom­pa­gnons la jeune femme d’illusions en secrets espoirs. Devien­dra-t-elle à son tour pro­fesseur de français ? Repro­duira-t-elle les mêmes grilles d’évaluation for­matées que ses prédécesseurs ? Ou parvien­dra-t-elle à sauter par-dessus les cadres, à enjam­ber les lignes droites pour en créer de nou­velles, davan­tage cour­bées ?

On n’apprend pas aux vieux singes à faire la gri­mace. Jean-Pierre Dopagne, auteur de la célèbre pièce L’enseigneur, con­naît très bien le monde de l’enseignement, ayant pra­tiqué lui-même le méti­er de nom­breuses années en sec­ondaire et dans le supérieur. Ce texte truf­fé d’adresses directes au pub­lic est comme un cri. Dans ce mono­logue non dénué d’esprit cri­tique, peut-être un poil trop pes­simiste, l’auteur nous dresse un triste por­trait du sys­tème édu­catif : l’université envoie sur le marché du tra­vail une rib­am­belle de jeunes adultes non for­més qui s’essaient par la suite à for­mer de nou­velles per­son­nes. C’est le ser­pent qui se mord la queue. La pénurie de pro­fesseurs est-elle à ce point cri­ante qu’il nous faut envoy­er des inca­pables au bûch­er ? À défaut de grives, on mange des mer­les. En atten­dant, on s’interroge. On se demande si le savoir n’est pas devenu un luxe, si l’école n’est pas réelle­ment finie…

Émi­lie Gäbele