Ostende-Bangkok Express

Patrick DEVAUX, Dorures légères sur l’es­tran, Brux­elles, Les Car­nets du Dessert de Lune, 2015, 100 p., 12 €

devauxIl y a des romans qui sont d’énormes pavés. Des fic­tions labyrinthiques qui emmè­nent dans les méan­dres du monde ou d’une langue. D’autres sont d’une extrême minceur. Brossent en quelques traits la trame d’une his­toire. N’ont que faire des fior­i­t­ures d’une langue baroque. N’ont que faire des inten­tions pro­fondes et secrètes des per­son­nages. Filent à toute vitesse de la pre­mière à la dernière page, en somme. Comme des trains express, ils ne lais­sent à leurs lec­tri­ces et lecteurs qu’à peine le temps de saisir une atmo­sphère, une couleur. Ces romans « marchent » peut-être d’au­tant mieux qu’ils se réfèrent à un genre très codé. Le roman d’amour, par exem­ple.

Dorures légères sur l’es­tran est de ces fic­tions-là, minces comme des man­nequins de mode. Livres qui se lisent à toute vapeur. Il y a un homme et une femme. Sébastien et Nathalie. Ils se ren­con­trent à Ostende, près du Casi­no. Ils se dis­ent quelques mots, et puis voilà, embal­lé c’est pesé :

- Bon­jour, Made­moi­selle, beau temps, n’est-ce pas ?
- Vous avez de l’hu­mour.
- Vous avez une superbe démarche. J’ai observé que vous ren­triez légère­ment les pieds quand vous marchiez […]
- Vous êtes un drôle de coco […].
- Croyez-vous ?
[…]
- Un peu fou peut-être ?
- Déjà de vous.
- C’est bien ce que je dis­ais. Un peu dragueur et beau­coup fou.
- De vous. J’in­siste.

Elle, n’a qu’Os­tende en tête. Sa lumière. Ses nuages. Ses mou­ettes. Lui, en miroir, a Bangkok en tête. Les dorures de ses tem­ples et de ses stat­ues. Les sourires de ses femmes. Et ses gar­ru­das, hommes-oiseaux pro­tecteurs. Elle, découpe et déchire des mag­a­zines de mode, en fait des col­lages éphémères, des tableaux pro­vi­soires inspirés par Ostende. Son atmo­sphère. Lui, va et vient. Entre la Mer du Nord et Bangkok. Se per­dant joyeuse­ment dans ses rues, le labyrinthe de ses baraques et de ses bateaux. Elle, demeu­rant ici. À l’at­ten­dre. Changeant de tenues et de coif­fures selon sa fan­taisie. Selon la mode. Pour­suiv­ant ses col­lages. Ne ces­sant de penser à lui. De jalouser Bangkok, la ville qui le retient loin d’elle. Lui, ne ces­sant de penser à elle, à sa manie de porter la main au cœur, chaque fois qu’une femme le salue en rue ou dans un tem­ple.

Dorures légères sur l’es­tran n’est que cela. Ne racon­te que cela. Une « sim­ple » his­toire d’amour. Rap­portée sans chichis. Au tra­vers des regards et des pen­sées que Nathalie porte sur Ostende, que Sébastien porte sur Bangkok. Pas de grandes scènes fra­cas­santes où les amants se déchirent ou doutent l’un de l’autre. Juste quelques motifs qui tour­nent comme une ritour­nelle : les dorures, les lumières, les oiseaux, les mains portées au coeur. Et l’autre qui manque. Une his­toire d’amour qui com­mence « comme ça », de façon un peu absurde et finit pareille­ment, Bangkok gar­dant pour elle Sébastien, Nathalie se déci­dant à con­fi­er aux vents du Nord ses derniers sou­venirs.

Patrick Devaux s’at­tèle ici à un « art du peu » dif­fi­cile : arriv­er à racon­ter quelque chose qui se tienne, lit­téraire­ment par­lant, sans tomber dans les clichés du genre « roman d’amour » ; arriv­er à nous intriguer avec trois fois rien sans user d’une langue pseu­do-poé­tique qui se bornerait à ren­dre compte des « sen­sa­tions ». Au fond, Patrick Devaux est un funam­bule. Un équilib­riste. Son art tient du dosage. J’imag­ine que, sou­vent, il doit crois­er les doigts. Et faire tout ce qu’il peut pour ne pas gliss­er sur une peau de banane. Ensuite, ma foi, à nous, lec­tri­ces et lecteurs, de jauger, selon nos goûts et nos humeurs, de la déli­catesse et de la réus­site de l’en­vol.

Vin­cent Tholomé