Henri Michaux « en appel de visages »

Il flotte à la Bib­lio­the­ca Wit­tock­iana une atmo­sphère envoû­tante de sérénité. À la fois en retrait du monde et en son cœur même, ce musée unique, con­sacré à la reli­ure d’art, nous rap­pelle le respect dû à la sec­onde inven­tion cap­i­tale de l’humanité, après la maîtrise du feu : le Livre.

Quel autre écrin pou­vait accueil­lir une expo­si­tion autour d’Henri Michaux ? Le « face à face » auquel nous sommes con­viés jusqu’au 12 juin con­stitue une expéri­ence forte, car il nous plonge dans bien davan­tage qu’une œuvre lit­téraire et pic­turale. Michaux fait en effet par­tie de ces créa­teurs organiques dont les divers­es formes d’expression ne furent que les avatars d’une même voix. On ne tronçonne pas Michaux, on ne l’accommode pas non plus à la mode muséale actuelle (lunettes 3D, audio-guide, par­cours inter­ac­t­if et ludique, lyophili­sa­tion péd­a­gogique, etc.). Les com­mis­saires de l’exposition, Jacques Car­i­on et Jean-Luc Out­ers, ain­si que sa coor­di­na­trice, Pauline Loumaye, l’ont bien com­pris, qui ont préféré ménag­er un accès direct à la com­plex­ité d’une œuvre, sans con­ces­sion à l’élitisme ni à la dém­a­gogie. La clarté de l’accrochage, la par­faite lis­i­bil­ité du par­cours, le raf­fine­ment dans le choix et l’agencement des pièces, l’équilibre entre les dimen­sions textuelle et visuelle… Toutes ces qual­ités con­courent à faire pénétr­er le spec­ta­teur de plain pied dans les ter­ri­toires flous et déroutants, peu­plés de créa­tures inquié­tantes, voire hos­tiles, de la Grande Michal­cie.

Cette justesse de per­spec­tive et de ton se détecte de prime abord quand, en guise de tableau intro­duc­tif, le vis­i­teur est con­fron­té à Michaux en per­son­ne, à tra­vers le fameux « Quelques ren­seigne­ments sur cinquante-neuf années d’existence », présen­ta­tion ini­tiale­ment des­tinée au vol­ume de la « Bib­lio­thèque idéale » chez Gal­li­mard. Certes, en 1957, il restait quelque trente-sept années de vie à l’auteur de ces lignes, rédigées dans un style acéré, mod­èle d’incomplaisance envers soi. Mais lorsqu’un per­son­nage comme Michaux vous con­fie que, depuis son enfance, « il rêve à la per­ma­nence, / à une per­pé­tu­ité sans change­ment », il s’agit de lui prêter foi et de se con­va­in­cre que la dimen­sion syn­chronique de l’existence est autrement cru­ciale à sa com­préhen­sion que celle, diachronique, d’une soi-dis­ant des­tinée…

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Coll. Archives Hen­ri Michaux @Sabam Bel­gium 2016

Michaux échappe à tout classe­ment. Sa pro­duc­tion graphique – autant trou­ver l’étiquette la plus large à une mul­ti­tude d’huiles, d’aquarelles, de gouach­es, de frot­tages, d’encres, de dessins, etc. – est proche de l’art brut, par sa spon­tanéité rad­i­cale. Cepen­dant, aucun sys­té­ma­tisme dans la démarche de notre séis­mo­graphe, à l’affût de ses émer­gences et résur­gences intimes. Michaux n’a inven­té aucune tech­nique ni fondé aucune école ; mais, en médi­um sans magie, il a su con­vo­quer à sa sur­face les vis­ages internes qui le han­taient, et ren­dre les moin­dres mou­ve­ments de sa con­science, en les affran­chissant du déter­min­isme réduc­teur du « sens ». Ain­si, les friselis mescalin­iens qui com­posent d’inconcevables écri­t­ures, les sil­hou­ettes choré­graphi­ant l’impossible, les fig­ures ecto­plas­miques jetées éper­dues sur le papi­er, com­posent la cham­bre d’échos visuels aux poèmes de Michaux. Pas une œuvre donc ; un univers à dimen­sion d’individu.

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@Photo Paul Fac­chet­ti

Les deux cents pièces excep­tion­nelles rassem­blées à la Wit­tock­iana don­nent accès à la con­stel­la­tion Michaux. Un homme de chair et d’os, qui en 1945 grif­fonne dans son agen­da un numéro de télé­phone, un ren­dez-vous avec René Gui­ette, un pas­sage chez le den­tiste. Un voyageur insa­tiable que l’on débusque sur l’un des trois clichés pris en Équa­teur, en pleine brousse. Un explo­rateur de l’imaginaire, qui sub­ver­tit le déco­rum de l’exotisme en « eth­nolo­gie rêveuse et rêvée », selon le mot d’Yves Peyré. Un sig­nataire de dédi­caces dont on décrypte l’émotion sous une gra­phie ser­rée, à la lim­ite de la mesquiner­ie, dou­blé d’un cor­recteur minu­tieux de ses tapuscrits. Un auda­cieux, enfin, dont les livres-objets sont de véri­ta­bles défis pour un imprimeur, comme la sai­sis­sante reli­ure de Poésie pour pou­voir designée et sciée par René Drouin, en bois parsemé de clous et dont il n’existe pas plus de dix exem­plaires au monde.

Rien de tel que d’éprouver la matéri­al­ité de la créa­tion de Michaux pour percevoir sa puis­sance d’exécution, la pro­fondeur de son trait et de son encrage, la saine vio­lence qui la gal­vanise, son exi­gence et sa rareté — car Michaux aura sus­cité des couleurs qu’il aurait pu faire label­lis­er comme le « bleu Klein », s’il n’avait été dépourvu de tout souci ges­tion­naire.

Ni con­tem­po­rain ni d’avant-garde, Michaux fut-il même un « artiste », avec ce que cette iden­tité sup­pose de stratégie, de besoin de recon­nais­sance, d’affirmation de soi ? Lui le néga­teur, le taiseux, l’effacé, n’avait d’autre ambi­tion que d’atteindre la zone nodale de son être, « entre cen­tre et absence ». Cet événe­ment est l’occasion rêvée de l’y ren­con­tr­er.

Frédéric SAENEN

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Hen­ri Michaux, Face à face, Textes, pein­tures et dessins réu­nis et com­men­tés par Jacques Car­i­on et Jean-Luc Out­ers, La Let­tre volée, Bib­lio­the­ca Wit­tock­iana, 160 p.

♦ L’exposition Hen­ri Michaux, Face à face se tient à la Bib­lio­the­ka Wit­tock­iana, 23, rue du Bémel à Brux­elles jusqu’au 12 juin 2016. Ne pas omet­tre de s’aventurer, après la vis­ite des salles générales, jusqu’au cab­i­net par­ti­c­uli­er où sont dévoilées de somptueuses reli­ures, anci­ennes ou con­tem­po­raines, des œuvres de Michaux. Puis direc­tion l’étage, pour la lec­ture canaille de Voy­age en Grande Garabagne par Roland Breuck­er et 46 ? ou Plume ad patres, réflex­ion sur l’immatérialité et l’invisibilité chez Michaux signée Serge Cham­chi­nov.

♦ A décou­vrir aus­si : les édi­tions Gal­li­mard pub­lient un choix de let­tres d’Hen­ri Michaux, éditées par Jean-Luc Out­ers.