Elvis is back… et surtout sa mère

Nadine MONFILS, Elvis Cadil­lac, King from Charleroi, Fleuve édi­tions, 2016, 238 p., 17,90€/ePub : 12,99 €

monfilsElvis a plutôt mal com­mencé dans la vie. Très jeune, sa mère a dis­paru (fuite vers une autre vie ou…enlèvement ?) et son père n’a plus don­né signe de vie. À la mort de ses par­ents adop­tifs, il décide de tout pla­quer pour vivre son rêve : être digne du prénom choisi par sa mère. Le King, il va en faire sa pas­sion. Il va l’écouter du matin au soir, le respir­er jour et nuit. Sa mai­son sera un autel en mémoire de son idole. De con­certs de ker­messe en anniver­saire de mariage, Elvis vivait de cette pas­sion qui avait dévoré sa vie (ou l’inverse). La banane, il l’avait. Tout comme sa chi­enne, Priscil­lia, à qui il avait acheté une moumoute rose, assor­tie à la Cadil­lac of course

Olivia est riche. Et âgée. Asso­ci­a­tion dan­gereuse… Pour ses 80 ans, toute la famille a décidé de lui pré­par­er une fête mémorable (à elle qui déteste toutes ces fêtes de famille ennuyeuses à mourir !). Cha­cun a prévu une sur­prise qui sera sans doute du plus bel effet. Mais surtout, il y a Char­lotte, sa petite-fille préférée. His­toire de raviv­er des sou­venirs enfouis depuis bien longtemps, Char­lotte a organ­isé en stoemel­ings un con­cert privé avec un sosie d’Elvis.

La vie d’Elvis Cadil­lac va alors être pro­fondé­ment boulever­sée : sa maman fait son grand retour. Et dans le genre, elle décoiffe ! D’ailleurs, sa grande pas­sion à elle, c’est le coif­feur. Et il fait preuve d’une vision plutôt artis­tique de la tig­nasse de la matrone. L’apparence, elle l’a bien com­pris, compte énor­mé­ment dans notre société. Et c’est sûr qu’avec les années qui défi­lent, ça va être com­pliqué de con­tin­uer à se nour­rir en faisant le trot­toir. Alors c’est décidé : son fils sera son assur­ance-vie ! Elle va devenir son man­ag­er et faire de ce pan­tou­flard une rock star. Finies les ker­mess­es ! Bien­tôt, c’est le Stade de France qui affichera com­plet !

Pen­dant que la mère d’Elvis échafaude des pro­jets grandil­o­quents pour son reje­ton, Nadine Mon­fils dresse alter­na­tive­ment le por­tait de tous les mem­bres de la famille de la vieille châte­laine. Tous ont des loisirs, secrets ou rêves des plus loufo­ques. De quoi bien diver­tir Olivia… et le lecteur ! Aucun cou­ple ne sem­ble uni et mal­gré les apparences, pas un ne peut pré­ten­dre à un emploi con­ven­able. On boit le bouil­lon, la boite coule, les pertes au tier­cé sont de plus en plus dif­fi­ciles à cacher : bref, il est temps que la vieille crève.

Vient alors la fête tant atten­due : les 80 ans de la grand-mère. Et tout ce beau monde se retrou­ve rassem­blé pour une soirée inou­bli­able… à bien des points de vue !

Nadine Mon­fils n’a pas sa plume dans sa poche. Avec plus de 60 romans à son act­if, tous gen­res con­fon­dus, elle a eu le temps de dévelop­per son style, d’aiguiser son tal­ent. Flir­tant régulière­ment avec les lim­ites du vul­gaire, elle sait où s’arrêter pour ne pas franchir la bar­rière du mau­vais goût. À tel point qu’elle bous­cule les con­ve­nances à tour de pages et que le lecteur en rede­mande. Cro­quant comme per­son­ne des pro­fils d’apparence grossière, elle présente en fait des per­son­nages com­plex­es qu’elle décrit avec tant de con­vic­tion qu’ils en deviendraient attachants. Pas un pour­tant pour rat­trap­er l’autre : la vie en somme.

Dans ce roman décalé et remuant, Mon­fils nous sert ce que beau­coup d’auteurs – par manque d’expérience peut-être – peinent à respecter : de la con­stance dans la qual­ité. Du con­den­sé de folie (à la belge, ça va sans dire), de la pre­mière à la dernière page – en ce com­pris les  dédi­caces, le préam­bule et la cou­ver­ture. Car être déca­pant demande de la dis­ci­pline au risque de pass­er à côté de son roman. Et Mon­fils tient se promess­es à chaque chapitre. Pas un per­son­nage épargné, pas une page sans son lot d’impertinences. Elle égratigne les codes dans un style qui lui est pro­pre au grand bon­heur du lecteur. Luxe suprême : ce qui doit cer­taine­ment être le fruit d’un tra­vail de fond et de pré­ci­sion dans l’écriture se lit en fait avec sou­p­lesse et facil­ité, la sueur est invis­i­ble. Et Mon­fils de se per­me­t­tre, au cœur de cette folie douce,  quelques pas­sages plus « philoso­phants » qui ne man­quent pas d’intérêt. Ici aus­si, elle est au ren­dez-vous pour nous par­ler de choses pro­fondes, pour nous par­ler d’amour : « Aimer, c’est avoir l’âge des con­tes de fées, tout en sachant que der­rière les ros­es se cachent des ogres et des sor­cières. Pas de fris­sons sans Barbe Bleue. Et pas d’aventures si tu ne ramass­es pas la clé tâchée de sang. »

Née à Etter­beek, Nadine Mon­fils a délais­sé sa terre natale pour vivre la grande aven­ture parisi­enne. Mal­gré tout, elle ne renie pas ses pre­mières amours puisqu’elle plante le décor de ce roman au cœur des Marolles, dans le Brux­elles pro­fond. Pub­liée depuis 1984, elle s’est essayée à de nom­breux for­mats (polar, nou­velle, jeunesse, roman, théâtre) avec suc­cès (elle a été récom­pen­sée à de nom­breuses repris­es et la taille de sa bib­li­ogra­phie par­le d’elle-même). Habituée aux per­son­nages récur­rents (le com­mis­saire Léon ou Mémé Corne­muse), on espère – on trem­ble ! – retrou­ver prochaine­ment Elvis dans de nou­velles aven­tures tru­cu­lentes !

Audrey CHÈVREFEUILLE

L’in­ter­view de Nadine Mon­fils dans Le Car­net et les Instants n° 187.

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