De la paix de l’âme

Pierre ANSAY, Petite plomberie spir­ituelle, philosophique et poli­tique – se détach­er avec Spin­oza et Maître Eck­hart, Mons, Couleur livres, 2014, 136 p., 14 €

ansayLa tri­an­gu­la­tion est une pra­tique qui con­siste à établir, à par­tir de deux points con­nus, le point de con­ver­gence de leurs pro­jec­tions respec­tives. C’est la tech­nique util­isée par les mal­faisants durant la guerre pour repér­er des émet­teurs clan­des­tins aus­si bien que par les astronomes antiques pour cal­culer la dis­tance des astres.

En plomberie, un mit­igeur est l’engin qui per­met d’obtenir la meilleure tem­péra­ture de l’eau à par­tir de deux sources dif­férentes. La philoso­phie aus­si a ses «tri­an­gu­la­teurs» et autres mit­igeurs. On imag­ine ain­si, par exem­ple, les mer­veilles pro­duites à par­tir d’une con­nex­ion entre Épi­cure et Socrate. Dans sa Petite plomberie spir­ituelle, philosophique et poli­tique, Pierre Ansay, expert en matière de rac­cords biconiques à usage philosophique, nous ouvre aus­si le robi­net du vrai bon­heur, celui de la paix de l’âme, en con­nec­tant à tra­vers qua­tre cents ans le grand mys­tique rhé­nan « dévi­a­tion­niste » du XII­Ie siè­cle, Maître Eck­hart (qui échap­pa de justesse aux bûch­ers de l’Inquisition) avec un penseur tout aus­si admirable­ment non-con­formiste, Baruch Spin­oza, né en 1632 à Ams­ter­dam.

De la part de l’homme qui a pu écrire entre autres ouvrages Gas­ton Lagaffe philosophe, on ne pou­vait que s’attendre à une nour­ri­t­ure sub­stantielle et rob­o­ra­tive, mais haute­ment diges­tive car exempte de cuistrerie cor­po­ratiste et autres col­orants arti­fi­ciels. Il prou­ve aus­si que l’humour est un excip­i­ent effi­cace et un exhaus­teur de goût très bio. Le pro­pos est toute­fois fon­da­men­tal. Son maître mot : le détache­ment. On ne va pas ten­ter ici de con­denser et donc de déna­tur­er une pen­sée qui procède de nom­breux tra­jets entre les écrits « des deux grands cham­pi­ons » (avec aus­si quelques menus détours du côté de chez Niet­zsche, ou encore de philosophes plus proches de nous comme Wittgen­stein). Au moins faut-il éclair­er les inten­tions de l’auteur : « Ce qui me déter­mine à faire plateau avec eux, c’est la dimen­sion pra­tique de leur chem­ine­ment : non pas seule­ment mieux com­pren­dre, mieux inter­préter, mais trans­former sa vie pour con­stru­ire pour soi, sans vouloir l’imposer aux autres, je lâche le maître mot de ce livre, une éthique des jours ouvrables pour le chemin du détache­ment. »

Encore faut-il s’entendre – et tout est là – sur la portée de ce mot qui prend vrai­ment sens et légitim­ité opéra­tionnelle dans le résul­tat pré­cis de la plomberie et du rac­cord envis­agé. Si le détache­ment est le rejet de tout ce qui est futile et asservisse­ment – ce dont notre monde actuel n’est pas avare – il importe de ne pas se laiss­er pren­dre aux pièges que nous ten­dent les «sagess­es» de bazar. Notons au pas­sage que les références à Dieu (ou dieu), même avec des nuances nota­bles entre le mys­tique et le pan­théiste, con­cer­nent davan­tage une instance philosophique qu’une image pater­nelle sus­cep­ti­ble de sen­ti­ments. « Dieu est exempt de pas­sions et nul affect de joie ou de Tristesse ne l’affecte (…) Dieu à pro­pre­ment par­ler, n’aime per­son­ne et ne hait per­son­ne. » (Spin­oza) Il serait, en somme, l’absolu du détache­ment. (N’y aurait-il pas là matière à une plomberie avec les philoso­phies ori­en­tales ?). Ce qui fait dire à l’auteur que « Dieu est une poêle Téfal » et pro­fess­er avec Maître Eck­hart l’inutilité de la prière. Cela dit, com­ment par­venir au vrai détache­ment qui apporte la paix de l’âme et nous fait approcher de cet absolu que l’on peut con­sid­ér­er comme divin ou sim­ple­ment philosophique ? Pierre Ansay procède par ques­tions suc­ces­sives pour affin­er cette notion et sig­ni­fi­er – entre autres pro­priétés – que le détache­ment n’est en rien repli sur soi, résig­na­tion ou soumis­sion, mais au con­traire har­monie avec l’autre et le monde, qu’il est hum­ble et ne cherche pas en lui-même sa pro­pre récom­pense (ce qui serait une autre forme de futil­ité), que cer­tains attache­ments peu­vent aus­si y con­duire, que les con­so­la­tions du corps et le plaisir ne lui sont pas fatales à con­di­tion de n’être pas une obses­sion ou un but en soi. L’auteur explore aus­si, à la lumière de ses deux sources, des con­cepts comme le triple degré de la con­nais­sance ou le rap­port de l’homme intérieur à l’homme extérieur. On notera encore, avec intérêt et bon­heur, ce rôle salu­bre de l’humour qui « est une pra­tique de détache­ment, com­plexe et humaine­ment fort riche, acces­si­ble à beau­coup d’entre nous. C’est une manière exis­ten­tielle, non pas de refouler l’émotion, mais de la traiter par la mise à dis­tance, d’en maîtris­er l’impulsivité ». Dont acte.

Ghis­lain Cot­ton