Des touches blanches, des touches noires

Anne LETORÉ & Françoise LISON-LEROY, Tabliers et mail­lots de bain, illus­tré par Emil­ia Jeanne, Mer­lin, Les déje­uners sur l’herbe, 2014, 85 p., 20 €

letoréLes touch­es d’un piano con­trastent en effet par leur couleur, mais prob­a­ble­ment moins, à pre­mière vue, que des Tabliers et mail­lots de bain. Alors que ceux-ci évo­quent des tenues, mais aus­si les occu­pa­tions qu’elles impliquent, les rôles, les fonc­tions pour tout dire, peu com­pat­i­bles, les touch­es de l’instrument s’entendent en toute har­monie, que ce soit en majeur ou en mineur. Les textes qui com­posent le recueil d’Anne Létoré et de Françoise Lison-Leroy réson­nent en alter­nance, mais s’accordent eux aus­si. À ce point qu’il est dif­fi­cile d’en attribuer la (m)aternité, tan­tôt en vers, tan­tôt en prose, à l’une ou à l’autre des auteures, avec cer­ti­tude, tant la cohé­sion est forte.

Les textes en prose poé­tique sem­blent plus explicites, tan­dis que les textes en vers sont plus allusifs. Mais les uns et les autres par­ticipent d’un même des­sein nar­ratif. Il s’agit bel et bien de frag­ments d’une his­toire que l’on va suiv­re mal­gré tout. Témoignage ou fic­tion totale nous plon­gent dans un lieu bien pré­cis, un pen­sion­nat religieux pour filles. Les pen­sion­naires sont de milieux, d’appartenances famil­iales dif­férents. Il en va ain­si de leurs affects et de leurs des­tins. Cer­taines vivent l’été en reclus­es, se pré­parant peut-être à une retraite défini­tive au cou­vent, d’autres s’en vont vers des lieux de vacances, des plages, et porteront des mail­lots de bain, par exem­ple.

Toutes pour­tant ont en com­mun le même goût de vivre, parta­gent le même désir de fuite, le secret, l’attrait de la nuit, la com­plic­ité, la con­nivence, les regards « gris fon­cé » et, par dessus tout, « la vaste ironie », qui per­met de « vocif­ér­er en silence ». Quelques-unes de ces rebelles sont nom­mées, Ali­cia, Geneviève, France, Huguette, Rose­monde, Marie, Roberte, mais les autres ne sont pas loin, que ce soit au large de ce piano à touch­es blanch­es et noires, dans le jardin de la sœur des bois, dans le réfec­toire glacé, ou dans les cham­brettes per­méables aux chu­chote­ments ou mes­sages dis­simulés dans les inter­stices improb­a­bles de la volon­té de com­mu­ni­quer mal­gré tout. Cer­tains pas­sages des uns et des autres poèmes sont plus dra­ma­tiques, mais tou­jours en douce, ce qui n’enlève rien à leur réso­nance et à leur impli­ca­tion. Les beaux dessins très évo­ca­teurs d’Émilia Jeanne mon­trent davan­tage de mail­lots que de tabliers, mais il faut recon­naître que pas mal de ces mail­lots sont tail­lés dans des tis­sus de tabliers. Et c’est bien ain­si.

Jean­nine Paque