Et au bout de l’exil?

Philippe BEHEYDT, Stéphanie MANGEZ et Emmanuel DE CANDIDO, Exils 1914, Carnières, Lans­man, coll. « Théâtre à vif », 2014, 46 p., 10 €

 

beheydt_duhamelLa com­mé­mora­tion de la Grande Guerre met large­ment l’accent sur les souf­frances des com­bat­tants et de la pop­u­la­tion, que ce soit dans les dis­cours offi­ciels, les livres et revues d’histoire, les ouvrages de fic­tion. On insiste cepen­dant moins sur les « dégâts col­latéraux », selon une ter­mi­nolo­gie héritée d’un autre con­flit. Les pro­fonds boule­verse­ments soci­aux qu’a entraînés la guerre ont plongé des indi­vidus dans des sit­u­a­tions où leur des­tin leur échap­pait, où par la force des choses ils ont été amenés à faire des choix qu’ils croy­aient être les bons et à se retrou­ver finale­ment par­mi les per­dants. On par­le ici de sit­u­a­tions tris­te­ment banales d’individus eux aus­si banals.

Exils 1914, de la com­pag­nie MAPS, met en scène trois per­son­nages, prenant la parole à tour de rôle sans dia­loguer, parce que leurs sit­u­a­tions sont apparem­ment trop dif­férentes. Il y a August, un bour­geois fla­mand, qui prend la route de l’exil en Angleterre avec sa femme souf­frante. Au début l’accueil est chaleureux, mais la guerre dure, les familles anglais­es sont éprou­vées par des deuils à répéti­tion : et les « pau­vres Belges » sont finale­ment regardés avec sus­pi­cion. Mais que dire du retour au pays où l’on ne peut même plus réclamer ce que l’on a lais­sé der­rière soi, car on est con­sid­éré comme un lâche ! Il y a Vic­tor, un jeune ouvri­er wal­lon, déporté en camp de tra­vail. Les méth­odes de « per­sua­sion » sont par­ti­c­ulière­ment vio­lentes ; il faut pou­voir physique­ment y résis­ter. À son retour, on lui deman­dera des comptes : a‑t-il signé ou non le doc­u­ment qui ferait de lui un tra­vailleur volon­taire et, dès lors, un réprou­vé ? Et le dernier per­son­nage ne par­le même pas ; c’est Mon­sieur Loy­al qui racon­te le par­cours d’Angolo, jeune Con­go­lais instru­it qui a suivi ses maîtres blancs en Bel­gique où ils l’ont aban­don­né. Alors l’engagement dans l’armée est peut-être un moyen de trou­ver une place dans la société belge. Mais encore faut-il pou­voir affron­ter la sus­pi­cion et les vio­lences ver­bales. Trois des­tins si sem­blables de per­dants, broyés par ce qui les dépasse. Trois formes d’exils, aus­si dures à vivre l’une que l’autre et qui se ressem­blent telle­ment.

Sans effets appuyés, sans mis­éra­bil­isme, avec une lucid­ité volon­taire­ment froide, Philippe Behey­dt, Stéphanie Mangez et Emmanuel De Can­di­do, auteurs et acteurs de la pièce, résu­ment ces par­cours d’exils qui ne mènent nulle part.

Joseph Duhamel