Et au bout de l’exil?

Joseph DUHAMEL

beheydt_duhamelLa commémoration de la Grande Guerre met largement l’accent sur les souffrances des combattants et de la population, que ce soit dans les discours officiels, les livres et revues d’histoire, les ouvrages de fiction. On insiste cependant moins sur les « dégâts collatéraux », selon une terminologie héritée d’un autre conflit. Les profonds bouleversements sociaux qu’a entraînés la guerre ont plongé des individus dans des situations où leur destin leur échappait, où par la force des choses ils ont été amenés à faire des choix qu’ils croyaient être les bons et à se retrouver finalement parmi les perdants. On parle ici de situations tristement banales d’individus eux aussi banals.

Exils 1914, de la compagnie MAPS, met en scène trois personnages, prenant la parole à tour de rôle sans dialoguer, parce que leurs situations sont apparemment trop différentes. Il y a August, un bourgeois flamand, qui prend la route de l’exil en Angleterre avec sa femme souffrante. Au début l’accueil est chaleureux, mais la guerre dure, les familles anglaises sont éprouvées par des deuils à répétition : et les « pauvres Belges » sont finalement regardés avec suspicion. Mais que dire du retour au pays où l’on ne peut même plus réclamer ce que l’on a laissé derrière soi, car on est considéré comme un lâche ! Il y a Victor, un jeune ouvrier wallon, déporté en camp de travail. Les méthodes de « persuasion » sont particulièrement violentes ; il faut pouvoir physiquement y résister. À son retour, on lui demandera des comptes : a-t-il signé ou non le document qui ferait de lui un travailleur volontaire et, dès lors, un réprouvé ? Et le dernier personnage ne parle même pas ; c’est Monsieur Loyal qui raconte le parcours d’Angolo, jeune Congolais instruit qui a suivi ses maîtres blancs en Belgique où ils l’ont abandonné. Alors l’engagement dans l’armée est peut-être un moyen de trouver une place dans la société belge. Mais encore faut-il pouvoir affronter la suspicion et les violences verbales. Trois destins si semblables de perdants, broyés par ce qui les dépasse. Trois formes d’exils, aussi dures à vivre l’une que l’autre et qui se ressemblent tellement.

Sans effets appuyés, sans misérabilisme, avec une lucidité volontairement froide, Philippe Beheydt, Stéphanie Mangez et Emmanuel De Candido, auteurs et acteurs de la pièce, résument ces parcours d’exils qui ne mènent nulle part.

Philippe BEHEYDT, Stéphanie MANGEZ et Emmanuel DE CANDIDO, Exils 1914, Carnières, Lansman, coll. « Théâtre à vif », 2014, 46 p., 10 €