La mémoire-refuge face au monde en déroute

Michel JOIRET, Le Car­ré d’Or, M.E.O., 2015, 160 p., 16 €

joiret_ghysenPour col­or­er, réchauf­fer « le silence de la vie », une vie qui lui glisse entre les doigts, vide de joie, d’émotions, de sens, depuis la mort d’Hélène, son épouse chérie, l’avocat Maxime Dubreuil s’enveloppe du sou­venir des jours enfuis.

Au-dehors, le sol trem­ble, la tem­pête se déchaîne. « Le ciel a tué ses étoiles et sor­ti ses crayons les plus noirs. » Vents sauvages, pluies dilu­vi­ennes. Brux­elles ne compte plus les toits arrachés, les arbres dérac­inés, les stat­ues fra­cassées, les rues inondées…

Mais c’est à tra­vers la terre entière que les élé­ments font rage ; le désas­tre bal­aie les fron­tières.

Sa vie aus­si est un désas­tre. En per­dant Hélène, voici deux ans, Maxime Dubreuil a tout per­du. Elle était l’âme, la fée fine et rieuse de ses jours. Ils ont tra­ver­sé plus de vingt années main dans la main, cœur  à cœur. Désor­mais soli­taire, il se retire du monde, s’absente.

Ses enfants, Sabine et Louis, sont à l’étranger, et se con­tentent de lui faire signe de loin en loin. Les amis, d’abord empressés autour de lui, s’esquivent. « Parce que les amis, ça fonc­tionne à qua­tre, comme la belote. Vous en enlevez un et hop ! les autres s’en vont à cloche-pied… ». Et le bril­lant plaideur qu’il était, d’une habileté red­outable, se sur­prend à pré­par­er nég­ligem­ment ses dossiers, défend sans con­vic­tion des caus­es qui lui sem­blent dérisoires.

Au creux de la dérélic­tion, que lui reste-t-il pour habiter sa soli­tude, rompre le pro­fond désen­chante­ment qui l’isole de la vie ? La mémoire. Maxime par­court sans fin l’album d’images de sa jeunesse.

L’écolier qui se tenait volon­tiers à l’écart, regar­dant jouer les autres enfants dans la cour de récréa­tion sans se mêler à eux. Le Car­ré d’Or, ce quarti­er mag­ique où il a gran­di et auquel il est resté fidèle, cerné par la place Poe­laert, l’avenue Louise, la porte de Namur et le Palais d’Egmont. Insé­para­ble de son père, Stéphane, qui avait ain­si bap­tisé ces lieux qu’il a tant arpen­tés, la petite main de Maxime ser­rée dans la sienne. Il s’y sen­tait dans  « son pro­pre jardin », car il y retrou­vait les traces du grand-père Émile, dont le Jour­nal était pour lui un livre sacré : ce grand calepin noir qui garde vivant le Brux­elles d’autrefois… Et partout, tou­jours, Hélène. Son rire. Leur con­nivence pas­sion­née. Le temps du bon­heur…

Les jeux sont-ils faits ? Ou le goût de vivre, d’aimer, peut-il renaître ?

Le Car­ré d’Or, le dernier roman de Michel Joiret, déroule, dans un paysage apoc­a­lyp­tique, l’histoire intime d’un homme dont la vie s’est arrêtée deux ans plus tôt, indif­férent au présent, n’attendant rien des lende­mains.

Peut-être aura-t-il des sur­pris­es… L’auteur, en tout cas, en réserve une, cinglante, au lecteur.

Francine Ghy­sen

♦ Écoutez Michel Joiret évo­quant Le Car­ré d’or au micro d’Ed­mond Mor­rel, sur espace-livres.be

♦ Michel Joiret lit un extrait de son roman sur espace-livres.be

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