La mémoire-refuge face au monde en déroute

Francine GHYSEN

joiret_ghysenPour colorer, réchauffer « le silence de la vie », une vie qui lui glisse entre les doigts, vide de joie, d’émotions, de sens, depuis la mort d’Hélène, son épouse chérie, l’avocat Maxime Dubreuil s’enveloppe du souvenir des jours enfuis.

Au-dehors, le sol tremble, la tempête se déchaîne. « Le ciel a tué ses étoiles et sorti ses crayons les plus noirs. » Vents sauvages, pluies diluviennes. Bruxelles ne compte plus les toits arrachés, les arbres déracinés, les statues fracassées, les rues inondées…

Mais c’est à travers la terre entière que les éléments font rage ; le désastre balaie les frontières.

Sa vie aussi est un désastre. En perdant Hélène, voici deux ans, Maxime Dubreuil a tout perdu. Elle était l’âme, la fée fine et rieuse de ses jours. Ils ont traversé plus de vingt années main dans la main, cœur  à cœur. Désormais solitaire, il se retire du monde, s’absente.

Ses enfants, Sabine et Louis, sont à l’étranger, et se contentent de lui faire signe de loin en loin. Les amis, d’abord empressés autour de lui, s’esquivent. « Parce que les amis, ça fonctionne à quatre, comme la belote. Vous en enlevez un et hop ! les autres s’en vont à cloche-pied… ». Et le brillant plaideur qu’il était, d’une habileté redoutable, se surprend à préparer négligemment ses dossiers, défend sans conviction des causes qui lui semblent dérisoires.

Au creux de la déréliction, que lui reste-t-il pour habiter sa solitude, rompre le profond désenchantement qui l’isole de la vie ? La mémoire. Maxime parcourt sans fin l’album d’images de sa jeunesse.

L’écolier qui se tenait volontiers à l’écart, regardant jouer les autres enfants dans la cour de récréation sans se mêler à eux. Le Carré d’Or, ce quartier magique où il a grandi et auquel il est resté fidèle, cerné par la place Poelaert, l’avenue Louise, la porte de Namur et le Palais d’Egmont. Inséparable de son père, Stéphane, qui avait ainsi baptisé ces lieux qu’il a tant arpentés, la petite main de Maxime serrée dans la sienne. Il s’y sentait dans  « son propre jardin », car il y retrouvait les traces du grand-père Émile, dont le Journal était pour lui un livre sacré : ce grand calepin noir qui garde vivant le Bruxelles d’autrefois… Et partout, toujours, Hélène. Son rire. Leur connivence passionnée. Le temps du bonheur…

Les jeux sont-ils faits ? Ou le goût de vivre, d’aimer, peut-il renaître ?

Le Carré d’Or, le dernier roman de Michel Joiret, déroule, dans un paysage apocalyptique, l’histoire intime d’un homme dont la vie s’est arrêtée deux ans plus tôt, indifférent au présent, n’attendant rien des lendemains.

Peut-être aura-t-il des surprises… L’auteur, en tout cas, en réserve une, cinglante, au lecteur.

Michel JOIRET, Le Carré d’Or, 2015, Bruxelles, M.E.O., 160 p., 16 €

♦ Écoutez Michel Joiret évoquant Le Carré d’or au micro d’Edmond Morrel, sur espace-livres.be

♦ Michel Joiret lit un extrait de son roman sur espace-livres.be

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